ÉDITIONS UMUSOZO

SUJET, AUTOSUGGESTION ET CRIMINALITÉ1


Selon H. Bernheim, « la suggestibilité, c'est l'aptitude du cerveau à recevoir ou évoquer des idées et sa tendance à les réaliser, à les transformer en actes ».2


L'auteur précise sa définition de la « suggestion » en donnant des exemples précis :


« Un cerveau comateux n'est pas suggestible parce qu'il n'a pas d'idées. Un cerveau d'idiot est peu suggestible parce qu'il a peu d'idées. Toute idée, qu'elle soit communiquée par la parole, par la lecture, par une impression sensorielle, sensitive, viscérale, émotive, qu'elle soit évoquée par le cerveau, est en réalité une suggestion. La parole est une suggestion par voie auditive, la lecture est une suggestion par voie visuelle, une odeur désagréable qui fait fuir est une suggestion par voie olfactive, un goût répugnant qui fait rejeter un aliment est une suggestion par voie gustative, une émotion agréable qui réjouit l'âme est une suggestion par voie émotive, une caresse significative est une suggestion tactile, une sensation de faim qui donne l'idée de manger, voilà une suggestion d'origine viscérale. Toute impression transférée au centre psychique, devient une idée, devient une suggestion ». H. Bernheim conclut : « Tout phénomène de conscience est une suggestion ».3


Dans la suite de sa réflexion, l'auteur nous présente l'autre aspect de la « suggestion » qui nous intéresse particulièrement dans ce travail de recherche :


« L'auto-suggestion n'est pas, comme on le croit, une suggestion qu'on se donne volontairement à soi-même, mais une suggestion née spontanément chez quelqu'un, en dehors de toute influence étrangère appréciable. Telles sont les suggestions que déterminent les sensations internes, une douleur précordiale qui donne l'idée d'un anévrysme, une céphalée qui donne l'idée d'une méningite, une faiblesse de jambes qui donne l'idée de myélite ; la plupart des conceptions hypochondriaques sont de l'auto-suggestion greffée sur des sensations réelles ».4 A cette longue liste de H. Bernheim, j'ajouterais la peur, suite aux événements historiques tragiques, qui pousse les humains à « passer à l'acte » soit pour se mettre en danger, soit pour mettre en danger la vie des autres. D'où la survenue des violences collectives.


1. Suggestion, autosuggestion et singularité


Malgré le fait que la suggestion est un phénomène commun à tous les humains, H. Bernheim apporte une autre précision qui ne manque pas d'intérêt pour faire avancer notre réflexion à nous :


« Chaque cerveau (…) interprète l'impression à sa façon. Car la suggestion n'est pas un simple fait passif, une simple image psychique déposée dans le cerveau. La vue d'un bel objet provoque chez les uns de l'indifférence, chez les autres de l'admiration, chez le troisième le désir de l'acheter, chez tel l'idée de le voler, chez tel l'idée de se l'approprier par des voies détournées, de façon à ne pas se compromettre. En toute circonstance le cerveau psychique intervient activement, chacun suivant son individualité, pour transformer l'impression en idée, et pour élaborer celle-ci : chaque idée suggère d'autres idées, et ces idées se transforment elles-mêmes en sensations, émotions, images diverses : cette association d'idées, de sensations, d'images aboutit à une synthèse suggestive que chaque individualité réalise à sa façon ».5


La démonstration ci-dessus présentée nous montre comment à partir d'une idéologie « suggestive », les sujets arrivent à reconstruire leurs propres idées - selon l'histoire individuelle - et décident eux-mêmes de l'attitude et/ou de la suite à donner à la « suggestion » initiale reçue de la part d'autrui.


Ainsi, lors des violences collectives, les crimes de masse relèveraient non pas de la « suggestion » directe du meneur, mais plutôt de l'« autosuggestion » individuelle après-coup.


A partir de la théorie de R. Kaës, voici quelques observations complémentaires sur le processus d'identification par lequel le sujet se structure au sein du groupe :


La fonction identificatoire de l'idéologie6


« Pour se construire, un groupe requiert la mise en œuvre efficace de deux types d'organisateurs : les organisateurs intragroupaux issus des formations psychiques groupales inconscientes, d'une part ; les organisateurs intergroupaux, d'autre part, et ce sont les mythes, les idéologies et les utopies. Ces organisateurs articulent l'intrapsychique et le sociétal.


