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II. Travail de « Mémoire »
Le cas du Rwanda
Un lecteur attentif pourrait s'étonner et demander : « Encore, une étude sur le cas du Rwanda ? »
Eh oui ! Encore une fois, le cas du Rwanda ! Pour ceux et celles qui ne le savent pas encore, je me permets de rappeler que le cas du Rwanda concerne plus de deux millions de victimes, dont un million de morts en trois mois au printemps 1994 ! Et à ce chiffre impressionnant de victimes s'ajoutent des milliers de mutilés (es), d'orphelins et de personnes handicapées psychiques.
Pour cela, quels que soient nos efforts pour essayer de comprendre l'innommable, le cas du Rwanda ne sera jamais expliqué de manière exhaustive.
Par ailleurs, il existerait une forme de « lassitude » chez certains observateurs, une forme d'ennui dès que l'on parle du Rwanda : en effet, certains observateurs reprocheraient aux Rwandais de « ressasser » leur histoire récente relative au génocide de 1994 ; d'autres s'étonnent des « plaintes » récurrentes des rescapés (es) du même génocide et celles des Rwandais exilés à l'étranger. Ainsi, il n'est pas rare d'entendre tel ou tel observateur s'adresser aux Rwandais en ces termes : « Pourquoi ressassez-vous le passé ? Réconciliez-vous, pardonnez-vous les uns aux autres et tournez-vous plutôt vers l'avenir … ! »
A tous ceux qui « s'ennuient » en écoutant les Rwandais « ressasser » leur passé, j'ai le plaisir de leur répondre par l'intermédiaire des mots justes, de la part d'un auteur qui s'est exprimé bien avant le génocide au Rwanda :
« Il ne s'agit pas d'être sublime, il suffit d'être fidèle et sérieux. Au fait, pourquoi nous réserverions-nous ce rôle magnanime du pardon ? (…) C'est aux victimes à pardonner. En quoi les survivants ont-ils qualité pour pardonner à la place des victimes ou au nom des rescapés, de leurs parents, de leur famille ? Non, ce n'est pas à nous de pardonner pour les petits enfants que les brutes s'amusaient à supplicier. Il faudrait que les petits enfants pardonnent eux-mêmes (…).
Que les autres, les non-concernés, ne nous en veuillent pas si nous ressassons indéfiniment les litanies de l'amertume. Cette affaire-là ne sera pas facilement liquidée. Quand on a massacré, au nom des principes, six millions d'êtres humains, il faut s'attendre, n'est-ce pas ? À ce que les survivants en parlent pendant un certain temps, dussent-ils agacer ou fatiguer les autres ; bien des années seront encore nécessaires pour que nous revenions de notre stupeur, pour que le mystère de cette haine démentielle soit entièrement élucidé. Nos contemporains jugeront sans doute qu'on parle beaucoup trop de camps de la mort ; et ils souhaiteraient sans doute qu'on n'en parlât plus du tout. Or on n'en parle pas assez, on n'en parlera jamais assez ! Au fait, en a-t-on jamais vraiment parlé ? Ne craignons pas de le dire : c'est aujourd'hui la première fois qu'on en parle. Car l'importance de ce qui est arrivé est bien loin d'être universellement reconnue (…).
