ÉDITIONS UMUSOZO

Troisième partie

 

RÉFLEXION DE SYNTHÈSE
Du cas du Rwanda à l'universel

 

Chapitre I. LE RWANDA : UN RÊVE INACHEVÉ ?

Le terme « Rwanda » serait dérivé du verbe « kwanda » - verbe du vieux Kinyarwanda, la langue vernaculaire des Rwandais : « kwanda » signifie « agrandir ». Pour cela, le substantif « Rwanda » désignerait un territoire qui s'agrandit. Je dirais même, compte tenu de l'histoire du pays, qu'il s'agit aussi d'un peuple qui « grandit » car, à partir d'une organisation sociopolitique de « clans », le pays s'est doté des institutions modernes d'un État-Nation.

Néanmoins, le « rêve » du peuple rwandais de faire « grandir » ses institutions et d'« agrandir » en même temps son territoire aura été brisé :

Du point de vue institutionnel, dès le début de l'ère coloniale, le pays fut soumis à la tutelle de l'administration du colonisateur. Certes, à l'opposé d'autres pays africains qui étaient totalement « occupés » et « dirigés » par l'administration coloniale, le Rwanda a conservé ses institutions ancestrales, celles - ci étant représentées par le roi et son gouvernement. Dans ce contexte, la colonisation y était « indirecte ». Toutefois, le monarque rwandais ne disposait plus de tous les pouvoirs d'autrefois ; il devait obéir aux ordres de l'administration coloniale et la religion chrétienne prêchait la foi en un « Dieu » unique qui prenait désormais la place du roi dans le cœur des Rwandais.

Du point de vue géographique, dès le début de l'ère coloniale, le Rwanda a perdu un grand territoire qui lui appartenait autrefois : contrairement à certains pays d'Afrique qui auront profité du colonialisme pour s'agrandir, le Rwanda a plutôt perdu une partie de son territoire - au nord et à l'ouest du pays - au profit du Congo belge et de l'Ouganda.

Ainsi, la conquête historique des institutions stables et la conquête géographique des territoires nouveaux furent arrêtées par la présence des Occidentaux dès le début de l'ère coloniale.

1.  Des lignages d'« autochtones » à un royaume « communautariste »
Lignages préhistoriques organisés en « petits États »

Selon les travaux de R. Heremans que nous avons déjà cité, la « population bantoue, installée sur les collines du Rwanda, s'est petit à petit organisée en petits Etats, dans certaines régions du nord et de l'ouest du pays, en lignages souverains. (…) Ces Etats se sont formés de la façon suivante : les familles se sont lentement constituées en clans sous l'autorité absolue d'un chef de clan. Certains groupes se sont alors confédérés, créant un organe d'arbitrage souverain ; d'autres se réunirent sous la menace d'une domination étrangère. (…) Ils se soumirent à des règlements et à des lois. A la tête de ces petites monarchies se trouvait un roi. Celui-ci portait le titre de « umuhinza », qu'on pourrait traduire par « patriarche éminent »116. Tous les chercheurs reconnaissent, à partir de différentes études approfondies, l'hypothèse de l'existence de lignages très anciens au Rwanda, lignages qui auraient été « autonomes » les uns des autres avant la réunification du pays. Certes, certains lignages occupaient un territoire plus ou moins grand, comparable à un État moderne selon nos critères d'observations au 21ème siècle. Cependant, c'est dans la deuxième phase, selon la description ci-dessous du même auteur, que s'est progressivement construit un véritable « État-Nation » que nous connaissons aujourd'hui. Néanmoins, la nouvelle organisation d'un État centralisé n'a pas effacé les « petits États » déjà existants. En revanche, le « Rwanda » s'est construit sur le modèle des mêmes « petits États » préhistoriques. Ainsi, tout en supprimant le titre du chef ancestral de lignage « umuhinza », le nouveau pouvoir monarchique qui allait fédérer tous les Rwandais s'est arrogé tous les attributs caractéristiques d'un « pouvoir suprême » : « Plus tard, après la conquête des bami Batutsi, ce titre [umuhinza] prit la signification d'usurpateur ou de rebelle. (…) C'était des rois « divins », responsables de la fertilité du pays, qu'ils ravivaient chaque année en conduisant des rites de prémices. Ils possédaient les pouvoirs surnaturels nécessaires pour provoquer la pluie, pour écarter des calamités naturelles, etc... L'insigne de leur pouvoir était un tambour dynastique. Ils portaient un nom royal à côté de leur nom propre. Ces rois gouvernaient un territoire exigu, mais avaient le pouvoir suprême : ils avaient le droit de vie ou de mort et tranchaient les différends judiciaires. On leur remettait un tribut annuel en vivres et en objets, qu'ils redistribuaient à leurs courtisans ».117

L'auteur résume : « Il faut souligner l'existence de cette organisation politique des anciens royaumes bantous au Rwanda. Plus tard, sous l'influence de l'expansion du royaume nyiginya, on aura tendance à sous-estimer l'importance de ces premiers souverains bahutu qui ont cependant profondément influencé leurs conquérants. Les sources officielles de la cour les traiteront de « roitelets », « d'usurpateurs », ou de « rebelles ». En réalité, c'était des souverains « sacrés » relativement puissants, régnants sur des pays solidement structurés ».118

2. Mutations sociopolitiques complexes : naissance d'un royaume centralisé

Pour introduire le présent sous-chapitre, rappelons brièvement l'observation de L. De Heusch à propos du passage « de l'histoire sérielle à l'histoire cyclique »119 au Rwanda :

Selon cet auteur, c'est le roi Ruganzu Ndori qui introduit « pour la première fois la périodicité saisonnière dans le temps historico-mythique . On enregistre alors un phénomène remarquable. Le successeur du roi magicien et conquérant impose au déroulement historique un rythme cyclique de grande amplitude : ritualiste par excellence, Muyenzi (…) mûrit une réforme institutionnelle impressionnante ».120 D'après L. De Heusch, « jusqu'à présent l'histoire avait progressé de manière linéaire. Kigwa inaugure la série des rois « tombés du ciel », Gihanga celle des « rois de la ceinture », Bwimba celle des « rois historiques ». Chacun de ces souverains « tête de liste » apporte une pierre nouvelle à l'édifice symbolique de la royauté. Après la mort dramatique de Ruganzu Ndori, dernier souverain de la troisième série, son fils instaure l'histoire répétitive, le perpétuel recommencement d'une structure temporelle fixée une fois pour toutes par l'action magique du rituel. Ce projet, qui fut probablement inauguré au XVII siècle (chronologie Vansina), résistera aux guerres et aux troubles intérieurs provoqués par la résistance hutu, jusqu'en 1959-60. A cette époque un révolte paysanne de grande envergure condamne le dernier roi du Rwanda, Kigeli  V,  à  l'exil  et  la  monarchie  à  l'effondrement ».121

Par conséquent, « en prenant comme nom de règne Mutara, le fils de Ruganzu Ndori décide d'éliminer à l'avenir de l'onomastique royale le souvenir des rois qui connurent une fin tragique : Ruganzu et Ndahiro. Il ne restait plus dans la liste des « rois historiques » que Cyirima, Kigeri, Mibambwe et Yuhi (…). Ceux qui ont été conservés se succéderont désormais dans un ordre cyclique immuable : l'action de deux rois mystiques complétera celle de deux rois guerriers. Le cycle commence par un roi vacher qui porte en alternance le nom de Mutara et de Cyirima. Celui-ci se consacre principalement à la prospérité du bétail et à la fécondité. Deux rois voués aux activités militaires, Kigeri et Mibambwe, lui succèdent. Le cycle s'achève par un nouveau roi mystique, le roi du feu, Yuhi ».122

Ainsi, « en codifiant la succession des noms dynastiques et les fonctions spécifiques qui s'y attachent, Mutara Ier confère à la royauté sacrée une puissance mythique récurrente. Tout se passe comme si le rythme saisonnier que connote le règne de ses deux prédécesseurs se trouvait brusquement élargi à la dimension séculaire pour mieux  assurer la maîtrise de la nature et des hommes ».123

D'après les observations actuelles sur le peuple rwandais, le cycle des violences collectives récurrentes, depuis le début de l'ère coloniale, est liée à l'effondrement de cet ordre « cyclique » et immuable qui avait été établi par la monarchie rwandaise pour garantir l'unité des lignages qui, dans le Rwanda préhistorique, étaient organisés de manière autonome. Autrement dit, dès que le monarque disparaît, depuis le début du 20ème siècle, les Rwandais sombrent à nouveaux dans le chaos originel, lorsque les différents « clans » cohabitaient côte-à-côte avec plusieurs chefs « Abahinza » à la tête de chaque lignage.