Du point de vue psychique, l'idéologie est une fonction de l'idéal (du noyau paranoïde du Moi). Elle fonctionne comme instance d'identification, dans la position du Moi Idéal ou de l'Idéal du Moi. Partant de cette observation de Freud (…) selon laquelle une idée peut dans les foules tenir lieu du chef en ce que celui-ci incarne l'idéal collectif et figure son idole, j'ai essayé d'articuler la fonction du leadership avec celle de l'idéologie, idée capitale. Comme le chef, l'idée capitale conjure l'angoisse de castration, attribue la signification et assure les identifications centrales et latérales ».7


Mais, le sujet n'est pas passif, il est plutôt actif dans ce processus identificatoire :


« Les buts de l'identification projective sont multiples ; il importe pour les décrire, de les articuler avec le clivage de l'objet et le clivage du Moi. Ainsi, les parties « bonnes » du Soi ou les « bons » objets peuvent être projetés et dirigés vers un objet idéal afin d'éviter la séparation (d'avec le chef, d'avec le groupe-objet) ou encore pour améliorer l'objet externe à travers une sorte de séparation projective primitive. La contrepartie de cette identification est quelquefois l'angoisse d'être privé, au profit de l'Idéal, de ce qui est bon, et d'être alors, si ce dernier défaille, livré à la persécution, avec le sentiment d'avoir été spolié ou que des objets puissants contrôlent des parties (bonnes) de Soi.


Cette crainte de représailles peut advenir dans une autre situation : lorsque les parties « mauvaises » du Soi, ou les « mauvais » objets sont projetés, afin de s'en débarrasser ou d'attaquer et de détruire les objets persécuteurs. La persécution revient alors de l'extérieur ».8


R. KAËS précise :


« Qu'elle soit dirigée vers l'objet idéal ou vers l'objet mauvais, l'identification projective assure toujours l'identification groupale, en évitant la séparation et en contrôlant tout danger qu'elle se produise. Le mécanisme de l'identification projective assure le maintien de l'organisateur psychique inconscient. L'idéologie assure à son tour le fonctionnement de ce mécanisme, en articulant l'organisateur inconscient avec les nécessités du mode d'existence groupal et intergroupal. Il est alors important, pour le groupe et pour ses membres que l'idée capitale préserve leur rapport subjectivement nécessaire et impératif. Tout individu se définit dans ce régime par la place qu'il occupe dans le maintien et dans la défense de l'idée capitale, de l'idéal et de l'idole communs. Et chacun, en tant qu'objet partiel, n'existe que de cette place que le groupe lui garantit en retour. Place à laquelle des parties du Soi de chacun doivent s'identifier, sous peine de mort. L'idéologie maintient les identifications dans le régime de l'allégeance. Elle peut alors corrélativement assurer l'indice de réalité, la singularité et la limite du groupe pour ses membres. Elle rend possible que le sujet se constitue en-tant-que-individu-membre-d'un-groupe, excluant non l'assujettissement mais le sentiment d'appartenance individuelle à ce groupe.


L'idéologie maintient ainsi l'indifférenciation psychique, au profit de la discrimination intra- et inter-groupale. (...) Et le sentiment de plénitude que donne l'immersion idéologique s'évanouit, expose à la déréliction et à la vacuité lorsque le soutien de l'idée capitale fait brusquement défaut ».9


Adhésion, cohésion, cohérence


Dans la suite de sa réflexion, R. Kaës résume les trois fonctions de l'idéologie dans le processus d'identification du sujet au groupe et inversement :


« La fonction identificatoire commande l'ensemble des fonctions qui tiennent à ce que l'idéologie est à la fois cadre, objet et processus.


L'idéologie est cadre : elle reçoit en dépôt les parties muettes, symboliques et non différenciées de la personnalité de chacun. C'est dans le cadre que sont déposés les idéaux, les croyances, les noyaux basiques de l'identité ; c'est pourquoi, l'idéologie est cadre pour l'adhésion à un groupe.


L'idéologie est objet : elle est emblème du groupe pour l'adhésion, signe de l'appartenance et de l'assujettissement.