Et ainsi quelque chose nous incombe. Ces innombrables morts, ces massacrés, ces torturés, ces piétinés, ces offensés sont notre affaire à nous. Qui en parlerait si nous n'en parlions pas ? Qui même y penserait ? Dans l'universelle amnistie morale depuis longtemps accordée aux assassins, les déportés, les fusillés, les massacrés n'ont plus que nous pour penser à eux. Si nous cessions d'y penser, nous achèverions de les exterminer, et ils seraient anéantis définitivement. Les morts dépendent entièrement de notre fidélité... Tel est le cas du passé en général : le passé a besoin qu'on l'aide, qu'on rappelle aux oublieux, aux frivoles et aux indifférents, que nos célébrations le sauvent sans cesse du néant, ou du moins retardent le non-être auquel il est voué ; le passé a besoin qu'on se réunisse exprès pour le commémorer : car le passé a besoin de notre mémoire... Non, la lutte n'est pas égale entre la marée irrésistible de l'oubli qui, à la longue, submerge toutes choses, et les protestations désespérées, mais intermittentes de la mémoire ; en nous recommandant l'oubli, les professeurs de pardon nous conseillent donc ce qui n'a nul besoin d'être conseillé : les oublieux s'en chargeront d'eux-mêmes, ils ne demandent que cela. C'est le passé qui réclame notre pitié et notre gratitude : car le passé, lui, ne se défend pas tout seul comme se défendent le présent et l'avenir, et la jeunesse demande à le connaître, et elle soupçonne que nous lui cachons quelque chose ; et en effet nous ne savons pas toujours comment lui révéler ces terribles secrets dont nous sommes porteurs : les camps d'extermination, les pendaisons de Tulle, le massacre d'Oradour. En évoquant les jours de la colère, de la calamité et de la tribulation, nous protestons contre l’œuvre exterminatrice et contre l'oubli qui compléterait, scellerait cette œuvre à jamais ; nous protestons contre le lac obscur qui a englouti tant de vies précieuses »4.
Première partie
MÉTHODOLOGIE
DESCRIPTIVE
DES PHÉNOMÈNES
INCONSCIENTS
Références
théoriques
etépistémologiques
(...)
Chapitre
I. FONDEMENTS
CONCEPTUELS
1.
Mémoire et
subjectivité :
Apport de
Platon et de
Aristote
2.
Sujet
Définition :
« selon
l'étymologie
latine, le
sujet réunit
deux
significations
contraires.
D'une part,
est sujet
celui qui est
assujetti à un
pouvoir,
pouvoir du
père, du roi,
du président,
de la loi, des
supérieurs
hiérarchiques,
etc. D'autre
part, le sujet
est l'être
autonome et
conscient,
souverain dans
la mesure où
il peut
affirmer sa
liberté et
endosser la
responsabilité
de ses actes,
quoi qu'il
sache, ou
ignore, des
déterminations
naturelles,
psychologiques,
socio-historiques,
politiques,
qui
constituent sa
situations
singulière
mais ne le
conditionnent
pourtant pas
de manière
définitive »5.
La
définition
ci-dessus
présentée
constitue la
base de notre
réflexion
autour de la
problématique
du sujet en
situation de
violences
collectives :
son statut en
tant que
acteur et/ou
victime, mais
aussi sa
responsabilité
civile et
morale en tant
que citoyen ou
être humain
tout
simplement.
Le
« concept
philosophique
de sujet » :
à partir de
son argument
« cogito, ergo
sum »,
Descartes a
« inauguré le
style des
philosophies
modernes,
désignées
comme
« philosophies
du sujet » ou
« métaphysiques
de la
subjectivité ».
(…) Le sujet
en question
ici est le concept
philosophique
de sujet,
distinct en
principe du
sujet
grammatical,
du sujet
logique et de
la personne
humaine. Ce
concept permet
de décrire un
être
inaccessible à
l'observation
empirique,
distinct de
l'individu
pris, hic
et nunc,
dans le tissu
de
déterminations
naturelles et
de
conditionnements
psychologiques,
sociaux,
institutionnelles,
politiques »6.
A
partir de
cette
observation,
notre démarche
s'éclaire :
dans la
réflexion qui
est la nôtre,
le sujet qui
nous intéresse
est plutôt
« le sujet en
situation »,
autrement dit
celui qui est
« pris, hic
et nunc,
dans le tissu
de
déterminations
naturelles et
de
conditionnements
psychologiques,
sociaux,
institutionnelles,
politiques »
etc.
Néanmoins,
nous n'allons
pas perdre de
vue l'apport
de la pensée
philosophique
sur le concept
de « sujet ».
Car, comme
nous allons le
constater,
dans la suite
de la pensée
cartésienne,
certains
philosophes
ont proposé de
nouvelles
approches qui
ont réconcilié
le « sujet
métaphysique »
de Descartes
avec la
réalité
immédiate ou
historique.
Ainsi, le
sujet de la
psychanalyse -
et de la
psychologie
tout
simplement -
se situe dans
ce dialogue
permanent
entre
« subjectivité
absolue » -
l'idéal
métaphysique -
et
« subjectivité
relative » de
la condition
humaine.