En même temps, nous avons ici deux visions idéologiques caractéristiques du Rwanda : la vision idéologique des Hutu et la vision idéologique des Tutsi. Pour les premiers, le Rwanda est conçu comme un ensemble de « familles » autonomes, à l'instar de grands lignages des Bakiga au nord du pays ou des Banyenduga au centre du Rwanda. Tandis que pour les partisans de l'idéologie des Tutsi, le Rwanda est indivisible, dirigé par un monarque tout-puissant !

Dans la suite de ces idéologies politiques primitives, un « dénominateur commun » d'ordre socio-économique a été institué pour servir de moyen de servage ou de reconnaissance des droits, d'intégration ou d'exclusion au sein de l'appareil politique, voire même de monnaie d'échange entre riche et pauvre et dans tous les contrats matrimoniaux : la vache comme monnaie d'échange et comme critère d'appartenance à une classe sociale. Tel Rwandais était reconnu « Tutsi » [noble] s'il en possédait, tel autre était considéré comme « Hutu » [roturier] s'il n'en possédait pas. Ou bien, en dehors de ces deux classes sociales, tel autre Rwandais pouvait appartenir à la classe sociale des « Twa » - ceux qui ne possédaient ni de propriétés foncières cultivables ni de vaches.

Pour cela, le conflit politique entre Rwandais se nourrit avant tout de cette divergence idéologique fondamentale des origines. C'est par la suite que se sont ajoutées, depuis la fin du 19ème siècle à nos jours, différentes « influences extérieures ». Cependant, celles-ci se nourrissent de la divergence idéologique des origines que nous avons décrite ci- dessus.

Malgré la différence idéologique primitive entre « Hutu » et « Tutsi » au Rwanda, il ne s'agit pas pour autant de deux « ethnies » distinctes comme cela a été établi par le colonialisme : il s'agit plutôt de deux « idéologies politiques », de deux conceptions du pouvoir, de deux manières distinctes de se « représenter » l'exercice du pouvoir et l'organisation sociale. Car, tout au long de l'histoire, certains Rwandais furent Hutu à une époque, puis Tutsi à la génération suivante ! L'inverse a aussi été observé. Par ailleurs, il existe au Rwanda d'autres preuves matérielles et scientifiquement démontrables pour conforter l'existence d'un seul et unique peuple : depuis la nuit des temps, les Rwandais se marient entre eux sans se poser la question d'une pseudo appartenance ethnique ; les Rwandais parlent une même langue et habitent ensemble : il n'existe pas de « villages ethniques » ou de « communautés tribales » au Rwanda.

Tous ces éléments nous amènent à réaffirmer les différentes hypothèses que j'ai déjà développées dans mes précédentes publications, à partir des conclusions de A. Kagame sur la question de l'étymologie des termes « Hutu » et « Tutsi » au Rwanda :

« (….) Il appert que les deux dénominations expriment une idée de différence sociale, et indirectement celle de race. On s’explique dès lors les dispositions du Droit politique traditionnel, qui considère comme Mututsi toute personne détenant un grand nombre de vaches, sans faire attention au fait qu’il serait de race Muhutu. Du moment qu’il a accédé à la richesse bovine, il est politiquement Mututsi, tout en restant racialement Muhutu ».124

En définitive, le passage de l'organisation préhistorique des « lignages » d'autochtones à une administration centralisée autour d'un roi autocratique aura consisté en une transformation de l'idéologie archaïque de repli sur soi - « autochtonie » - vers une nouvelle idéologie de conquête de nature « communautariste ».

Malheureusement, lorsque le pouvoir central est fragilisé au Rwanda, les mécanismes de défenses archaïques et des représentations collectives d'un « danger imminent » créent le chaos. Dans ces circonstances de violences collectives, de nouvelles formes de « lignages » d'autodéfense se constituent :

Lors du génocide au Rwanda de 1994, ce sont ces « lignages » d'autodéfense qui faisaient la Loi après l'effondrement du régime de J. Habyarimana. D'ailleurs, les quelques « rescapés du génocide » doivent la vie à la protection dont ils ont bénéficié au sein de ces « grandes familles » composées le plus souvent de Hutu mais aussi de Tutsi par le lien de mariage.

D'autres exemples de cas similaires ont été observés pendant la fuite massive des Rwandais vers l'extérieur. En effet, jusque dans les camps de réfugiés rwandais dans toute la région des Grands-Lacs d'Afrique, des Tutsi en familles - ou bien quelques individus isolés - étaient rares mais présents dans certains endroits.

Toutes nos observations ci-dessus présentées, sur l'évolution de la société rwandaise jusqu'à sa structure complexe actuelle, concordent avec les résultats du « Maître », la référence historique sur la question, je cite A. Kagame :

3. Aspects juridiques dans le Rwanda ancien125
Le rôle des trois échelons : « ubwoko », « umuryango », et « inzu »

Bientôt vingt ans après le génocide au Rwanda de 1994, tous les observateurs se demandent comment des massacres à grande échelle ont pu être commis dans seulement trois mois sur l'ensemble du pays. A partir des travaux de recherche de A. Kagame dont nous avons déjà cité l'ouvrage principal,126 il devient possible de formuler différentes hypothèses sur les structures sociopolitiques du Rwanda qui favorisent, de manière récurrente, la survenue des violences collectives :

« Il a été établi tout d'abord que le 'bwoko' (clan) se reconnaît au totem. Nous avons ajouté ensuite que Muryango (famille) répond à une appellation commune, calquée sur le nom de l'ancêtre éponyme, et qu'elle partage l'intérêt du sang. Il nous est dès maintenant aisé d'indiquer la caractéristique de la parentèle (Inzu). On la reconnaît au fief qu'elle détient. Nous pouvons donc la définir : groupe social de foyers ayant relation du sang et détenant un fief commun. Le terme fief doit s'entendre ici soit comme têtes de gros bétail, soit comme lopin de pâturages, soit comme propriété foncière. Les détenteurs peuvent en avoir hérité de leurs ascendants, ou en avoir été investis par l'autorité politique, ou avoir acquis ce bien par leur propre industrie dans les cadres de la coutume sous la protection de l'autorité politique ».127

L'auteur poursuit son analyse et nous renseigne sur la nature de l'« autorité » dans le Rwanda ancien :

« L'autorité politique dans la société du vieux Rwanda ne peut se confondre avec le Gouvernement entendu dans le sens européen. Tout d'abord la coutume rwandaise ne connaissait pas la séparation des pouvoirs. Ensuite, comme il a été précisé ailleurs, les autorités politiques rwandaises étaient constituées par les chefs guerriers, les chefs pastoraux et les chefs de l'administration territoriale, qui gouvernaient le pays sous la haute direction du roi ».128

« Notons que, même en dehors de la famille faible, un seul foyer pouvait détenir un fief autonome, sans le partager avec un parent. Dans ce cas, le détenteur était contribuable en vertu de son fief, et était assimilé aux parentèles vraies. Mais alors on ne pouvait lui appliquer le terme Inzu que s'il était l'unique représentant de sa famille éteinte (…) ».129

A. Kagame nous présente le « rôle des trois échelons : clan, famille et parentèle ».

Premièrement, « le clan (Ubwoko) intéresse les dépositaires du code ésotérique de la dynastie, en ce sens qu'il y a un seul clan dynastique ; que les autres clans sont classés en matri-dynastiques et en clans inférieurs. En dehors de ce cas dynastique, l'échelon clan n'a aucune incidence dans la politique. C'est une organisation purement ethnique. On ne peut même pas, me semble-t-il, la classer comme sociale, puisqu'elle ne correspond à aucun droit ni à aucun devoir constituant matière à sanctions légales. Par contre, au point de vue religieux, (…) on constatera que les dispositions ayant trait à cette organisation sont d'un ordre supra-naturel ».130

Deuxièmement, « l'échelon famille (Umulyango) joue un rôle prépondérant dans la politique du pays. Le groupe, à cause de son intérêt du sang, tient à former un corps compact, à constituer une force dont on doit tenir compte, et qu'on doit redouter. Les autorités politiques ne s'occupent pas du Mulyango en tant que tel, car cet échelon en tant que tel ne peut être investi de fiefs. En conséquent, le Mulyango n'est soumis à aucune juridiction politique. Quant à son intérêt du sang, il relève uniquement du tribunal du roi. Lorsque le litige de vendetta est soulevé entre une famille trop puissante et une autre qui ne peut se rendre justice, l'affaire est jugée uniquement par le roi, auquel il appartient de condamner à mort (…) ».131