L'idéologie est processus : elle est un mouvement dans la construction du groupe, dans l'adhésion de ses membres et leur identification, dans la confirmation et la gérance d'un système d'idées et d'idéaux. La participation au credo commun assure le fondement de la cohésion groupale et de l'obéissance de chacun à l'objet idéalisé commun, projection identificatoire des objets partiels idéalisés de chacun.


Ce rapport d'allégeance aux Idéaux définit la nature et l'intensité de la pression cohésive et coercitive que l'idéologie exerce dans un groupe sur ses sujets. C'est en vertu de ce rapport d'allégeance à l'Idéal que la cohésion peut se maintenir contre la fragmentation (…).


Les procès politiques ou religieux, comme ceux de la période stalinienne ou ceux de l'Inquisition, jouent un rôle fondamental de purgation sociale, de sédation psychique, de nomination du mal et d'exorcisation du persécuteur. Ils jouent aussi un rôle déterminant dans la reprise cohésive de la société et de chacun de soi ».10


A partir de cette théorie de R. Kaës, nous pouvons désormais comprendre pourquoi dès que les bases d'une idéologie s'effondrent, certains « sujets » commettent des actes antisociaux : en dehors du groupe d'appartenance, certains individus se sentent eux-mêmes directement attaqués du point de vue narcissique ! D'où la survenue du phénomène de violence collective dès lors que les membres du groupe s'identifient les uns aux autres pour désigner l' « ennemi » commun !


Illusion, hallucination et suggestion11


Selon H. Bernheim, « la suggestion peut provoquer les aberrations sensorielles ; c'est-à-dire des illusions et des hallucinations. Ces phénomènes n'ont rien d'extraordinaire, puisqu'ils se produisent spontanément dans le sommeil, et même à l'état de veille chez nous tous, quand, repliés sur nous-mêmes, distraits du monde extérieur, étrangers à ce qui se passe autour de nous, concentrés sur nos pensées, nous voyons les personnes auxquelles nous pensons, les objets, (...) nous rêvons une vie intérieure que nos sens extériorisent comme une réalité ; et si un ami nous interpelle brusquement pendant cette fantasmagorie rêveuse, toute cette hallucination s'efface et nous revenons à la réalité.


L'illusion est une image sensorielle transformée. Je suggère à quelqu'un de boire ce verre de vin qui est en réalité de l'eau ; il voit le vin rouge et le trouve bon ; j'ai fait une illusion visuelle et gustative.


L'hallucination est une image sensorielle créée de toutes pièces. Je suggère à quelqu'un qu'il a devant lui un verre de vin, alors qu'il n'y a rien ; il voit le verre ; c'est une hallucination visuelle ; il le sent dans sa main ; c'est une hallucination tactile ; il lui trouve une odeur agréable ; c'est une hallucination olfactive ; il sent une impression exquise sur le pharynx et l'estomac ; c'est une hallucination de sensibilité de muqueuse pharyngée et gastrique. J'ai donc créé une hallucination complexe, avec réactions corrélatives : réaction motrice, préhension, déglutition ; réaction émotive, sensation de bien-être, excitation gaie et même griserie ».12


Sans aucun doute, c'est la même corrélation entre illusion, hallucination et suggestion qui constitue le socle des processus psychiques à l'origine des violences collectives.


2. « Hallucinations rétro-actives »13


« Je puis créer des hallucinations rétro-actives, et j'insiste un peu sur ce phénomène, en raison de son importance, surtout médico-légale. J'appelle de ce nom les souvenirs illusoires de faits qui n'ont jamais existé et que je puis suggérer à beaucoup de sujets très suggestibles, très hallucinables ».14


L'auteur donne des exemples : « Voici par exemple une de mes clientes dont je connaissais la suggestibilité, à laquelle sans l'endormir, je dis un jour : « Vous êtes allée hier goûter chez le pâtissier de la rue des Dominicains. Vous avez pris un gâteau. Pendant que vous causiez, un chien est venu et vous l'a enlevé, etc. » La cliente écoute, étonnée ; puis après un court instant de concentration, elle me dit : « Comment le savez-vous ? » (...) Et je lui fait raconter la scène en détails, les personnes qu'elle a rencontrées, la conversation qu'elle a eue, le genre de gâteaux qu'elle a acheté, (…) Elle y ajoute de son propre cru, continuant à se suggestionner elle-même ; elle revoit la scène et croit que c'est arrivé. Ainsi certains menteurs de bonne foi, quelquefois partis d'un point de départ vrai, grossissent, ajoutent, modifient au gré de leur imagination, dupes eux-mêmes de leur mensonge ».15


