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COMPULSION DE RÉPÉTITION1
Nous ne pouvons pas expliquer le concept de « la compulsion de répétition » sans nous référer d'abord à la définition d'un autre concept freudien, celui de « la pulsion ». Avant de devenir un concept psychanalytique, le mot « pulsion » est « dérivé du latin pulsio pour désigner l'action de pousser. » C'est à partir de 1905 qu'il fut employé par Freud et « il devient un concept majeur de la doctrine psychanalytique, défini comme charge énergétique qui est à la source de l'activité motrice de l'organisme et du fonctionnement psychique inconscient de l'homme. »2
Bien avant Freud, « la notion de pulsion est déjà présente dans les conceptions de la maladie mentale », surtout chez les médecins psychiatres allemands du 19ème siècle. Certains auteurs insistaient déjà « sur le rôle central des pulsions sexuelles (…) » et l'angoisse était considérée « comme le produit de l'insatisfaction des pulsions. »3 Dans les « Trois essais sur la théorie sexuelle » en 1905, « Freud recourt pour la première fois au mot pulsion (…). » Puis, en 1915, il en donna une définition générale : « Par pulsion, nous ne pouvons de prime abord rien désigner d'autre que la représentation psychique d'une source endosomatique de stimulations, s'écoulant de façon continue, (…) produite par des excitations sporadiques et externes. La pulsion est donc l'un des concepts de la démarcation entre le psychique et le somatique. »4 Pour Freud, « la pulsion sexuelle, différente de l'instinct sexuel, ne se réduit pas aux seules activités sexuelles (…) avec leurs buts et leurs objets, elle est une poussée dont la libido constitue l'énergie. »5
De la pulsion à la compulsion de répétition
Freud découvrira plus tard que dans certaines formes de pathologies, « on se trouve en présence d'un retrait de la libido des objets extérieurs et d'un retour de cette libido sur le moi qui devient ainsi lui-même objet d'amour. »6 Par la suite, en 1920 dans Au-delà du principe de plaisir, « Freud met en place un nouveau dualisme pulsionnel opposant les pulsions de vie aux pulsions de mort ». D'où le concept de la compulsion de répétition dont « Freud reconnaît un caractère démoniaque » et, il la « compare à la tendance à l'agression reconnue par Adler en 1908. »7
Néanmoins, selon E. Roudinesco et M. Plon, « même s'il n'en développe toutes les implications théoriques qu'en 1920, dans Au-delà du principe de plaisir, Sigmund Freud a très tôt relié entre elles les idées de compulsion et de répétition pour rendre compte d'un processus inconscient, et comme tel immaîtrisable, qui contraint le sujet à reproduire des séquences (actes, idées, pensées ou rêves) qui furent à l'origine génératrices de souffrance et qui ont conservé ce caractère douloureux. La compulsion de répétition provient du champ pulsionnel, dont elle possède le caractère d'insistance conservatrice. »8
Rappel : c'est le même concept freudien de « la compulsion de répétition » qui constitue le noyau de notre sujet de thèse. Selon Freud, « la compulsion de répétition est « l’éternel retour », la répétition inconsciente des expériences traumatiques du passé. L'auteur rattache ces symptômes, chez l’être humain, à deux forces pulsionnelles opposées : la « pulsion de vie » et « la pulsion de mort. » La première est vitale et contribue au progrès créatif, tandis que la seconde a pour but la destruction, l’anéantissement de la vie et du progrès culturel.9
Conformément aux hypothèses que nous avons formulées pour développer notre réflexion, c'est « l'éternel retour » ou l'éternelle répétition de l'inquiétant collectif qui permet la mutualisation des violences individuelles pour passer à l'acte en foule. Cela à partir d'événements historiques susceptibles de générer l'angoisse ou la crise identitaire sur le plan collectif : chaque fois qu'il y a la peur de l'effondrement des institutions traditionnelles ou des « cadres sociaux de la mémoire » selon M. Halbwachs, il y a le risque de la survenue des violences collectives.
Selon P. Ricœur, la compulsion de répétition constituerait le symptôme commun à des situations de « trop de mémoire » et/ou de « pas assez de mémoire. » D'après nos recherches, les deux termes seraient dérivés de la théorie de Freud d'une part, et de P. Janet d'autre part - vers la fin du 19ème siècle sur l’étiologie des névroses : pour Freud, selon l’étude de P. Bercherie sur la « genèse des concepts freudiens »,10 l’étiologie de la névrose résiderait dans « l’excès d’énergie disponible » sur le plan psychique - « l’en-trop. » A l’opposé de cette hypothèse freudienne, P. Janet considérait que la névrose relèverait plutôt de « l’en-moins qui caractérise la personnalité dissociable. » Finalement, comme l'a démontré P. Ricœur dans l'extrait de son article que nous avons déjà cité11, le trop de mémoire ou le pas assez de mémoire se caractériserait par un même symptôme, à savoir la compulsion de répétition.12
1©
SEBUNUMA D., La
compulsion de
répétition
dans les
violences
collectives, thèse
de Doctorat
soutenue le 25
février 2011 à
l'Université
Paris Diderot
- Paris7,
publiée à
l'Université
Lille3,
Atelier
National de
Reproduction
des Thèses, 2012 ;
puis aux
Éditions
Umusozo,
Paris, 2013.
2ROUDINESCO
E. et PLON M.,
(1997), Dictionnaire
de la
psychanalyse, Paris,
Fayard, 2011,
p. 872.
3Ibid.
4Ibid.
5Ibid.,
p. 874.
6Ibid.
7Ibid.,
p. 876.
8Ibid.,
p. 913.
9FREUD
S., (1930), Malaise
dans la
culture,
Paris, PUF,
2000, p. 64.
10BERCHERIE
P., (1983),
texte « Le
champ clinique
des phénomènes
inconscients :
Hystérie 1886
–1893 », in
Genèse des
concepts
freudiens, les
fondements de
la clinique 2,
Paris,
L’Harmattan,
2004, pp. 199
– 220.
11RICŒUR P., article « Le pardon peut-il guérir ? », in Revue Esprit, mars-avril 1995, n° 210, pp. 77 – 82.
12FREUD
S., (1920),
texte
« Au-delà du
principe de
plaisir », in
Œuvres
complètes XV
1916 – 1920, Paris,
PUF, 1996, pp.
292 – 293.
Déogratias
SEBUNUMA : Psychologue
clinicien - Auteur
Titulaire du Doctorat de "Recherche
en psychopathologie fondamentale et psychanalyse".
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La compulsion de répétition dans les violences collectives Cet ouvrage est disponible auprès de l'Atelier National de Reproduction des Thèses (ANRT) - Lille 3, France.
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