R.
Descartes :
L'auteur du
célèbre
argument « je
pense, donc je
suis » « fait
(…) référence
à un sujet de
la pensée,
déterminé
comme « res
cogitans »,
substance
pensante.
Substance,
c'est pour
Descartes
« une chose
qui existe de
telle façon
qu'elle n'a
besoin que de
soi-même pour
exister. (…)
De la pensée,
non simplement
comme acte,
mais comme
matière, se
dégage
l'instance
autonome d'un
sujet des
différents
modes de
penser :
douter,
affirmer,
nier, aimer,
haïr, vouloir,
imaginer,
sentir, etc.
La pensée
inclut dont
aussi bien un
pouvoir de
connaître
qu'une
volonté, une
affectivité et
une
sensibilité,
et alors de ce
que je pense,
quoi que je
pense, je
conclus que je
suis. Le
cogito
accomplit
ainsi
l'auto-position
d'une
subjectivité
substantiellement
inébranlable,
d'un sujet
pensant
autonome,
saisissant et
connaissant
immédiatement
en soi-même sa
pensée. Il est
le fondement
ontologique et
épistémologique
de toute
vérité et de
toute
certitude »7.
La
remarque qui
suit est très
importante
pour nos
observations
en
psychopathologie :
« Descartes
ne dit pas que
la pensée
c'est la
conscience.
Mais il dit
que je ne peux
pas penser
sans savoir
que je
pense ». Cette
nuance est
très
importante
car, chez
certains
post-cartésiens,
le pas sera
franchi : « A
la
métaphysique
cartésienne de
la substance
pensante,
Locke a
substitué une
théorie de la
conscience
comme identité
sans support
substantiel et
comme
appropriation
de soi dans
une continuité
interne. Il
maintient,
cependant, le
postulat que
penser et
connaître sont
fondamentalement
une seule et
même chose »8.
E.
Kant :
Il « a réduit
la pensée au
pouvoir de
connaître, et
identifié les
problèmes de
la conscience
de soi (…) aux
interprétations
du je
pense.
(…) Le je
pense kantien
est au
fondement de
toutes les
représentations
comme la
« conscience
originaire »
qui doit
pouvoir
accompagner
toutes mes
représentations
et qui fait de
mes
représentations
des pensées.
La conscience
n'est pas tant
une
représentation
que la
« forme » de
la
représentation
en général,
une pure
forme
sans aucun
contenu. C'est
donc d'un même
coup que la
philosophie
occidentale se
conçoit
clairement
comme
philosophie du
sujet et
qu'elle prive
le sujet de
toute réalité
ontologique.
Si bien qu'on
a pu parler
d'une
autodestruction
du sujet par
la philosophie
du sujet. En
même temps,
Kant distingue
la conscience
de la
connaissance.
En effet, le
rapport à soi
comme sujet
est la forme
de la pensée.
Mais la
conscience de
moi-même, qui
me distingue
de tous les
autres
animaux, qui
fait de
moi-même l'objet
de mes
représentations,
et qui a
conscience de
la liaison
de mes
représentations,
est loin
d'être une connaissance
de moi-même.
Une telle
connaissance a
besoin de
l'intuition,
et celle-ci
nécessite les
formes a
priori de
l'expérience :
le temps et
l'espace.
L'unité
originairement
synthétique du
je pense,
l'unité
transcendantale
(non
empirique) de
la conscience
de soi est,
non pas
connaissance,
mais condition
de possibilité
de la
connaissance,
forme des
structures de
l'objectivité.
Le je
n'est ni
l'intuition ni
le concept
d'un objet, il
est « la
simple forme
de la
conscience qui
peut
accompagner
ces deux
espèces de
représentation
et les élever
ainsi au rang
de
connaissances,
pour autant
qu'est en
outre donné
dans
l'intuition
quelque chose
qui fournisse
une matière à
la
représentation
d'un objet ».
Kant conclut :
« Le je
ne s'atteint
donc pas
lui-même »9.