Enfin, « la parentèle (Inzu) qui est une subdivision de la famille (Umulyango) est, comme il vient d'être dit, seule accessible aux autorités politiques. En conséquence, ces mêmes autorités ont juridiction sur les détenteurs des fiefs dépendant d'elles. Mais il faut remarquer que les biens de la fortune, jalousement protégés par les autorités investissantes, n'intéressent pas l'échelon Umulyango (famille). L'individu lésé dans ses droits ne mobilise pas le Mulyango, mais ses supérieurs politiques. Que quelqu'un verse cependant le sang de cet individu, alors il verra le Mulyango se lever comme un seul homme, pour défendre son propre sang, tandis que les autorités politiques ne lèveront pas le petit doigt en cette circonstance, sinon par une assistance morale ».132

Voici la clé de l'analyse de A. Kagame :

« En somme, si l'on examine les choses de plus près, la famille (Umulyango) avec son ancêtre éponyme et son intérêt du sang, jouissant du droit reconnu de se rendre justice en matière de vendetta, l'ensemble nous présente la réminiscence du clan-nation, tel qu'il existait avant l'occupation hamitique. Les clans d'alors étaient de minuscules nations qui se rendaient ainsi justice, vis-à-vis des groupes voisins. L'invasion hamitique a pu favoriser les groupes faibles, en mettant à leur disposition l'autorité du roi, qui a assumé les droits et aussi les devoirs du chef de clan. N'est-il pas considéré comme le père de sa grande famille rwandaise ? »133

L'auteur conclut :

« Quant à l'échelon parentèle (Inzu), son rôle en politique administrative guerrière et pastorale en fait une invention purement hamitique. Les conquérants mirent cette organisation sur pied, dans le cadre de l'État unifié, qui a succédé aux clans-nations. Il fallait nécessairement résoudre le problème des prestations manuelles et autres, organiser la répartition des pâturages, assurer la défense du pays contre les invasions et systématiser les expéditions destinées à razzier ou à annexer des pays étrangers. Le fief rwandais répond absolument à tous ces besoins ».134

Chapitre II. L'ATTENTAT DU 06 AVRIL 1994 :
« LE PIÈGE DE L'HISTOIRE »135

La période des massacres génocidaires au Rwanda, dont l'élément déclencheur fut l'attentat du 06 avril 1994, ressemble et rappelle d'autres circonstances de guerre civile qui ont caractérisé chaque fin de règne au pays des Mille Collines depuis la fin du 19ème siècle. Plus particulièrement, en 1959 - 1962, le conflit politique qui opposa les leaders Hutu aux représentants des Nations-Unies aura entraîné un mauvais souvenir dans la mémoire collective. En 1994, ce même conflit historique sera réveillé d'une part par un nouveau « régicide » et d'autre part, par l'incapacité des responsables politiques et militaires à résoudre la crise.

1.  Un « cheval de Troie » face aux mystères du régime des Hutu.

La crise politique et diplomatique au Rwanda, à la veille du génocide de 1994, ressemble étrangement à la situation de 1960 - avec une difficulté supplémentaire car, en 1994, même la Belgique avait a tourné le dos au régime des Hutu contrairement à la situation des années 60.

Rappel : « L'année 1960 est marquée, dans l'ensemble, par un durcissement des positions des parties en présence. D'une part les Tutsi les plus intransigeants groupés au sein de l'Unar s'opposent à toute initiative de la puissance de tutelle et font appel à l'Organisation des Nations Unies. Ils contribuent ainsi à rejeter la Belgique du côté hutu. Les Hutu, de leur côté, regroupent leurs forces et sont même rejoints par les Tutsi modérés du Rader. Ils forment avec ceux-ci un Front commun qui revendique ouvertement le soutien belge. Quant à la Belgique et au Mwami, ils demeurent en principe neutres dans cet affrontement jusqu'au moment de la constitution du Front commun ; à ce moment en effet, les trois partis représentés au sein du Front rompent avec le Mwami qui avait opposé une fin de non-recevoir à diverses demandes contenues dans un document intitulé Mesures pour contribuer à la pacification. La puissance de tutelle est informée de cette rupture le 31 avril 1960. Un mois auparavant (…) une mission du conseil de tutelle de l'ONU avait achevé sa visite au Rwanda par une recommandation tendant à reporter les élections communales prévues pour le mois de juin 1960 et les remplacer par une table ronde sur l'avenir du pays. A cette recommandation, les Hutu s'opposent d'emblée, les Tutsi applaudissent ; quant aux Belges, ils ont la difficulté à prendre position ; il semble toutefois que les autorités locales (…) aient penché pour le maintien des élections à la date prévue, ce qui ne peut manquer de les ranger encore plus nettement dans le camp des Hutu. Deux groupes s'affrontent donc désormais : d'une part les Tutsi et le Mwami soutenus par l'ONU, de l'autre les Hutu soutenus par les Belges et plus particulièrement par l'administration locale. Ils se retrouvent à Bruxelles du 30 mai au 7 juin 1960, à la veille des élections communales, dont la date est maintenue par la Belgique qui a cependant accepté d'organiser avant elles une rencontre des partis en présence. Les décisions du colloque contiennent de quoi satisfaire tous les participants sur l'un ou l'autre point de leurs revendications, mais aussi de quoi les décevoir profondément sur d'autres ; aussi l'Unar rejette-t-elle les conclusions du colloque, tandis que les autres partis se préparent aux élections de juillet ».136

L'histoire se répète : il y avait plusieurs « désaccords » politiques et diplomatiques à Kigali durant la période qui a précédé la survenue du génocide de 1994. Certes, certains dirigeants politiques Hutu de l'époque exagèrent un peu pour minimiser leur responsabilité historique concernant le génocide en question. Cependant, plusieurs témoignages indépendants démontrent que les différentes représentations étrangères qui se trouvaient au Rwanda n'auraient pas été non plus - « toutes » - à la hauteur de la situation ! - du moins par rapport aux attentes de la population civile.

Nous pourrions spéculer sur la nature du régime des Hutu au pouvoir avant et pendant le génocide de  1994. Néanmoins, la réalité historique est que, ceux qui dénigrent ce régime en question sont les mêmes qui l'ont mis en place et soutenu pendant les décennies !

Ainsi, nous pouvons affirmer sans hésiter que J. Habyarimana ne pouvait pas être tragiquement renversé sans que ses « mentors » d'autrefois l'aient lâché ou désavoué.

Un « cheval de Troie » à Kigali ?

Pour les Hutu, il y aurait eu plusieurs « chevaux » de Troie à l'origine de la chute de Kigali et la prise du pouvoir par le Front Patriotique Rwandais. Certes, certaines affirmations des Rwandais ne sont pas toutes vérifiables. Néanmoins, les faits décrits par les Hutu - et par d'autres témoins indépendants - ne manquent pas d'intérêt pour nous aujourd'hui : Premièrement, il existe beaucoup de zones d'ombre autour de l'organisation d'un « sommet régional » à Dar-es-Salaam, sommet auquel J. Habyarimana « devait » se rendre !

Deuxièmement, il existe des questions concernant les membres de la délégation qui accompagnaient J. Habyarimana à ce sommet désormais historique de Dar-es-Salaam : selon certaines sources, le Chef d'État-Major de l'Armée Nationale régulière à l'époque, D. Nsabimana, se serait « invité à la dernière minute » pour faire partie de la délégation en partance pour Dar-es-Salaam : il se serait rendu à l'aéroport de Kanombe d'urgence, après avoir reçu un appel téléphonique à son bureau, le matin même du 06 avril 1994. A son arrivée près de l'avion présidentielle, J. Habyarimana aurait été étonné de le voir et lui aurait demandé : « Wowe se kandi uje ute ? » [« Toi, qu'est-ce qui  t'amène ? »]. Comme il y avait beaucoup de rumeurs et de tension sociopolitique à Kigali, un élément de la Garde Présidentielle aurait même failli tirer sur le Chef d'État-Major en pensant qu'il venait précipitamment arrêter le président dans le cadre d'un Coup-d'État ! Mais, ayant fait le « salut militaire » en sortant de sa voiture, le soldat de la Garde Présidentielle aurait rangé son fusil !

Revenons sur la question que J. Habyarimana aurait posée au Chef d'État-Major : « Wowe se kandi uje ute ? » [« Toi, qu'est-ce qui t'amène ? »]. Selon le témoin oculaire de la scène, le Chef d'État-Major aurait répondu en s'approchant du président pour murmurer dans son oreille ; les derniers mots auraient été : « (…) ku mpamvu  z'umutekano  wa  gisirikare » [« (…) pour des raisons de sécurité militaire »]. J. Habyarimana aurait répondu, en montrant la porte de l'avion et apparemment étonné : « Ngaho urira » ! [« Vas-y, monte »!]. La suite, ce fut l'attentat et la mort de ces deux hauts-dirigeants Hutu, attentat qui fut suivi par le début du génocide.

