ÉDITIONS UMUSOZO

RWANDA, LA VIOLENCE DU POUVOIR ET L'ART DE MENTIR :

« UNE VIRTUOSITÉ ESTHÉTIQUE » !

I. « Vous imaginez-vous le rwanda sans le roi ? »1


(...) « Quel est votre chef suprême, votre pape ? » Demandait le monarque rwandais à un pasteur luthérien. « Nous n’en avons pas », répondit le pasteur. « Oh ! Alors, votre religion ne doit pas valoir grand-chose ! Vous figurez-vous le Rwanda sans le roi, sans moi ? » (...)

Le contexte rwandais

Dans le contexte rwandais, nous constatons, à partir des données anthropologiques que nous avons déjà développées, que divers clivages archaïques ont dû être dépassés, du moins pendant la période précoloniale, pour constituer un royaume-État. Cependant, cela a été rendu possible uniquement par la personnification du pouvoir, à savoir l’autorité-personne du roi.

Par conséquent, l’autocratie monarchique s’est constituée au fur et à mesure que l’autonomie subjective et individuelle était sacrifiée. Ainsi, en dehors du roi, point de salut chez certains Rwandais ! Le roi fait donc partie des objets internes du Rwandais ordinaire. Et cela s’explique : nous avons déjà vu que, à l’origine, le Rwanda n’existait pas. Il y avait plutôt plusieurs petits royaumes, qui ont été conquis l’un après l’autre par un pouvoir central dynastique. Or, les divisions internes allaient subsister si la personne du roi ne s’était pas érigée un statut divin, l’essence même de la vie et de la fécondité selon J. Vansina. Ce qui a permis la coexistence des clivages archaïques autrement inconciliables, à savoir les revendications régionales, les préférences locales concernant le culte des ancêtres, voire même le refus d’être dominé par des « étrangers » ! Ceci explique le fait que dans certaines régions, notamment au nord et au sud-ouest du Rwanda, quelques royaumes d'« insoumis » avaient résisté à l’invasion de la dynastie Tutsi jusqu’à l’arrivée des Allemands à la fin du 19ème siècle.

Pour cela, le roi incarnait les représentations identificatoires dont le Rwandais avait besoins pour « exister » en tant que sujet. La conséquence en est que, lorsque le monarque disparaît tragiquement sans qu'il y ait un successeur naturel, c'est le chaos général !

II. « L’inquiétante étrangeté de l’histoire »2

Le cas des victimes :
Témoignage d'un survivant de la Shoah

Le témoignage d’un survivant de la Shoah, au-delà de son histoire personnelle qui doit être respectée, nous aiderait à rendre compte de la souffrance de tous les survivants des génocides et crimes contre l’humanité, quelle que soit la région de la planète concernée. Ce même témoignage permet aussi de s’interroger sur le cas des bourreaux et leur responsabilité dans les violences collectives – sur le plan individuel et sur le plan collectif :

« On se sent chassé de l’humain et chassé de soi-même, avec l’impression que la vie est dépourvue de sens et par conséquent la mort aussi. Le camp de concentration, c’était une exposition constante aux brutalités, à la torture, au meurtre ; c’était un processus de dé-humanisation et de dégradation ; c’était le délabrement de l’image de soi, de l’identité. En utilisant le terme de « dé–humanisation » nous avons généralement à l’esprit la dé-humanisation de la vie ; mais le système d’extermination nazie comprenait aussi la dé-humanisation de la mort. »3

Le cas des bourreaux :
Le « faux self » comme symptôme des failles narcissiques

Référence faite au texte de D. Winnicott « L’agressivité et ses rapports avec le développement affectif »,4 l’une des hypothèses formulées par l’auteur sur l’étiologie des comportements agressifs – qui seraient liés au développement narcissique primaire suite aux influences de l’environnement - concerne « les premières racines de l’agressivité. » A travers l’exposé de ses observations, D. Winnicott présente une situation clinique extrême dans laquelle, pour le sujet, « (…) il ne reste pas de lieu de repos pour une expérience individuelle et qu’en conséquence l’état narcissique primaire possible n’évolue pas vers une individualité. L’ « individu » se développe alors comme une extension de l’écorce plutôt que du noyau, comme une extension de l’environnement envahissant. Ce qui reste du noyau est dissimulé et ne se retrouve qu’avec difficulté, même dans l’analyse la plus poussée. L’individu n’existe alors que grâce au fait de ne pas être deviné. Le self authentique est caché et, du point de vue clinique, nous nous trouvons en face du faux self complexe dont la fonction est de maintenir caché le vrai. Le faux self peut être bien adapté à la société, mais l’absence du vrai self est la source d’une instabilité qui devient d’autant plus évidente que la société est amenée à penser que le faux self est le vrai. »5 Cette observation amène à se demander si le profil de certains « chefs-nés » tant habiles, dans l’histoire de certains pays où les violences collectives sont récurrentes, ne serait pas lié à cette hyper adaptabilité narcissique pour contrôler à tout prix un environnement perçu comme étant hostile :