Cette exemple met en lumière la difficulté majeure que nous rencontrons lors des entretiens cliniques avec les patients ayant été victime des violences collectives. La question que posent leurs récits est celle-ci : « par où commence le récit des faits réels et quelles sont les parties du témoignage qui relèveraient de la fiction, de l'imaginaire du patient et/ou de son « auto-suggestion » ? Ainsi, pour résoudre toutes ces difficultés cliniques et méthodologiques, nous privilégions le contenu des récits qui se recoupent : lorsqu'un événement historique est cité par plusieurs témoins qui ne se connaissent pas - et qui se trouvaient à des endroits différents au moment des faits, lorsque le même événement est répété par des témoins étrangers au pays concernés mais qui auraient été présents au moment des faits, alors cet événement retient notre attention.


3. Amnésie rétro-active


Selon H. Bernheim, « l'amnésie peut être rétro-active ou rétrograde, c'est-à-dire quelle comprend non seulement les faits du sommeil ou de l'état de suggestion, mais encore les faits antérieurs qui ont eu lieu avant cet état pendant un laps de temps variable. (…) Les souvenirs d'une partie de la vie normale sont abolis en même temps que ceux du sommeil. Certains croient sortir spontanément d'un sommeil naturel prolongé (…). On sait que dans la vie ordinaire, cette même amnésie rétro-active peut se manifester à la suite de grandes perturbations psychiques. On voit des malades, à la suite d'une longue fièvre typhoïde, pendant la convalescence, n'ayant plus le souvenir non seulement des faits qui se sont passés pendant leur période de délire ou de stupeur, mais encore de ceux qui se sont passés pendant la première période alors que le cerveau n'était pas pris, que l'intelligence était parfaite et normale. La mémoire n'est cependant pas lésée d'une façon générale ; les souvenirs plus anciens sont présents ».16


Pour illustrer ses observations théoriques, l'auteur nous donne quelques exemples qui permettent aussi d'éclairer certains de nos questionnements sur le phénomène des violences collectives :


« On voit des criminels impulsifs qui ne se rappellent pas avoir perpétré le crime. Toute modification considérable passagère d'état de conscience peut donc déterminer de l'amnésie qui est parfois rétrograde.


D'autrefois l'amnésie est incomplète ; le sujet a un souvenir vague, confus ; il n'avait pas le même état de conscience ; ce n'était pas lui, c'était un autre. Tel qui a commis un acte répréhensible dans l'ivresse, et qui se rappelle imparfaitement quelque chose, croit de bonne foi que ce n'est pas lui. Ainsi s'explique l'attitude singulière et naïve de certains criminels, après le crime ».17


Le cas du Rwanda qui nous sert de terrain clinique d'observation illustre parfaitement la théorie de H. Bernheim ci-dessus présentée sur l'amnésie rétro-active :


En plus de certains cas individuels que j'ai pu observer, j'ai regardé aussi avec attention différents enregistrements vidéos sur les tribunaux « Gacaca » au Rwanda : l'objectif de ces tribunaux traditionnels était celui de juger un plus grand nombre de génocidaires présumés, essentiellement les « petits exécutants ».


Ce qui est frappant, au cours de ces procès de proximité au Rwanda, c'est que personne n'avoue avoir commis les crimes qui lui sont reprochés par les rescapés du génocide de 1994. Évidemment, tant que leur culpabilité n'est pas officiellement prouvée, ils sont et resteront « présumés innocents ». Cependant, il y a dans ces procès un autre phénomène beaucoup plus étonnant, voire même inquiétant :


D'après les quelques séances d'enregistrements vidéos que j'ai pu visionner, même les voisins des prévenus affirment, dans la majeure partie des cas, n'avoir « rien vu » et n'avoir « rien entendu » à propos des accusations formulées par les rescapés du génocide !


Or, sur les mêmes collines où ont lieu ces procès traditionnels, il n'est pas rare d'y découvrir des « charniers » dans lesquels se trouvent les corps des victimes du génocide ! Ainsi, notre question est la suivante : serions-nous en face d'une « amnésie rétro-active » uniquement ? Ou bien, aurions-nous plutôt affaire à un éventuel « oubli commandé » chez certaines personnes ?