La question des responsabilités est alors posée : responsabilités internationales ? Responsabilités de certains pays - y compris parmi les grandes puissances de ce monde ? Responsabilités uniquement des Rwandais eux-mêmes ? Officiellement, sur le plan international, seuls les Rwandais seraient « responsables » de l'attentat du 06 avril 1994, du génocide et ses conséquences. Quant à la « communauté internationale », elle aurait tout simplement commis des « erreurs » ! Admettons que « personne n'ait rien su », que « personne n'ait rien vu venir » en ce qui concerne la survenue des massacres génocidaires au Rwanda. En particulier, admettons que l'attentat déclencheur du génocide, dès la nuit du 06 au 07 avril 1994, ait été l’œuvre des malfaiteurs « inconnus » à ce jour :

Vient enfin la question de la Justice Internationale : près de 20 ans après le génocide au Rwanda de 1994, force est de constater que le Tribunal Pénal International pour le Rwanda semble être très éloigné des attentes des Rwandais - des Tutsi comme des Hutu. Au sujet des résultats du même tribunal, le constat est que, - pour reprendre l'expression mythique de A. Césaire -, « le compte n'y est pas » !

2. Un génocide « planifié en le faisant »

Depuis la publication de mon dernier ouvrage « Rwanda : Crimes d'honneur et influences régionales » déjà cité, mes observations n'ont pas changé sur la question :

Il est très facile de formuler des hypothèses, voire même d’affirmer que tous ceux qui ont participé au génocide de 1994 au Rwanda auraient été « entraînés », manipulés ou payés pour tuer ! Sans doute, il y aurait eu quelques cas de ce genre. Toutefois, avec un certain recul, nous constatons que certaines questions nous obligent à réfléchir sur la situation afin de prévenir d’autres crises éventuelles à l’avenir.

Premièrement, quand-bien-même il y aurait eu « planification » du génocide, comment des centaines de milliers de ceux qui y ont participé auraient-ils pu être « entraînés » sans que leurs voisins - futures victimes - s’en rendent compte ? Je rappelle ici que les Rwandais n’habitent pas en villages « ethniques » comme dans les autres pays de la région. Au Rwanda, le brassage ethnique a fait que rien ne distingue, sur le plan anthropologique et sociologique, les « Hutu » des « Tutsi ».

Deuxièmement, au cas où tous les « petits exécutants » auraient été « entraînés » ou « manipulés » à l’avance, comment expliquer le cas des Hutu qui ont caché ou protégé leurs voisins ? Car, si certains Hutu avaient eu l’information concernant la « planification » du génocide, cette information aurait été connue : des milliers d’individus ne peuvent pas conserver un tel secret.

Troisièmement, nous constatons que parmi les hauts dignitaires du régime de l’époque, il y avait des Tutsi : ceux-ci avaient une influence réelle sur la vie politique, surtout dans les partis de l’opposition. Or, même ces hauts dignitaires Tutsi du régime ont été surpris par les événements. D’ailleurs, un grand nombre d’entre eux ainsi que leurs familles ont été massacrés. Il serait donc difficile de comprendre comment une « planification » de génocide aurait été communiquée à la masse de « petits exécutants » sans que des dirigeants politiques soient au courant.

Quatrièmement, l’Eglise du Rwanda est présente dans tout le pays et elle est très respectée : les évêques, mais aussi les prêtres catholiques - dont beaucoup revendiquent être Tutsi - auraient été informés s’il y avait eu une « planification » de génocide auprès de la population dans les campagnes.

Certes, suite au blocage des négociations entre les dirigeants politiques internes et la rébellion, tous les Rwandais redoutaient une fin tragique de la guerre civile comme cela avait été le cas en 1959. Les étrangers aussi qui vivaient au Rwanda s’inquiétaient. Cependant, d’après plusieurs témoignages, personne ne pensait que les tueries allaient s’étendre dans tout le pays ; personne ne s’imaginait que même les paysans allaient être concernés par le conflit des politiciens ! Même les « Interahamwe », la milice du parti du président J. Habyarimana, ne faisaient pas peur à la population avant le génocide : lorsqu’il y avait des manifestations politiques de l’opposition à Kigali - surtout les manifestations du parti historique MDR - les « Intrahamwe » devenaient invisibles !

Pour toutes ces raisons ci-dessus exposées, mon hypothèse est que les « petits exécutants » ont planifié le génocide en le faisant. Autrement dit, tous les « petits exécutants » n’ont pas eu besoin d’être « entraînés » à l’avance pour participer au génocide !

Ce sont plutôt les mécanismes psychiques individuels, réveillés par des représentations collectives de la menace archaïque, qui ont été à l’œuvre dans le passage à l’acte individuel et collectif. Rappelons ici que tous les Rwandais Hutu n’ont pas participé au génocide !

Pour cela, le rôle des « petits chefs » locaux aura été déterminant : dès lors que le pouvoir central s’était écroulé après  la mort du président, dès lors que de nouvelles institutions crédibles n’avaient pas encore vu le jour, les Rwandais se sont retournés vers les « chefs » locaux - des responsables administratifs locaux (abayobozi) ou des « chefs » terriens (abakungu) - pour savoir quelle était l’attitude à adopter face au chaos. Dans certaines régions, les « chefs » de clans ont préservé le calme pendant plusieurs semaines. Dans d’autres, les mêmes chefs locaux n’ont pas été à la hauteur - certains ont même encouragé les massacres, d’autres y ont participé. Bref, le génocide ne s’est pas déroulé de la même façon dans tout le pays selon la posture adoptée par les « chefs » locaux.

Toutes ces observations nous rapprochent de ce qui s’était passé lors de la rébellion de 1911 - 1912 : Lukara, petit chef des Bahutu du Nord ; Basebya petit chef d’une communauté des Batwa dans la même région ; puis Ndungutse, un prince Tutsi méconnu en errance ; ces trois « petits chefs » locaux ont réussi à mobiliser les foules contre  le roi  Musinga ! En 1959, la même histoire s’est répétée « au nez et à la barbe » du roi Kigeli Ndahindurwa !

Ainsi, la même « magie » aurait fonctionné en 1994, dès le moment où l’ennemi désigné c’était des « monarchistes » du Front Patriotique Rwandais !

Cependant, en 1912, les Allemands sont intervenus et ont arrêté les massacres et la rébellion ; en 1959, les Belges se sont interposés et ont rétabli le calme. Malheureusement, en 1994, les forces étrangères onusiennes ont préféré « laisser faire » !

Très récemment, différents exemples ont montré que l’intervention externe de la communauté internationale peut protéger des populations civiles lors des conflits collectifs : en Côte d’Ivoire et en Libye, les vies humaines ont été protégées grâce à l’intervention des forces extérieures. Au Rwanda aussi, le génocide aurait pu être évité, ou du moins arrêté avant qu’il ne soit trop tard.

Contrairement à certaines observations qui sont faites aux Rwandais, je précise que l’intervention de la communauté internationale pour sauver des vies humaines n’est pas une « faveur » qui serait accordée à tel ou tel peuple : il s’agit plutôt d’une « responsabilité » historique. Car, parmi les pays qui possèdent la capacité d’intervenir pour protéger les peuples en danger, certains sont d’anciennes puissances coloniales, d’autres ont contribué à créer et à soutenir des dictatures dans les pays pauvres ! Cela ne devrait pas être oublié lorsque les conflits collectifs éclatent dans tel ou tel pays.

3. Des enquêtes qui n'aboutissent pas !

Il est très étonnant de constater que, depuis près de 20 ans, aucune enquête n'a pu déterminer l'identité des auteurs de l'attentat du 06 avril 1994, attentat « déclencheur du génocide » qui a emporté près d'un million de personnes dans seulement 3 mois ; sans oublier environ un million de Rwandais qui ont péri dans les pays voisins de la région suite au même génocide. Par ailleurs, le drame qui a ravagé le Rwanda n'a pas épargné les pays limitrophes, en particulier La République Démocratique du Congo - ex Zaïre.

Il y a eu quelques enquêtes initiées ici et là mais, aucune à ce jour n'a abouti. Pour quelle raison ? Mystère !

L'enquête française

Du fait que des citoyens français ont été aussi assassinés dans l'attentat du 06 avril 1994, suite à une plainte de leurs familles, la France a initié une enquête pour faire la vérité sur le même attentat. Les Rwandais attendaient beaucoup de cette enquête : mais, ils ont très vite déchanté ! Car, ce n'est qu'en 2011, soit 17 ans après l'attentat en question, que la France a envoyé ses « Juges » et « experts » pour « reconstituer » les circonstances de l'attentat en vue d'en  déterminer les auteurs. Comment pourrait-on déterminer les circonstances exactes de l'attentat près de 20 ans après ? Étant donné que les traces éventuelles auraient été effacées par le temps, le matériel des restes de l'avion détérioré et  la plupart des témoins étant déjà décédés ou disparus dans la nature ?