Selon l'auteur
du présent
article que
nous citons,
il s'agit ici
d'une
« conclusion
dont notre
modernité ne
s'est pas
départie et
qui est au
rebours de la
leçon
cartésienne
d'immédiateté
et de
transparence »10.
C'est
incontestablement
cette approche
kantienne de
la question du
sujet qui est
la nôtre.
Mais, avant de
conclure,
l'apport de
deux autres
philosophes
nous
intéresse,
plus
particulièrement
quant à la
question du
sujet
aujourd'hui :
E.
Husserl :
sa
« phénoménologie
(…) accentue
encore
l'activité du
sujet
transcendantal,
et avec elle
le fait que
cette activité
est
constitutrice
d'objets.
L'intentionnalité
renforce l'arc
qui lie
indissolublement
sujet et
objet,
subjectivation
et
objectivation.
Par là, elle
renforce aussi
le fait que la
philosophie du
sujet ait été
une
métaphysique
de la
représentation »11.
M.
Heidegger :
avec lui, « la
critique du
sujet se
présente comme
la
dénonciation
d'une
illusion.
L'illusion
consiste à
supposer une
unité, une
identité et
une continuité
temporelle là
où il n'y a
que
multiplicité,
singularité
composite,
changement
perpétuel,
fragmentation
même, dans
l'éternel flux
du temps. Et
de supposer
maîtrise et
autonomie là
où il n'y a
que
perplexité,
questionnement,
indécision,
submersion par
des effets qui
échappent à la
représentation,
sujétion à des
lignes
d'autorité qui
supposent
l'adhésion
irraisonnée.
Le je
transcendantal
serait une
fiction,
habillée des
attributs
positifs
supposés au
moi empirique,
à la personne
humaine »12.
Pour
toutes ces
raisons, « les
critiques du
sujet
reprochent
(...) aux
philosophies
du sujet de
n'avoir pas
marqué de
façon assez
radicale la
différence
entre le sujet
philosophique
et le sujet au
sens
ordinaire. De
plus, le moi
ordinaire,
celui dont
j'éprouve
quotidiennement
la résistance
ou la
fragilité, en
proie aux
mouvements,
externes ou
internes, qui
le traversent,
apparaît comme
un point
d'affleurement
de forces
anonymes.
Plutôt que
« je pense »,
il faut dire
« ça pense en
moi » ou « il
y a pensée ».13
En
conclusion,
comme nous le
constaterons
plus loin, - à
partir des
situations
cliniques -,
les
observations
ci-dessus
exposées
décrivent le
« sujet » de
la
psychopathologie ;
et plus
particulièrement,
le « sujet »
en situation
de violences
collectives.
4 JANKELEVITCH V., L’imprescriptible - Pardonner ? Dans l’honneur et la dignité, Paris, Seuil, 1986, pp. 55 - 61.
5 SINACEUR H., article « Sujet », in BLAY M. (sou la direction de), Grand Dictionnaire de la Philosophie, op. cit., p. 995.
6 Ibid.
7 Ibid., pp. 995 - 996.
8 Ibid.
9 Ibid.
10 Ibid.
11 Ibid.
12 Ibid.
13 Ibid.
Déogratias
SEBUNUMA : Psychologue
clinicien - Auteur
Titulaire du Doctorat de "Recherche
en psychopathologie fondamentale et psychanalyse".
Le
jugement de l'histoire : effets du néocolonialisme multinational au Rwanda
Synthèse
Commander
Le
génocide au Rwanda : postures et impostures génocidaires
Synthèse
Commander
Essai sur l'autosuggestion
Synthèse
Commander
Psychopathologie
descriptive I : Essais sur les violences collectives
Synthèse
Communautarisme et autochtonie – Du cas du Rwanda à l'universel
Synthèse
Commander
Rwanda : crimes d'honneur et influences régionales
Synthèse
Commander
Rwanda : crise identitaire et violence collective
Synthèse
La compulsion de répétition dans les violences collectives
Synthèse
Commander
La compulsion de répétition dans les violences collectives Cet ouvrage est disponible auprès de l'Atelier National de Reproduction des Thèses (ANRT) - Lille 3, France.
Rwanda : crise identitaire et violence collective Cet ouvrage est désormais édité par les EDITIONS UMUSOZO.