De mon point de vue, « amnésie rétro-active » et « oubli commandé » vont ensemble. Certes, chez certains bourreaux et chez certains témoins supposés, il peut y avoir une réelle « amnésie rétro-active » de nature pathologique. Chez d'autres en revanche, « l'oubli commandé » est de nature à révéler une certaine complicité et/ou une volonté assumée de nier la vérité à tout prix.


Néanmoins, chez ceux qui nient les faits par « amnésie rétro-active » comme ceux qui cachent volontairement la vérité, les deux comportements se caractériseraient par un même symptôme pathologique : le « déni » de l'évidence des faits. Car, dans le cas précis du Rwanda, les corps des victimes sont là pour confondre quiconque affirme « ne pas savoir » ! En effet, sur les collines du Rwanda, on peut ignorer qui est l'auteur de tel ou tel acte génocidaire. Cependant, on ne peut pas ignorer que son voisin a été massacré, que telle famille a été exterminée ! Une telle « ignorance » totale est de nature pathologique.


« Amnésie rétro-active » ou « obéissance rétro-active » ?


Là où les criminels répondent par « amnésie rétro-active » selon H. Bernheim, certains patients eux répondent par « obéissance rétro-active » selon S. Ferenczi.18 Autrement dit, à partir de l'observation théorique et clinique de S. Ferenczi qui suit, notre hypothèse est que la prétendue « amnésie rétro-active » serait en réalité un symptôme, une « obéissance rétro-active » à un ordre inconscient qui commande de « se taire » :


Chez le patient présenté par S. Ferenczi pour illustrer sa théorie, les crises actuelles [au moment où S. Ferenczi écrit] commencent par une voix intérieure qui lui donne l’ordre de se lever. Ce cri est celui de son père autrefois. Le patient continue donc d’obéir aux ordres de son père, comme à l’époque de son enfance, puis à ceux de son patron d’apprentissage. Il s’agit là, selon les termes de Freud, de « l’obéissance rétroactive » qui caractérise les névroses.


En fait, la rétroactivité des névroses a des points communs avec l’obéissance dans l’hypnose selon S. Freud. Dans les deux cas, le sujet ne peut pas expliquer les mobiles de ses actes. Car, dans la névrose, on obéit à un ordre depuis longtemps oublié et dans l’hypnose, on obéit à une « inspiration » relevant d’un complexe parental dont on n’a plus le souvenir conscient.


S. Ferenczi souligne qu’il n’est pas si évident que les enfants obéissent volontiers à leur parents. D’ailleurs, les exigences des parents devraient être perçues par les enfants comme des contraintes extérieures, donc source de déplaisir. C’est le cas dans les premières années, lorsque « l’enfant ne connaît que des satisfactions auto-érotiques ». Mais après, nous dit S. Ferenczi, l’amour objectal change la situation. Les objets de l’amour sont introjectés - les parents - et l’enfant s’identifie à eux de telle manière que obéir aux parents revient à obéir à soi-même.


Néanmoins, cette obéissance varie selon les individus. Puis, lorsque les exigences des parents dépassent les limites de l’obéissance des enfants, lorsque la contrainte n’est plus accompagnée de la douceur et de l’amour, l’enfant « retire prématurément sa libido aux parents ». D’où la possibilité des perturbations dans son développement psychique.19


Lorsque tout se passe bien, dit S. Ferenczi, la surestimation des parents et l’obéissance aveugle « disparaissent à l’adolescence (…). Mais, le besoin de soumission demeure ». Ce n’est plus au père que l’enfant obéit, mais plutôt aux professeurs et d’autres personnages importants. Ainsi, le loyalisme envers les autorités est également un transfert !


4. De la « suggestion à longue échéance » à l'« autosuggestion »


H. Bernheim nous présente, du point de vue dynamique, comment le sujet passe de la « suggestion » à l'« autosuggestion » :


« Comment interpréter ces phénomènes de suggestion à longue échéance ? Pendant des jours et des semaines, le sujet ne semble avoir aucun souvenir de la suggestion faite, il continue sa vie ordinaire comme si de rien n'était ; et le jour et l'heure venus, le souvenir renaît brusquement, comme une idée spontanée.