L'enquête rwandaise

Les autorités rwandaises actuelles, accusées par la Justice française, ont réagi en procédant à leurs propres investigations. Cependant, même si je ne suis pas expert en matière judiciaire, les conclusions de l'enquête rwandaise semblent constituer, en quelque sorte, la « réponse du berger à la bergère » ! Cela en réaction à l'accusation initiale de la Justice française contre le Rwanda.

L'enquête des organisations internationales

Il semblerait que l'O.N.U. Et l'Union Africaine (anciennement O.U.A.) aient mené, elles aussi, différentes enquêtes sur l'attentat déclencheur du génocide de 1994 au Rwanda. Mais, à ce jour, aucune de ces enquêtes n'a jamais été rendue publique. Pour quelle raison ? Peut-on taire le contenu d'une enquête concernant un événement qui a déclenché un génocide aux conséquences que nous connaissons ? Là-dessus, c'est à nouveau un « mystère » qui plane sur ces affaires judiciaires !

4.  Les « héros malgré eux » !

J'ai déjà développé ailleurs les aspects « héroïques » de différents protagonistes des violences collectives au Rwanda en 1912 et 1994. Je voudrais ajouter un commentaire qui démontre combien « le piège de l'histoire » au Rwanda est subtilement entretenu par les Rwandais eux-mêmes, mais aussi par des observateurs étrangers qui auraient des intérêts à défendre dans cette région :

Du côté de certains Hutu proches de l'ancien régime de J. Habyarimana, je l'ai déjà souligné, après que le « contre- mythe »137 de la « révolution hutue » de 1959 se soit étiolé, c'est finalement la « lutte héroïque » de la Garde Présidentielle en 1994 qui servirait de point de repère pour sauver la face devant l'histoire !

Du côté de certains Tutsi proches du régime actuel de P. Kagame, les éloges viennent non seulement de l'intérieur du régime mais aussi de l'étranger : le Front Patriotique Rwandais revendique avoir « libéré » le pays et compte en tirer profit autant que possible ! Tandis que dans certains milieux diplomatiques occidentaux et au sein de différentes organisations non-gouvernementales, P. Kagame y est désigné comme « celui qui a mis fin au génocide » de 1994 au Rwanda ! La réalité c'est que, le génocide a pris fin parce qu'il ne restait plus personne à tuer. C'est cela, malheureusement, la triste vérité.

Conclusion

Au terme de notre réflexion, voici quelques points essentiels que nous avons développés et qui constituent, à la même occasion, autant de pistes possibles pour poursuivre le débat :

1. Du point de vue méthodologique

L'approche qui a été la nôtre, dans la continuité de mes travaux de recherche précédents, c'est celle de la « méthode descriptive » afin de rendre compte des processus psychiques qui sur-déterminent la survenue des violences collectives. Cela en s'appuyant sur la « dimension historique » des situations cliniques qui nous ont servi d'étayage.

2. Du point de vue testimonial : le cas du Rwanda

De par sa complexité, l'histoire du Rwanda constitue un objet d'étude pluridisciplinaire. Pour cela, les différentes observations que nous avons formulées sont complémentaires à d'autres travaux qui ont été déjà publiés  sur le  Rwanda : nos propres travaux à nous, mais aussi ceux des autres chercheurs qui se sont intéressés - et qui s'intéresseront à l 'avenir - au « cas du Rwanda ». Pour toutes ces raisons, aucune recherche, aucune étude ne peut revêtir le caractère « exhaustif » sur les différentes problématiques soulevées par l'histoire et l'actualité du Rwanda. Cependant, certains points que nous avons développés méritent d'être soulignés :

Premièrement, même s'il y a eu des « erreurs » d'interprétation et/ou d'appréciation entre Rwandais et Européens dès le début de l'ère coloniale, il convient de rappeler que l'histoire du Rwanda ne peut se comprendre que si elle est intégrée dans l'ensemble sous-régional, voire même continental. C'est pour cela que la présente recherche constitue la suite logique de mes précédents travaux de recherche qui ont permis de présenter une vue d'ensemble de la région des Grands-Lacs d'Afrique depuis l'époque coloniale à nos jours.

Deuxièmement, dans le souci de rendre compte de la « dimension historique » des problématiques à l'origine de notre réflexion, j'ai présenté, tout au long de ma recherche, différents documents historiques de référence. Cela pour que le lecteur puisse approfondir lui-même, s'il le souhaite, les recherches sur la nature et l'étiologie des violences collectives au Rwanda.

Troisièmement, je me suis arrêté sur la question de l'histoire récente du Rwanda : la survenue du génocide de 1994 et ses conséquences auront été des points fondamentaux à l'origine de mes thèses et hypothèses de réflexion. Pour cela, certaines observations que j'ai développées dans le présent ouvrage viennent expliciter les thèmes que j'ai déjà présentés ailleurs.

Enfin, j'ai formulé différents questionnements sur l'attentat du 06 avril 1994 en tant qu'élément déclencheur du génocide au Rwanda la même année. En ce qui concerne l'attentat lui-même, il appartient aux « spécialistes » des question de sécurité au niveau international de nous éclairer. Cependant, à notre niveau, nous avons le plein droit de nous interroger sur cet événement dont tous les Rwandais ont enduré les conséquences. Surtout, j'ai en mémoire tous nos parents, tous nos proches, tous nos amis et connaissances qui ont perdu la vie pendant le génocide lui-même et dans l'après- génocide. Ainsi, comme je le répète sans cesse - et à juste titre - : « Le Rwanda, ce sont nos affaires à nous » avant d'être une affaire des autres !

Au sujet de la question concernant les « auteurs de l'attentat » du 06 avril 1994, je voudrais rappeler mon point de vue là-dessus. Certes, les deux camps en conflit armé à l'époque des faits ont des responsabilités historiques indéniables dans cette affaire : car, les dirigeants Hutu de l'époque n'apportent - du moins publiquement - aucune explication pour justifier leur manquement dans la sécurisation du périmètre où l'attentat à été exécuté. Du côté du Front Patriotique Rwandais aussi, le constat est que ce mouvement rebelle à l'époque des faits s'est immédiatement mis en ordre de combats dès l'annonce de la mort du président J. Habyarimana ! Ces événements nous amènent à conclure que le Front Patriotique Rwandais s'était préparé [à l'avance] à la bataille décisive pour le pouvoir ! Cependant, au sujet des « auteurs » directs - ceux qui ont exécuté les « tirs » pour détruire l'avion présidentiel -, le mystère reste entier. Pour ma part, les deux camps en conflit armé ne disposaient ni des moyens matériels ni des moyens diplomatiques de dissuasion pour s'autoriser à assassiner deux présidents dans un même avion. Puis, la présence des militaires français dans le même avion constituait un obstacle quasi infranchissable pour les deux camps, à savoir l'armée régulière de l'époque et le Front Patriotique Rwandais. C'est ainsi que, à partir de différentes observations que j'ai évoquées, je formulerais l'hypothèse de l'existence d'un « troisième homme ». Cette piste n'avait jamais été évoquée alors qu'elle est, à mes yeux, très plausible.

Comme je l'ai déjà développé dans mon dernier ouvrage « Rwanda : Crimes d'honneur et influences régionales », le « cerveau » du régime des Hutu se trouvait dans le même avion qui a été la cible de l'attentat. Puis, juste après la confirmation de la mort de J. Habyarimana, plusieurs dirigeants Hutu de l'opposition politique furent massacrés - c'est l'opposition politique qui dirigeait le Gouvernement à l'époque des faits. Ainsi, au cas où le « cerveau » du régime Hutu et plusieurs responsables Hutu auraient été « martyrs » d'un plan criminel élaboré par leurs proches, comment ces mêmes dirigeants Hutu pourraient-ils être en même temps considérés comme responsables du génocide dont ils auraient été eux-mêmes victimes ?

Quant à la fable selon laquelle le Front Patriotique Rwandais aurait infiltré un « commando », des missiles à l'épaule, jusque dans le jardin du feu président Hutu J. Habyarimana - et que ce même commando se serait échappé après avoir abattu l'avion présidentiel -, il s'agit là d'une fable à laquelle même un nouveau-né ne croirait pas ! Car, comme je l'ai longuement décrit et selon les différents témoignages concordants, le permettre où a eu lieu l'attentat était sous la surveillance permanente des « hommes » du président. Pour cela, il a fallu nécessairement un « cheval de Troie » pour leurrer l'armée fidèle à J. Habyarimana et s'approcher de la piste d'atterrissage de l'aéroport. Ceci expliquerait le fait que toutes les enquêtes qui ont été menées pour déterminer les « auteurs » du même attentat déclencheur du génocide au Rwanda n'ont rien donné à ce jour.