Quoique notre sujet concerne les violences collectives à première vue, nous nous intéressons - de manière indirecte mais concrète - aux problématiques de la psychopathologie individuelle. En effet, à travers la foule, c’est le sujet en tant qu’individu qui fait l’objet de notre étude. Sur ce point, rappelons l'observation d'un historien belge sur le cas des « chefs-nés » au Rwanda, en 1940 :

« (…) Représenter, faire belle et noble figure à travers tout, voilà la grande affaire pour ces aristocrates (…). Il est vrai que le mensonge cesse d’être une tromperie dans la mesure où il est admis par la convention sociale. Il devient un jeu, comme le poker, un exercice, une virtuosité esthétique (…). »6 Citant un autre auteur, Chalux, P. Dresse ajoute : « (…) Le mensonge, ici, n’est pas considéré comme une faute, mais comme une habileté. C’est un don ! » Mais, c’est sans doute le premier Résident allemand au Rwanda, R. Kandt, qui fut le premier à décrire le statut du mensonge au sein du pouvoir au Rwanda et son influence sur le comportement social : « (...) Le mensonge n’offense point les conceptions morales (...). Leur mensonge est l’inconsciente transposition de ce charmant et – chez un peuple nègre – surprenant jeu de devinette, par lequel, enfants, ils avaient soin déjà d’animer leur sociabilité. »7 P. Dresse conclut : « Toutefois, l’art de tromper n’est pas chose purement verbal. Le visage, le geste, la contenance entière doivent seconder le bel artifice du discours. C’est pourquoi les Batutsi [les chefs] sont de maîtres comédiens, habiles à se composer la physionomie de circonstance, et cela instantanément… »8 Le même auteur nous offre une remarquable vignette clinique :

« Morigéné par l’administrateur belge, un imfura (ou grand de ce pays) s’était abandonné jusqu’à pleurer devant lui comme un enfant. Au moment de quitter le lieu de son humiliation, il aperçoit des congénères groupés aux abords du bureau fatal. Aussitôt son visage se raffermit, reprend sa joie avec sa couleur ; épanoui de satisfaction, il salue d’un large sourire ceux qui, pour rien du monde, ne doivent soupçonner sa mésaventure. »9 Ce comportement de duplicité chez certains chefs guerriers n'est pas une exception rwandaise ! Il suffit d'observer d'autres pays en situation de guerre civile.

La dite « virtuosité esthétique », l’habileté « à se composer une physionomie de circonstance », c’est en soi un symptôme traumatique malgré l’assentiment social apparent. Du point de vue clinique, cette aptitude quasi automatique à se métamorphoser selon les circonstances relèverait d’un « faux self », d’un habillage identitaire pour colmater les fragilités narcissiques archaïques. Notons que les mêmes fragilités psychiques individuelles confèrent la potentialité à céder aux exigences du chef, à savoir le sacrifice à tout prix. Dans cette perspective, faire la guerre devient un jeu chez certains guérilleros : mourir ou tuer pour l’honneur du chef, par-delà les lois et les interdits, sont des actes qui confèrent un statut « héroïque » aux âmes manipulées !

Si on se réfère à l’hypothèse de J. Bergeret sur l’étiologie de la violence fondamentale »,10 la problématique centrale dans les violences collectives concernerait les assises narcissiques par rapport aux aléas de l’environnement. D’où « l’état de détresse initial lié au dilemme : « l’autre ou moi ? »11 Sans le chef, l’environnement rassurant n’est plus, et le moi-sujet s’effondre avec !

En 1915, dans Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort, Freud constata une certaine « désillusion » par rapport à la culture : en effet, selon Freud, le phénomène de la guerre montre que l’homme civilisé est capable de cruauté aussi bien que l’homme primitif ! D’autre part, dans le même texte, Freud fait une autre observation : la civilisation elle-même serait porteuse d’effets pathogènes : « la société civilisée qui exige qu’on agisse bien, sans se soucier du fondement pulsionnel de l’action, a ainsi fait qu’un grand nombre d’hommes obéissent à la civilisation sans suivre en cela leur nature. »12

Dans certaines cultures ancestrales, « l’homme civilisé » c’est celui qui se soumet à l’autorité, au monarque ! Cependant, c’est là où se trouve justement le paradoxe dans certaines situations, au Rwanda par exemple : l’autorité exerce une violence, mais l’absence de l’autorité répressive crée à son tour un climat de violence. Sur ce point, la suite de l’observation de Freud fait remarquer l’existence d’une certaine « plasticité » de l’appareil psychique et sa particularité par rapport à d’autres processus du développement : « L’état psychique initial peut bien, des années durant, ne pas se manifester ; il n’en subsiste pas moins, tant et si bien qu’il peut un jour redevenir la forme d’expression des forces psychiques, voire la forme unique, comme si tous les développements ultérieurs avaient été annulés, ramenés en arrière. » Selon Freud, « les états primitifs peuvent toujours être réinstaurés ; le psychisme primitif est, au sens le plus plein, impérissable. »13 Cette observation expliquerait le fait que, dès que le régime est affaibli ou disparaît tragiquement, certains individus sombrent dans un chaos psychique total !