Les auteurs n'ont pu s'expliquer ce phénomène en apparence merveilleux, et qui semble revendiquer pour l'hypnose un caractère mystérieux ».20


Par sa découverte ci-dessus citée, H. Bernheim éclaire encore plus nos recherches sur les violences collectives :


En effet, l'on a tendance à considérer que les violences collectives surgissent spontanément ! Erreur ! Dirais-je. Comme le démontre l'auteur, ce sont des faits historiques et des discours idéologiques – une « suggestion à longue échéance » - qui constituent l'étiologie des violences collectives. Sur ce point, le cas du Rwanda illustre parfaitement notre hypothèse.


Par conséquent, ceux qui recherchent partout des « preuves » de planification des massacres et des crimes génocidaires ont raison ; mais, il existe aussi le risque d'une déception en fin de compte ! Mis à part la haute sphère politique au Rwanda - dont la responsabilité découle directement de leur fonction officielle respective -, les « petits exécutants », lors du génocide au Rwanda de 1994, auraient plutôt agi sous l'influence d'une « suggestion à longue échéance » conformément à la théorie de H. Bernheim. Dans cette perspective, ayant été « bercés » par des discours idéologiques ethnocentriques depuis l'époque coloniale, il a suffit d'une étincelle pour embraser tout le pays !


Autrement dit, à partir d'une « suggestion à longue échéance », le sujet passe à l'acte par « autosuggestion ». D'où l'illusion du caractère spontané des actes : en réalité, la suggestion proprement dite est antérieure au passage à l'acte en question.


Voici un exemple à l'appui, à partir du cas du Rwanda :


L'on se souviendra du discours historique du feu président rwandais J. Habyarimana à Ruhengeri, discours que nous avons déjà cité :


« Les accords d'Arusha sont un chiffon de papier, ce n'est pas la paix. (…) Ce que nous lui (au ministre Ngulinzira) demandons : il ne doit pas truquer certaines choses et dire qu'en ramenant un chiffon de papier, il ramène la paix ».21


Après l'attentat du 06 avril 1994, dès que les Rwandais ont appris la mort de J. Habyarimana, ils se sont souvenus de ce discours qui revient régulièrement dans les récits des patients. Ainsi, pour certains Rwandais, J. Habyarimana aurait prédit le « complot » dont il a été victime !


Du point de vue historique, le constat est que la communauté internationale a adopté une attitude qui aura renforcé la « thèse du complot » : après l'attentat du 06 avril 1994, personne n'a plus entendu parler des fameux « Accords d'Arusha » ! Cela alors que le Gouvernement Intérimaire des Hutu suppliait toutes les parties afin de mettre en application les mêmes « Accords du désaccord ».


Pour aller plus loin dans la réflexion, rappelons que S. Ferenczi a aussi abordé la question de la « suggestion » à échéance dans son célèbre texte Transfert et introjection qui nous sert de référence.


« La suggestion à échéance » selon S. Ferenczi »22


A partir d'un cas clinique, Ferenczi est étonné de constater le fait que ce patient était heureux de prendre sa retraite si jeune. Or, l’analyse a révélé qu’il est tombé malade pour la première fois après dix ans de carrière. Le patient avait accepté ce travail contre son désir. Il avait seulement cédé aux insistances de son père. En effet, ce jeune homme était plutôt intéressé part l’art. Ainsi, avec le prétexte de la maladie, il voulait quitter ce travail qu’il n’aimait pas et faire valoir ses droits. Mais son habitude de simuler la maladie, nous dit S. Ferenczi, remontait de son enfance. Par ce biais, il obtenait plus de tendresse de la part de sa mère et son père, qui était sévère, devenait un peu plus indulgent envers son fils. Par la même méthode, après dix ans de travail sans se plaindre, le mécanisme d’enfance s’est réveillé et a déclenché la névrose pour justifier la retraite.


Il s’agit là d’un délai, d’une échéance qui est le facteur déclencheur ou la névrose par autosuggestion.


5. Suggestion, autosuggestion et criminalité


« Nous avons établi (…) que l'être suggestionné, même en état de sommeil dit hypnotique, n'est pas un pur automate qui obéit fatalement au suggestionneur ; malgré sa docilité, il conserve son individualité, il est conscient ; il peut résister souvent dans une certaine mesure et peut ne pas accepter toutes les suggestions qu'on veut lui imposer.