3. Ouverture : du cas du Rwanda à l'universel

Il est très facile de parler de la dignité de la personne humaine aujourd'hui car, notre époque jouit d'une certaine liberté d'expression. Malheureusement, il n'y a pas d'époque plus meurtrière que d'autres ni de communauté humaine plus misanthrope que d'autres ! Dans toutes les sociétés et depuis que l'homme habite cette Terre, la paix et la violence ont toujours cohabité.

Malgré la « civilisation » - s'il en existe une -, l'homme des origines est semblable à l'homme d'aujourd'hui : à un temps donné de l'histoire, même l'Église n'a pas échappé à la faiblesse d'utiliser la violence contre la nature humaine. En effet, le Pape Innocent IV « rédigea en 1252 la bulle Ad Extirpandam » permettant que « les hérétiques, à condition qu'il n'y ait mutilation ni danger de mort, peuvent être torturés afin qu'ils révèlent leurs propres erreurs et accusent les autres, comme on le fait pour les voleurs et les brigands ».138

A l'instar de Saint Paul, malgré les contradictions de la nature humaine, n'ayons pas peur de proclamer que l'humanité se situe au-dessus des frontières communautaristes et idéologiques.

A Issy-les-Moulineaux, France, le 1er juin 2013.

ESSAI SUR L'AUTOSUGGESTION

INTRODUCTION

Dans son texte Psychologie des foules et analyse du moi,139 à l'opposé d'autres chercheurs qui s'étaient intéressés avant lui sur la même question, S. Freud a pris en compte les premières relations du sujet dans l’étude de la « psychologie des foules » : En effet, celle-ci étudie l’homme isolé, « en tant que membre d’une lignée, d’un peuple, d’une caste, d’une classe, d’une institution (…) ou en tant que membre d’un agrégat humain qui s’organise en foule pour un temps donné, dans un but déterminé ». Mais, on a ici l’impression que le facteur « nombre » prime sur l’importance accordée aux relations particulières de l’individu. Freud constate que l’on a longtemps supposé que le fait d’être dans une foule, donc dans des conditions particulières, conférait une « pulsion particulière » dite pulsion sociale qui ne se manifeste pas dans d’autres conditions.

Certes, reconnaît S. Freud, le facteur nombre peut éveiller dans la vie psychique de l’homme une pulsion nouvelle et ordinairement non activée. Mais l’origine se trouverait ailleurs. Pour cela, deux pistes sont possibles :

- « La pulsion sociale peut être non originaire et non décomposable » ;
-  « Les débuts de sa formation peuvent être trouvés dans le cercle plus étroit, comme par exemple celui de la  famille ».140

Pour cela, S. Freud a posé la question du « sujet » là où d'autres auteurs ne s'intéressaient qu'à la masse, à la foule et aux phénomènes collectifs au détriment de l'implication individuelle de chacun des membres des mêmes foules.

Néanmoins, l'observation du même auteur ci-dessus exposée mérite une attention particulière : « la pulsion sociale peut être non originaire et non décomposable » ; « les débuts de sa formation peuvent être trouvés dans le cercle plus étroit, comme par exemple celui de la famille ». Si la « psychologie des foules » peut être « expliquée » et comprise à partir de la « psychologie individuelle », pourquoi existerait-il une « pulsion sociale » qui pourrait « être non originaire et non décomposable » ? C'est à cette question que nous essayerons de répondre dans la présente réflexion :

En effet, le caractère « non originaire » et « non décomposable » de la pulsion sociale renvoie à l'étiologie-même de la psychologie des foules : la « psychologie individuelle ». Autrement dit, au sein même de la foule, c'est la question du « sujet » qui est posée : lors de la survenue des violences collectives par exemple, si on séparait les membres du groupe, à quel « sujet » individuel aurions-nous affaire ?

I. Observations préliminaires

Comme je l'ai déjà exposé dans ma thèse de Doctorat « La compulsion de  répétition  dans  les  violences  collectives »,141 la survenue de la violence collective résulte de la mutualisation des « violences individuelles » sous l'influence d'un meneur : un personnage historique ou une idéologie.

Dans la continuité de nos précédentes recherches et à partir du cas du Rwanda, nous allons formuler de nouvelles hypothèses de réflexion - en nous appuyant sur des observations cliniques - afin de mieux comprendre les mécanismes psychiques qui sur-déterminent le passage à l'acte collectif lors de la survenue des violences collectives.

1. Du point de vue phénoménologique

Même s'il est le plus souvent difficile de déterminer l'identité des protagonistes lors des conflits collectifs, il nous est néanmoins facile de déterminer l'identité des victimes des mêmes conflits : cela à partir des séquelles physiques et/ou psychiques, mais aussi, malheureusement, à partir du constat du cas des victimes ayant perdu la vie. Ainsi, sur le plan phénoménologique, il existe deux camps distinctifs : le camp des victimes et le camp des bourreaux.

Le camp des victimes

Les victimes des violences collectives n'ont pas d'âge, de sexe, ou d'appartenance à une classe sociale spécifique : on y trouve aussi bien les riches et les pauvres, les vieillards et les enfants, les hommes et les femmes, les personnes handicapées, les malades et les individus en bonne santé, etc. Cependant, à partir du cas du génocide au Rwanda de 1994, nous constatons certaines spécificités dans les massacres collectifs : par exemple, les enfants et les vieillards ont été le plus souvent brûlés vifs, tandis que certaines femmes ont subi un double crime, à savoir le viol suivi du massacre des victimes.

Le cas des bourreaux

Les bourreaux, c'est « Monsieur » et « Madame » tout le monde. Cependant, contrairement à l'identité des victimes - qui appartiennent à toutes les couches de la société -, lors des violences collectives, les bourreaux appartiennent particulièrement à la tranche d'âge dite de « population active ». Autrement dit, les enfants et les vieillards sont très peu représentés dans le camp des bourreaux. Cela s'explique par deux facteurs : d'abord, pour commettre des crimes, il faut avoir la force ! En effet, certaines victimes potentielles étant elles-mêmes des hommes et des femmes capables de se défendre physiquement, il va de soi que les bourreaux soient majoritairement des personnes en bonne santé et appartenant à la tranche d'âge de la maturité. Le deuxième facteur, c'est celui de la manipulation idéologique : les enfants ne sont pas encore assez mûrs pour adhérer à des slogans idéologiques qui galvanisent les foules ! Quant aux vieillards, ils sont limités physiquement, ou bien, certains possèdent une certaine expérience de la vie qui leur permet d'avoir un certain recul vis-à-vis des discours de la haine.

2.  Du point de vue clinique

Sur le plan clinique, nous constatons à nouveau deux camps distincts : celui des victimes et celui des bourreaux.

Le camp des victimes

Parmi les victimes, nos observations actuelles sont les suivantes : ceux qui se souviennent de tous les événements qu'ils ont vécus et de tous les préjudices qu'ils ont subis ; ceux qui se souviennent partiellement des événements dont ils ont été victimes - lorsqu'ils essayent de raconter leur histoire, le récit est régulièrement interrompu par des silences et des trous de mémoire - ; ceux qui ne se souviennent de rien au sujet des faits dont ils ont réellement été victimes.

Le camp des bourreaux

Parmi les bourreaux, nous distinguons à ce jour trois catégories :
-  la catégorie des suiveurs : ce sont ceux qui auraient adhéré au discours de la haine sans en être totalement convaincus. Mais, comme tout le monde participait à la « chasse à l'homme » contre des « ennemis », eux aussi ont suivi la foule ! Le plus souvent, les « suiveurs » n'auront commis aucun crime. Cependant, ils auront été témoins des crimes commis par d'autres membres du groupe.
- la catégorie des « rabatteurs » : ce sont ceux qui sont chargés de « débusquer » l'ennemi ! Ils sont ainsi beaucoup plus« zélés » que les « suiveurs » ! Néanmoins, sauf en cas de nécessité extrême - par exemple, lorsque la victime essaye de se défendre -, le plus souvent, les « rabatteurs » ne passent pas à l'acte ultime de tuer.
-  le cas des tueurs : c'est finalement une poignée d'individus, au sein d'une foule, qui se charge d'exécuter le geste ultime de tuer ou de violer les femmes ! Cette dernière catégorie est, selon le terme utilisé par un des patients que j'ai suivis, la catégorie des « plus zélés qu'il ne faut » !

