|
|
COLONIE ET COLONIALISME1
A la différence du « communautarisme » qui se construit à partir et autour d'une idéologie structurée, l'« autochtonie » se construit à partir des liens non-écrits, ou à partir de différentes formes de « pactes de sang » ou « contrats et pactes narcissiques » selon R. Kaës : « la notion de « contrat narcissique » correspond à l’attribution à chacun d’une place déterminée dans le groupe et indiquée par les voix qui ont tenu, avant l’apparition du nouveau venu, un discours conforme au mythe fondateur du groupe. Ce discours, qui contient les idéaux et les valeurs du groupe et qui transmet la culture de celui-ci, doit être repris à son compte par chaque sujet. C’est par ce discours et par cet investissement narcissique qu’il est relié à l’Ancêtre fondateur »2.
Colonie : plusieurs définitions sont données au terme « colonie ». Mais, dans notre présente étude, nous allons retenir les propositions sémantiques suivantes :
- « Groupe de personnes parties d'un pays pour aller s'établir dans un autre » ;
- « La population qui se perpétue à l'endroit où se sont fixés les fondateurs » ;
- « Le lieu où vivent les colons » ;
- « Établissement fondé par une nation appartenant à un groupe dominant dans un pays étranger à ce groupe, moins développé, et qui est placé sous la dépendance et la souveraineté du pays occupant dans l'intérêt de ce dernier »3.
Colonialisme : « Système politique préconisant l'occupation et l'exploitation de territoires dans l'intérêt du pays colonisateur »4.
Depuis l'accession à l'indépendance dans les années 50 - 60, certains pays d'Afrique - sinon tous - n'ont jamais recouvré leur souveraineté antérieure à l'occupation coloniale. De plus, à l'oppression coloniale d'antan a succédé une « guerre intestine » dans toutes les régions du continent noir, une guerre qui oppose le plus souvent les partisans des courants sociopolitiques idéologiquement antagonistes sous l'influence de certaines puissances extérieures.
En effet, comme je l'ai déjà développé dans mon dernier ouvrage6, c'est dans une période historique de « guerre froide » entre l'Occident capitaliste et le bloc des pays de l'Est dits « Communistes » que les peuples d'Afrique se sont libérés du colonialisme.
Pour cela, à l'instar du Rwanda, les jeunes républiques africaines sont nées dans un contexte international de rivalité idéologique : les leaders politiques africains, à leur tour, furent divisés entre « bons élèves » du capitalisme selon la volonté des puissances occidentales qui les avaient colonisés d'une part, et « rebelles » partisans du communisme d'autre part.
Ainsi, les différentes guerres civiles en Afrique, depuis les années 1950 jusqu'au génocide au Rwanda de 1994, auront été en grande partie la conséquence d'une « guerre de l'ombre » qui opposait les grandes puissances de ce monde à travers des pays interposés du Tiers Monde.
Par conséquent, après la chute du Mur de Berlin en 1989 et la fin du Communisme au début des années 90, la guerre civile au Rwanda et le génocide qu'elle a entraîné constituent « la fin d'une époque ».
Il existe ainsi une similitude indiscutable entre la période des troubles sociaux des année 50 - 60 en Afrique - à l'époque des luttes pour les indépendances - et les guerres civiles qui ont sévi en Afrique depuis la chute du Mur de Berlin et la fin du Communisme. Car, après la « guerre froide », la fin du Communisme a entraîné un « déséquilibre » d'influences là où les dictatures servaient de « zones d'influences » à l'époque de la « guerre froide ». L'exemple le plus éclairant est celui de la région des Grands-Lacs d'Afrique dont fait partie le Rwanda.
Pour toutes ces raisons, mon hypothèse est que depuis la fin de la Deuxième Guerre Mondiale et du colonialisme, les pays du Tiers Monde sont entrés dans une « nouvelle ère » historique, à savoir le temps du « colonialisme multinational ».
Mais, avant de présenter les effets du « colonialisme multinational » à partir du cas du Rwanda, faisons d'abord un bref rappel sur la nature et les conséquences du « colonialisme ». Cela à partir des observations du « Maître » sur la question, A. Césaire : nous allons présenter certains aspects de ses deux célèbres « Discours sur le colonialisme » et sur la « Négritude ».
Selon la prophétie du chantre de la « Négritude », « on peut tuer en Indochine, torturer à Madagascar, emprisonner en Afrique Noire, sévir aux Antilles. Les colonisés savent désormais qu'ils ont sur les colonialistes un avantage. Ils savent que leurs « maîtres » provisoires mentent.
Donc que leurs maîtres sont faibles »7.
1. La question centrale : Peut-on concilier « Colonisation et civilisation ? »
« La malédiction la plus commune en cette matière est d'être la dupe de bonne foi d'une hypocrisie collective, habile à mal poser les problèmes pour mieux légitimer les odieuses solutions qu'on leur apporte.