Certainement, quand on voit un sujet très suggestible, anesthésique, hallucinable, réaliser tous les actes commandés, une question se pose impérieusement : La puissance de la suggestion va-t-elle jusqu'à faire exécuter des actes criminels ? »23


A la question ci-dessus formulée, la réponse de l'auteur est sans ambiguïté :


« Avec notre conception de la suggestion, cela n'est pas douteux, puisque tout crime a une cause psychique déterminante, puisque nous voyons tous les jours de mauvais conseils, des excitations malsaines faire des criminels. Un cerveau faible ou impulsif sera entraîné facilement à commettre un acte délictueux. Le fanatisme religieux, politique, ou socialiste, suggéré par un fanatique, peut transformer un honnête homme en criminel. Toute les passions, colère, haine, passion, amour, peuvent suggérer une mauvaise action. On peut dire en vérité qu'il n'y a pas un crime dans lequel il n'y ait pas un élément suggestif ».24


La démonstration de H. Bernheim est tellement claire que nous n'avons même pas besoin de faire un commentaire ! L'auteur poursuit :


« Mais la question se pose autrement. Tout sujet très suggestible obéit-il forcément à une suggestion criminelle ? Va-t-il fatalement au crime, par cela seul qu'il est suggestionné et ne peut plus résister à l'ordre ? La suggestion développe-t-elle, au moins, chez certains sujets, un véritable état d'automatisme, conscient, je le veux bien, mais irrésistible quand même, à la faveur duquel ils vont au crime, comme une pierre qui tombe, disait Liébeault ? »25


Après avoir cité plusieurs chercheurs et commentateurs sur les questions ci-dessus présentées, H. Bernheim conclut :


« Si des crimes peuvent se réaliser dans le somnambulisme naturel, si des impulsions mauvaises peuvent résulter d'un rêve, si l'hallucination auto-suggestive peut commander un assassinat, le somnambulisme artificiel doit agir de même ; et c'est la meilleure preuve que nous puissions donner de la réalité possible des crimes par suggestion ».26 Pour appuyer son argumentation, il cite un autre chercheur :


« Un somnambule d'une parfaite moralité, dit A. Maury, peut dans sa vie somnambulique devenir un criminel. » Que cette vie somnambulique se développe par auto-suggestion, ou par hétéro-suggestion, elle est la même ; elle est justiciable des mêmes phénomènes ».27


Pour démontrer cette hypothèse, l'auteur présente différents cas cliniques. La présentation se termine par des observations suivantes :


« L'auto-suggestion du crime peut se développer chez certaines âmes par les événements de la vie. Que l'idée vienne d'un suggestionneur, ou qu'elle soit suggérée par les mouvements de l'âme, le phénomène est le même ».28


6. Problématique de la responsabilité subjective


Dans la suite de sa réflexion, H. Bernheim pose la question centrale au sujet de la « responsabilité morale » de ceux qui commettent des actes antisociaux.


« Sommes-nous responsables de notre organisation cérébrale ? Sans doute l'éducation peut la modifier dans une grande mesure. Mais sommes-nous responsables de l'éducation que nous avons reçue, du lait que nous avons sucé, des événements qui ont pu former ou déformer notre psychisme? Pouvons-nous résister toujours à l'empire de nos impressions, à notre idéo-dynamisme cérébral ? Ceux qui ne le peuvent, sont-ils responsables de ne pas avoir la capacité de résistance suffisante ? »29


Toutes ces questions nous intéressent dans l'étude sur les violences collectives. Mais, avant toute autre observation de notre part, continuons l'exposé de la théorie de H. Bernheim :


« Le cerveau, chez beaucoup, très suggestible, réalise presque automatiquement les idées qui y sont évoquées. Il faut une grande infatuation de soi-même ou une candeur simpliste, pour oser prétendre que tout homme est libre, qu'il a devant lui le chemin de la vertu et celui du vice, qu'il peut à volonté prendre l'un ou l'autre, que toute mauvaise action dénote une âme perverse et doit être châtiée sans miséricorde. Cette conception à priori, qu'une morale conventionnelle et les religions établies semblent professer, ne soutient pas l'observation psychologique la plus élémentaire ».30


L'auteur va plus loin et pose une série de questions qui permettent d'approfondir l'argumentation théorique :


« Tout criminel est-il moralement responsable ? S'il est monstre amoral né, s'est-il fait monstre lui-même ? S'il est né moral ou immoral, avec un sens moral ou perverti, s'il est incapable de résister à une impulsion devenue suggestion ou obsession, est-il responsable de son infirmité ? S'il a été perverti par une mauvaise éducation, par de mauvais exemples, est-il responsable des circonstances qui ont fait sa vie ? »31


A partir du seul cas du Rwanda, toutes ces questions sont d'actualité. Mais, quelles réponses H. Bernheim propose-t-il ?