Conclusion

Que l'on soit victime ou bourreau, les observations ci-dessus exposées nous confrontent à une question théorique et clinique essentielle : la question de la singularité et de la subjectivité, voire même celle de la « responsabilité » individuelle en ce qui concerne le camp des bourreaux.

Afin d'apporter une modeste contribution à cette question complexe du point de vue théorique et clinique, notre présente recherche sera consacrée à la « théorie fondamentale sur l'autosuggestion » : un essai sur l'autosuggestion à partir des situations de violence collective.

II. Travail de « Mémoire »
Le cas du Rwanda

Un lecteur attentif pourrait s'étonner et demander : « Encore, une étude sur le cas du Rwanda ? »

Eh oui ! Encore une fois, le cas du Rwanda ! Pour ceux et celles qui ne le savent pas encore, je me permets de rappeler que le cas du Rwanda concerne plus de deux millions de victimes, dont un million de morts en trois mois au printemps 1994 ! Et à ce chiffre impressionnant de victimes s'ajoutent des milliers de mutilés (es), d'orphelins et de personnes handicapées psychiques.

Pour cela, quels que soient nos efforts pour essayer de comprendre l'innommable, le cas du Rwanda ne sera jamais expliqué de manière exhaustive.

Par ailleurs, il existerait une forme de « lassitude » chez certains observateurs, une forme d'ennui dès que l'on parle du Rwanda : en effet, certains observateurs reprocheraient aux Rwandais de « ressasser » leur histoire récente relative au génocide de 1994 ; d'autres s'étonnent des « plaintes » récurrentes des rescapés (es) du même génocide et celles des Rwandais exilés à l'étranger. Ainsi, il n'est pas rare d'entendre tel ou tel observateur s'adresser aux Rwandais en ces termes : « Pourquoi ressassez-vous le passé ? Réconciliez-vous, pardonnez-vous les uns aux autres et tournez-vous plutôt vers l'avenir … ! »

A tous ceux qui « s'ennuient » en écoutant les Rwandais « ressasser » leur passé, j'ai le plaisir de leur répondre par l'intermédiaire des mots justes, de la part d'un auteur qui s'est exprimé bien avant le génocide au Rwanda :

« Il ne s'agit pas d'être sublime, il suffit d'être fidèle et sérieux. Au fait, pourquoi nous réserverions-nous ce rôle magnanime du pardon ? (…) C'est aux victimes à pardonner. En quoi les survivants ont-ils qualité pour pardonner à la place des victimes ou au nom des rescapés, de leurs parents, de leur famille ? Non, ce n'est pas à nous de pardonner pour les petits enfants que les brutes s'amusaient à supplicier. Il faudrait que les petits enfants pardonnent eux-mêmes (…).

Que les autres, les non-concernés, ne nous en veuillent pas si nous ressassons indéfiniment les litanies de l'amertume. Cette affaire-là ne sera pas facilement liquidée. Quand on a massacré, au nom des principes, six millions d'êtres humains, il faut s'attendre, n'est-ce pas ? À ce que les survivants en parlent pendant un certain temps, dussent- ils agacer ou fatiguer les autres ; bien des années seront encore nécessaires pour que nous revenions de notre stupeur, pour que le mystère de cette haine démentielle soit entièrement élucidé. Nos contemporains jugeront sans doute qu'on parle beaucoup trop de camps de la mort ; et ils souhaiteraient sans doute qu'on n'en parlât plus du tout. Or on n'en parle pas assez, on n'en parlera jamais assez ! Au fait, en a-t-on jamais vraiment parlé ? Ne craignons pas de le dire : c'est aujourd'hui la première fois qu'on en parle. Car l'importance de ce qui est arrivé est bien loin d'être universellement reconnue (…).

Et ainsi quelque chose nous incombe. Ces innombrables morts, ces massacrés, ces torturés, ces piétinés, ces offensés sont notre affaire à nous. Qui en parlerait si nous n'en parlions pas ? Qui même y penserait ? Dans l'universelle amnistie morale depuis longtemps accordée aux assassins, les déportés, les fusillés, les massacrés n'ont plus que nous pour penser à eux. Si nous cessions d'y penser, nous achèverions de les exterminer, et ils seraient anéantis définitivement. Les morts dépendent entièrement de notre fidélité... Tel est le cas du passé en général : le passé a besoin qu'on l'aide, qu'on rappelle aux oublieux, aux frivoles et aux indifférents, que nos célébrations le sauvent sans cesse du néant, ou du moins retardent le non-être auquel il est voué ; le passé a besoin qu'on se réunisse exprès pour le commémorer : car le passé a besoin de notre mémoire... Non, la lutte n'est pas égale entre la marée irrésistible de l'oubli qui, à la longue, submerge toutes choses, et les protestations désespérées, mais intermittentes de la mémoire ; en nous recommandant l'oubli, les professeurs de pardon nous conseillent donc ce qui n'a nul besoin d'être conseillé : les oublieux s'en chargeront d'eux-mêmes, ils ne demandent que cela. C'est le passé qui réclame notre pitié et notre gratitude : car le passé, lui, ne se défend pas tout seul comme se défendent le présent et l'avenir, et la jeunesse demande à le connaître, et elle soupçonne que nous lui cachons quelque chose ; et en effet nous ne savons pas toujours comment lui révéler ces terribles secrets dont nous sommes porteurs : les camps d'extermination, les pendaisons de Tulle, le massacre d'Oradour. En évoquant les jours de la colère, de la calamité et de la tribulation, nous protestons contre l’œuvre exterminatrice et contre l'oubli qui compléterait, scellerait cette œuvre à jamais ; nous protestons contre le lac obscur qui a englouti tant de vies précieuses ».142

Première partie

MÉTHODOLOGIE DESCRIPTIVE DES PHÉNOMÈNES INCONSCIENTS
Références théoriques et épistémologiques

Deuxième partie

LE CAS CLINIQUE

Kigali - Rwanda, le 06 avril 1994 :
« Opération Kibonumwe » !143
Un peuple pris au « piège de l'histoire »144

Troisième partie

RÉFLEXION DE SYNTHÈSE

CONCLUSION GÉNÉRALE

Au terme de notre parcours de recherche sur le Rwanda, depuis ma thèse de Doctorat, nous pouvons résumer les résultats de nos observations en quatre points :

Premièrement, le problème des violences collectives au Rwanda serait lié avant tout à une véritable crise identitaire. Dès la fin du 19ème siècle et au début du 20ème, les crises politiques au sommet de l'État préfigurèrent ce qui allait se passer presque un siècle plus tard. C'est ainsi que la « révolte » de 1910 - 1912, menée par Lukara et Ndungutse contre le roi Musinga, aura constitué un véritable « prélude » du génocide au Rwanda de 1994. Lors de cette crise « identitaire » qui a déclenché les violences collectives en 1910 - 1912, Lukara représentait déjà la « rébellion » de l'idéologie de la masse des Hutu, Ndungutse représentait le « legs » ancestral du respect de la succession au trône de père en fils, tandis que Musinga était l'exemple vivant de l'idéologie Tutsi : le pouvoir appartient au plus fort ! En effet, Musinga s'était fait intronisé par la force, en 1896, son clan ayant assassiné l'héritier officiel au trône et toute sa famille, le roi Mibambwe Rutarindwa.

En 1994, la même « guerre des chefs » s'est reproduite : J. Habyarimana en lieu et place du roi Musinga, P. Kagame en lieu et place du prince exilé Ndungutse, et A. Kanyarengwe en lieu et place du « héros » en errance Lukara !

Deuxièmement, en fixant les frontières actuelles du Rwanda, en 1911, les grandes puissances coloniales ont créé des problèmes insolubles dans toute la région des Grands-Lacs d'Afrique : les Rwandais qui se sont retrouvés exclus de leur pays par de nouvelles frontières n'ont jamais été reconnus comme citoyens à part entière ni en Ouganda, ni au Congo Kinshasa (actuelle République Démocratique du Congo). Pour se dédouaner de cette responsabilité historique, les pays limitrophes du Rwanda et la communauté internationale ont toujours assimilé ces « Rwandais exilés malgré  eux » aux réfugiés politiques qui ont quitté le Rwanda dans les années 30 et après 1959.