C’est ainsi que Freud fait le lien entre l’incapacité à se représenter la mort subjective et la propension individuelle à l’agressivité : « tout autant que l’homme des temps originaires, notre inconscient est inaccessible à la représentation de notre propre mort, est plein de désirs meurtriers sanguinaires à l’égard de l’étranger, est divisé (ambivalent) à l’égard de la personne aimée. Mais, l’attitude conventionnelle liée à la civilisation que nous avons à l’égard de la mort nous a éloignés de cet état originaire ! » Et selon Freud, la guerre trouve une brèche dans ce désaccord : « elle nous dépouille des couches récentes déposées par la civilisation et fait réapparaître en nous l’homme des origines. Elle nous contraint de nouveau à être des héros qui ne peuvent croire à leur propre mort ; elle nous désigne les étrangers comme des ennemis dont on doit provoquer ou souhaiter la mort. (…) La guerre, elle, ne se laisse pas éliminer ; aussi longtemps que les peuples auront des conditions d’existence si différentes et que leur répulsion mutuelle sera si violente, il y aura nécessairement des guerres. »14

III. La « psychodynamique du désir de vengeance »15

Comme nous l'avons souligné au début, dans certaines sociétés au passé chargé de souffrances, au lieu de « se souvenir » pour s’appuyer sur les expériences historiques dans la gestion des situations conflictuelles, on assiste plutôt à une « psychodynamique du désir de vengeance » collective sous l’influence du « meneur. » Ainsi, les patients (la foule) répètent au lieu de se souvenir !

Pour cela, l’émergence des pseudos « chefs-nés », des leaders fantasques et/ou des « stratèges de génie » relèverait d'une mission quasi messianique pour venger le préjudice dont leurs ascendants auraient été victimes !


1 © SEBUNUMA D., La compulsion de répétition dans les violences collectives, thèse de doctorat soutenue en 2011 à l'Université Paris-Diderot Paris 7, publiée ensuite par L'Atelier National de Reproduction des Thèses, Université Lille3 (2012) ; puis aux Éditions Umusozo, Paris, 2013.

2 RICŒUR P., La Mémoire, l’Histoire, l’Oubli, Paris, Seuil, 2000, pp. 512 – 535.

3 MOUTIN P. et SCHWEITZER M., Les crimes contre l’humanité – Du silence à la parole, Grenoble, Presses Universitaires de Grenoble, 1994, pp. 24 – 25.

4 WINNICOTT D., (1950 – 1955), texte « L’agressivité et ses rapports avec le développement affectif », in De la pédiatrie à la psychanalyse, Paris, Payot, 1969, pp. 150 – 168.

5 Ibid., pp. 160 – 161.

6 DRESSE P., Le Ruanda d’aujourd’hui, Bruxelles, Charles Dessart, 1940, pp. 31 – 33.

7 KANDT R., cité in DRESSE P., Le Ruanda d’aujourd’hui, o.c., Ibid. (voir aussi KANDT R., Caput Nili, Berlin, Dietrich Reimer, 1921).

8 DRESSE P., Le Ruanda d’aujourd’hui, o.c., ibid.

9 Ibid., pp. 33 – 34.

10 BERGERET J., (1980), texte « La violence fondamentale », in Freud, la violence et la dépression, Paris, PUF, 1995, pp. 63 – 92.

11 Ibid.

12 FREUD S., (1915), texte « Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort », in Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1981, pp. 9 – 40.

13 Ibid.

14 Ibid.

15 Selon Harold Searles, le « désir de vengeance » a des fonctions spécifiques : Le patient utilise inconsciemment ce désir de vengeance comme une défense pour ne pas prendre conscience d’un chagrin refoulé et d’une angoisse de séparation refoulée. » (in SEARLES H., (1956), texte « La psychodynamique du désir de vengeance », in L’effort pour rendre l’autre fou, Paris, Gallimard, 1977, pp. 164 –188).


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Déogratias SEBUNUMA : Psychologue clinicien - Auteur


Titulaire du Doctorat de "Recherche en psychopathologie fondamentale et psychanalyse".

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Cet ouvrage est disponible auprès de l'Atelier National de Reproduction des Thèses (ANRT) - Lille 3, France.

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