Selon le même auteur, « sans doute il y a une responsabilité légale. L'intérêt social commande la répression de tout acte dangereux, que son auteur soit ou non moralement responsable, qu'il soit déterminé par sa volonté libre ou par son organisation cérébrale native ou acquise. La société réprime l'acte, mais elle n'a pas les éléments suffisants pour mesurer la culpabilité réelle, c'est-à-dire pour punir.


La société se défend contre elle-même en neutralisant les instincts dangereux et nuisibles ; elle ne fait pas œuvre de justicier, mais œuvre de préservation et de défense sociale.


Ainsi envisagées, les peines décrétées par elle, mesures de salubrité publique et de suggestion morale, ne doivent pas être considérées comme infamantes. Un acte criminel ou immoral commis par l'un de ses membres ne doit pas jeter le déshonneur dans sa famille. Inspirer l'horreur de l'acte, le réprimer, plaindre l'auteur, l'empêcher de récidiver, prévenir les actes semblables, voilà tout le rôle qui incombe à notre modeste ignorance ! Telle est la conclusion que me suggère mon déterminisme cérébral personnel actionné par l'étude et l'observation des faits ».32


1 © SEBUNUMA D., Essai sur l'autosuggestion, Éditions Umusozo, Paris, 2014.

2 BERNHEIM H., (1911), De la suggestion, Paris, L'Harmattan, 2007, p. 18.

3 Ibid., pp. 18 - 19.

4 Ibid.

5 Ibid., pp. 19 - 20.

6 KAËS R., L'idéologie - Étude psychanalytique, Paris, Dunod, 1980, pp. 224 - 227.

7 Ibid.

8 Ibid.

9 Ibid.

10 Ibid.

11 BERNHEIM H., (1911), De la suggestion, op. cit.

12 Ibid.

13 Ibid.

14 Ibid.

15 Ibid.

16 Ibid.

17 Ibid.

18 FERENCZI S., (1909), texte « Transfert et introjection », in Psychanalyse I, Œuvres complètes 1908 - 1912, Paris, Payot, 1968, pp. 107 - 125.

19 S. Ferenczi cite le cas relevé par MAREJKOVSKY (poète), dans son livre Pierre le Grand et Alexis pour illustrer cette observation, ibid.

20 BERNHEIM H., (1911), De la suggestion, op. cit, p. 100.

21 Discours de J. Habyarimana du 15 novembre 1992 à Ruhengeri, cité in BERTRAND J., Rwanda Le piège de l'histoire, Paris, Karthala, 2000, p. 198 (note de bas de page).

22 FERENCZI S., (1909), texte « Transfert et introjection », in Psychanalyse I, Œuvres complètes 1908 - 1912, op. cit., ibid.

23 BERNHEIM H., (1911), De la suggestion, op. cit., pp. 157 - 158.

24 Ibid.

25 Ibid.

26 Ibid.

27 Ibid.

28 Ibid.

29 Ibid.

30 Ibid.

31 Ibid.

32 Ibid.

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Déogratias SEBUNUMA : Psychologue clinicien - Auteur


Titulaire du Doctorat de "Recherche en psychopathologie fondamentale et psychanalyse".

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Psychopathologie Descriptive II : essais sur les génocides sociocides


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Le jugement de l'histoire : effets du néocolonialisme multinational au Rwanda


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Le génocide au Rwanda : postures et impostures génocidaires


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Essai sur l'autosuggestion


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Psychopathologie descriptive I : Essais sur les violences collectives


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Communautarisme et autochtonie – Du cas du Rwanda à l'universel


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Rwanda : crimes d'honneur et influences régionales


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Rwanda : crise identitaire et violence collective


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La compulsion de répétition dans les violences collectives


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Cet ouvrage est disponible auprès de l'Atelier National de Reproduction des Thèses (ANRT) - Lille 3, France.

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Rwanda : crise identitaire et violence collective


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