Ainsi, il serait grand temps de régler, de manière définitive, le problème des frontières dans la région des Grands- Lacs d'Afrique. Certes, le Rwanda a une certaine responsabilité dans la survenue des conflits armés récurrents dans la région en question. Cependant, il conviendrait de rappeler que lors des différentes conférences internationales qui ont fixé les frontières actuelles, à la fin du 19ème siècle et au début du 20ème, le Rwanda n'y était pas représenté ! C'est pour cette raison d'ailleurs que « le respect des frontières héritées du colonialisme » en Afrique n'engage que ceux qui l'ont décrété et ceux qui y trouvent un certain avantage. Ce qui n'est pas le cas des Rwandais. « Le respect des frontières coloniales » en Afrique, voilà enfin « le Grand-Bien » que nous aurions hérité du colonialisme ! Pour ma part, l'Union Africaine devrait prendre ses responsabilités et organiser une nouvelle Conférence Internationale sur la région des Grands-Lacs d'Afrique : cette nouvelle conférence aurait pour objectif de fixer de nouvelles frontières de chaque pays de la région, en corrigeant les erreurs du passé. Dans le cas contraire, toutes les autres solutions actuelles ne sont que de « la poudre aux yeux » !

Troisièmement, il existe un problème des richesses naturelles dans la région des Grands-Lacs d'Afrique, problème qui est directement lié à celui des frontières ci-dessus présenté. En effet, les frontières actuelles entre le Rwanda et ses voisins du Nord et de l'Ouest ont, non seulement séparé des populations qui partageaient autrefois une même histoire et une même culture, mais aussi, ces nouvelles frontières ont découpé en morceaux un territoire qui regorge des richesses naturelles ! Or, sous la pression des « prédateurs » de tous les horizons, les pays concernés de la sous-région n'arrivent pas à s'entendre au sujet du partage des mêmes richesses naturelles. Plus particulièrement, il existe une certaine injustice économique et historique : comment pourrait-on admettre qu'un pays puisse exploiter et bénéficier tout seul des richesses d'un territoire qui, il y a un siècle, appartenait au Rwanda ?

Enfin, au cours du 20ème siècle, le Rwanda aura été d'abord victime du colonialisme - comme tant d'autres pays dans le monde -, puis, victime de sa situation géopolitique compte tenu des effets de la « guerre froide » qui opposait les grandes puissances de ce monde. De ce point de vue, il appert clairement que la fameuse « Révolution » de la majorité des Hutu, en 1959, fut un véritable coup d'État contre une monarchie intransigeante et insoumise vis-à-vis de l'administration coloniale belge. Car, les leaders de l'idéologie monarchiste revendiquait l'indépendance immédiate du pays et sans conditions. Par la suite, lorsque les leaders Hutu essayèrent de rallier l'idéologie du « Socialisme africain » de J. Nyerere, ils furent lâchés par leurs parrains occidentaux au profit de la nouvelle génération : le coup d'État de  1973, qui s'inscrit dans la vague des coups d'États militaires en Afrique pour écarter du pouvoir les leaders indépendantistes des années 60, aura permis de renverser le président G. Kayibanda au profit du Général-Major J. Habyarimana. En fin de compte, dès lors que la menace de l'idéologie socialiste n'existait plus, J. Habyarimana sera aussi renversé par les descendants de la monarchie d'autrefois ! Encore une fois, ces changements tragiques furent accompagnés par des massacres, plus particulièrement le génocide de 1994 au Rwanda.

En résumés, les « méchants Tutsi » d'autrefois sont devenus des « victimes », et les « héros Hutu » de 1959 sont devenus des « bourreaux » !

Telle est, en conclusion, l'étiologie historique des violences récurrentes au Rwanda.

Je terminerais ma recherche par une conviction personnelle : il n'existe aucune excuse pour justifier un génocide. Car, il existe d'autres moyens de se faire entendre sans recourir à la violence pour répondre à une autre violence réelle ou supposée. Cela vaut pour tous les Rwandais, quelle que soit leur appartenance idéologique et/ou communautaire. Néanmoins, compte tenu des événements historiques que j'ai présentés depuis ma thèses de Doctorat jusqu'à cette troisième partie complémentaire, une réalité historique s'impose : ceux qui allaient commettre le génocide au Rwanda, on est allé les chercher ! Dans cette perspective, certains individus, sous l'influence d'une « suggestion à longue échéance » ravivée par les circonstances du moment, sont passés à l'acte par « autosuggestion ».

C'est ainsi que pendant le génocide au Rwanda de 1994, c'est mon hypothèse, les « petits exécutants » sont passés à l'acte par « autosuggestion » et ont « planifié » le génocide en le faisant.

Terminons notre parcours, encore une fois, par l'extrait du texte magnifique de V. Jankélévitch :

« Et ainsi quelque chose nous incombe. Ces innombrables morts, ces massacrés, ces torturés, ces piétinés, ces offensés sont notre affaire à nous. Qui en parlerait si nous n'en parlions pas ? Qui même y penserait ? Dans l'universelle amnistie morale depuis longtemps accordée aux assassins, les déportés, les fusillés, les massacrés n'ont plus que nous pour penser à eux. Si nous cessions d'y penser, nous achèverions de les exterminer, et ils seraient anéantis définitivement. Les morts dépendent entièrement de notre fidélité... Tel est le cas du passé en général : le passé a besoin qu'on l'aide, qu'on rappelle aux oublieux, aux frivoles et aux indifférents, que nos célébrations le sauvent sans cesse du néant, ou du moins retardent le non-être auquel il est voué ; le passé a besoin qu'on se réunisse exprès pour le commémorer : car le passé a besoin de notre mémoire (...) ».145


116 HEREMANS R., Introduction à l'histoire du Rwanda, op. cit., p. 25.

117 Ibid.

118 Ibid., p. 27.

119 DE HEUSCH L., Mythes et rites bantous II, Rois nés d'un cœur de vache, op. cit., p. 112.

120 Ibid., p. 113.

121 Ibid.

122 Ibid., p. 114.

123 Ibid.

124 KAGAME A., Les organisations socio-familiales de l’ancien Rwanda, Mémoires in-8° - tome XXXVIII, Bruxelles, Institut Royal Colonial Belge, 1954, p. 26.

125 Ibid.

126 Ibid.

127 Ibid., p. 87.

128 Ibid.

129 Ibid.

130 Ibid., p. 88.

131 Ibid.

132 Ibid., p. 89.

133 Ibid.

134 Ibid., p. 90.

135 BERTRAND J., Rwanda Le piège de l'histoire, Paris, Karthala, 2000.

136 VANDERLINDEN J., La république rwandaise, op. cit., pp. 23 - 24.

137 Je parle de « contre-mythe » car, en 1959, les leaders Hutu ont créé un « nouveau mythe » - mythe selon lequel les Hutu seraient des « Basangwabutaka » ou « autochtones ». Cela pour s'opposer au « mythe dynastique » des Tutsi concernant les « clans d'origines célestes ». Le « mythe dynastique » permettait aux seuls Tutsi de détenir tous les pouvoirs au Rwanda depuis plusieurs siècles.

138 COMPAGNONI F., article : « L'aujourd'hui des Droit de l'Homme », in Revue Concilium, n° 140, décembre 1978.

139  FREUD S., (1921), texte « Psychologie des foules et analyse du moi », in Essais de Psychanalyse, Paris, Payot, 1981, pp. 119 - 204.

140  Ibid.

141 SEBUNUMA D., La compulsion de répétition dans les violences collectives, thèse de Doctorat soutenue le 25 février 2011 à l'Université Paris Diderot - Paris7, publiée à l'Université Lille3, Atelier National de Reproduction des Thèses, 2012 ; puis à Issy-les-Moulineaux, Éditions Umusozo, 2013.

142 JANKELEVITCH V., L’imprescriptible - Pardonner ? Dans l’honneur et la dignité, Paris, Seuil, 1986, pp. 55 – 61.

143  Kibonumwe : littéralement, ce mot composé de la langue Kinyarwanda signifie « ce qui ne peut être vu que par un seul témoin ». Ainsi, dans le langage courant et du point de vue métaphorique, « kibonumwe » signifie « étoile filante ».

144 BERTRAND J., Rwanda Le piège de l'histoire, Paris, Karthala, 2000.

145 JANKELEVITCH V., L’imprescriptible - Pardonner ? Dans l’honneur et la dignité, op. cit., ibid.

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Déogratias SEBUNUMA : Psychologue clinicien - Auteur


Titulaire du Doctorat de "Recherche en psychopathologie fondamentale et psychanalyse".

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Psychopathologie Descriptive II : essais sur les génocides sociocides


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Le jugement de l'histoire : effets du néocolonialisme multinational au Rwanda


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Le génocide au Rwanda : postures et impostures génocidaires


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Essai sur l'autosuggestion


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Psychopathologie descriptive I : Essais sur les violences collectives


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Communautarisme et autochtonie – Du cas du Rwanda à l'universel


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Rwanda : crise identitaire et violence collective


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Rwanda : crise identitaire et violence collective


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