Cela revient à dire que l'essentiel est ici de voir clair, de penser clair, entendre dangereusement, de répondre clair à l'innocente question initiale : qu'est-ce en son principe que la colonisation ? De convenir de ce qu'elle n'est point ; ni évangélisation, ni entreprise philanthropique, ni volonté de reculer les frontières de l'ignorance, de la maladie, de la tyrannie, ni élargissement de Dieu, ni extension du Droit ; d'admettre une fois pour toutes, sans volonté de broncher aux conséquences, que le geste décisif est ici de l'aventurier et du pirate, de l'épicier en grand et de l'armateur, du chercheur d'or et du marchand, de l'appétit et de la force, avec, derrière, l'ombre portée, maléfique, d'une forme de civilisation qui, à un moment de son histoire, se constate obligée, de façon interne, d'étendre à l'échelle mondiale la concurrence de ses économies antagonistes »8.
A. Césaire étaye ses observations par des exemples historiques :
« Poursuivant mon analyse, je trouve que l'hypocrisie est de date récente ; que ni Cortez découvrant Mexico du haut du grand téocalli, ni Pizarre devant Cuzco (encore moins Marco Polo devant Cambaluc), ne protestent d'être les fourriers d'un ordre supérieur ; qu'ils tuent ; qu'ils pillent ; qu'ils ont des casques, des lances, des cupidités ; que les baveurs sont venus plus tard ; que le grand responsable dans ce domaine est le pédantisme chrétien, pour avoir posé les équations malhonnêtes : christianisme = civilisation ; paganisme = sauvagerie, d'où ne pouvaient que s'ensuivre d'abominables conséquences colonialistes et racistes, dont les victimes devaient être les Indiens, les Jaunes, Les Nègres »9.
Les exemples de A. Césaire pourraient s'étendre aussi sur l'Afrique : j'ai déjà présenté, dans mes précédents travaux déjà cités, les différents récits d'explorateurs Européens qui découvrirent le Rwanda à la fin du 19ème siècle. Devant la « majesté » du royaume du Rwanda, le Comte allemand Von Götzen fut ébloui : delà naquit le respect historique que l'administration coloniale allemande a accordé au pays des Mille Collines jusqu'au bouleversement de la Première Guerre Mondiale : devenu « territoire sous mandat belge », le Rwanda aura perdu à jamais sa souveraineté nationale.
Poursuivons la présentation du « Discours » de A. Césaire sur le colonialisme pour approfondir nos propres observations : « (…) J'admets que mettre les civilisations différentes en contact les unes avec les autres est bien (…). Mais alors, je pose la question suivante : la colonisation a-t-elle vraiment mis en contact ? Ou, si l'on préfère, de toutes les manières d'établir contact, était-elle la meilleure ?
Je réponds non.
Et je dit que de la colonisation à la civilisation, la distance est infinie ; que, de toutes les expéditions coloniales accumulées, de tous les statuts coloniaux élaborés, de toutes les circulaires ministérielles expédiées, on ne saurait réussir une seule valeur humaine »10.
A. Césaire écarte alors l'idée répandue selon laquelle le colonialisme aurait été une forme de « bienfaisance » ou de « charité universelle » :
« (…) Où veux-je en venir ? A cette idée : que nul ne colonise innocemment, que nul non plus ne colonise impunément ; qu'une nation qui colonise, qu'une civilisation qui justifie la colonisation - donc la force - est déjà une civilisation malade, une civilisation moralement atteinte, qui, irrésistiblement, de conséquence en conséquence, de reniement en reniement, appelle son Hitler, je veux dire son châtiment »11.
2. L'« acte de foi » de A. Césaire
« (…) Je ne blesserai personne en vous disant que j'avoue ne pas aimer tous les jours le mot Négritude même si c'est moi, avec la complicité de quelques autres, qui ai contribué à l'inventer et le lancer. Mais j'ai beau ne pas l'idolâtrer, en vous voyant ici réunis et venus de pays si divers, je me confirme qu'il correspond à une évidente réalité et, en tout cas, à un besoin qu'il faut croire profond.
Quelle est-elle, cette réalité ?
Une réalité ethnique, me dira-t-on.
Bien sûr, puisqu'aussi bien, le mot ethnicity a été prononcé à propos de ce congrès. Mais, il ne faut pas que le mot nous égare. En fait, la Négritude n'est pas essentiellement de l'ordre du biologique. De toute évidence, par-delà le biologique immédiat, elle fait référence à quelque chose de plus profond, très exactement à une somme d'expériences vécues qui ont fini par définir et caractériser une des formes de l'humaine destinée telle que l'histoire l'a faite : c'est une des formes historiques de la condition faite à l'homme (…).
La Négritude, à mes yeux, n'est pas une philosophie. La Négritude n'est pas une métaphysique.
La Négritude n'est pas une prétentieuse conception de l'univers. C'est une manière de vivre l'histoire dans l'histoire : l'histoire d'une communauté dont l'expérience apparaît, à vrai dire, singulière avec ses déportations de populations, des transferts d'hommes d'un continent à l'autre, les souvenirs de croyances lointaines, ses débris de cultures assassinées.
Comment ne pas croire que tout cela qui a sa cohérence constitue un patrimoine ?
En faut-il davantage pour fonder une identité ?
Les chromosomes m'importent peu. Mais je crois aux archétypes. Je crois à la valeur de tout ce qui est enfoui dans la mémoire collective de nos peuples et même dans l'inconscient collectif.
Je ne crois pas que l'on arrive au monde le cerveau vide comme on y arrive les mains vides.
Je crois à la vertu plasmatrice des expériences séculaires accumulées et du vécu véhiculé par les cultures (…).
C'est dire que la Négritude au premier degré peut se définir d'abord comme prise de conscience de la différence, comme mémoire, comme fidélité et comme solidarité »12.
A l'évidence, toutes ces valeurs ci-dessus énumérées existaient déjà dans toutes les cultures bien avant l'ère coloniale ! D'où la justesse des arguments de A. Césaire : chez les Rwandais, « la mémoire collective » avait été construite pendant plusieurs siècles autour de la fonction sacrée du roi. Il y avait certes des inégalités sociales et la domination absolue d'une dynastie sur tout le pays ; mais ce n'est pas non plus la colonisation qui arrangera la situation ! Au contraire, le pays est déchiré, depuis l'ère coloniale, par les guerres civiles endémiques.
3. A. Césaire, un penseur engagé contre le colonialisme
« Mais la Négritude n'est pas seulement passive. Elle n'est pas de l'ordre du pâtir et du subir.
Ce n'est ni un pathétisme ni un dolorisme.
La Négritude résulte d'une attitude active et offensive de l'esprit. Elle est sursaut, et sursaut de dignité.
Elle est refus, je veux dire refus de l'oppression.
Elle est combat, c'est-à-dire combat contre l'inégalité.
Elle est aussi révolte. Mais alors, me direz-vous, révolte contre quoi ? (…) Je crois que l'on peut dire, d'une manière générale, qu'historiquement, la Négritude a été une forme de révolte d'abord contre le système mondial de la culture tel qu'il s'était constitué pendant les derniers siècles et qui se caractérise par un certain nombre de préjugés, de pré-supposés qui aboutissent à une très stricte hiérarchie. Autrement dit, la Négritude a été une révolte contre ce que j'appellerai le réductionnisme européen (…).
Mais, me direz-vous, une révolte qui n'est que révolte ne constitue pas autre chose qu'une impasse historique. Si la Négritude n'a pas été une impasse, c'est qu'elle menait autre part. Où nous menait-elle ? Elle nous menait à nous-mêmes. Et de fait, c'était, après une longue frustration, c'était la saisie par nous-mêmes de notre passé et, à travers la poésie, à travers l'imaginaire, à travers le roman, à travers les œuvres d'art, la fulguration intermittente de notre possible devenir »13.
La conclusion de A. Césaire dépasse de loin le seul cadre du contexte africain, dont celui du Rwanda en particulier. Cependant, compte tenu des péripéties de l'histoire du Rwanda, l'auteur nous donne une leçon à méditer : l'identité rwandaise - celle qui a ému les premiers explorateurs venus d'Europe - ne peut se découvrir que par un mouvement de retour « vers nous-mêmes », autrement dit vers notre propre histoire pour préparer l'avenir.
1© SEBUNUMA D., Communautarisme et autochtonie – Du cas du Rwanda à l'universel, Issy-les-Moulineaux, Éditions Umusozo, 2013.
2KAËS R., Les théories psychanalytiques du groupe, Paris, PUF, 2002, p. 101.
3Dictionnaire Le Petit Robert 2012, Paris, Le Robert, 2011, p. 469.
4Ibid.
5 © SEBUNUMA D., Communautarisme et autochtonie – Du cas du Rwanda à l'universel, Paris, Éditions Umusozo, 2013.
6 SEBUNUMA D., Rwanda : Crimes d'honneur et influences régionales, Issy-les-Moulineaux, Éditions Umusozo, 2012.
7 CESAIRE A. (1955), Discours sur le colonialisme, Paris, Présence Africaine, 2004, p. 8.
8 Ibid.
9 Ibid.
10 Ibid.
11 Ibid.
12 Ibid.
13 CESAIRE A., (1987), texte « Discours sur la Négritude », in op. cit., pp. 80 - 83.
Déogratias
SEBUNUMA : Psychologue
clinicien - Auteur
Titulaire du Doctorat de "Recherche
en psychopathologie fondamentale et psychanalyse".
Le
jugement de l'histoire : effets du néocolonialisme multinational au Rwanda
Synthèse
Commander
Le
génocide au Rwanda : postures et impostures génocidaires
Synthèse
Commander
Essai sur l'autosuggestion
Synthèse
Commander
Psychopathologie
descriptive I : Essais sur les violences collectives
Synthèse
Communautarisme et autochtonie – Du cas du Rwanda à l'universel
Synthèse
Commander
Rwanda : crimes d'honneur et influences régionales
Synthèse
Commander
Rwanda : crise identitaire et violence collective
Synthèse
La compulsion de répétition dans les violences collectives
Synthèse
Commander
La compulsion de répétition dans les violences collectives Cet ouvrage est disponible auprès de l'Atelier National de Reproduction des Thèses (ANRT) - Lille 3, France.
Rwanda : crise identitaire et violence collective Cet ouvrage est désormais édité par les EDITIONS UMUSOZO.