ÉDITIONS UMUSOZO

RWANDA : LA VIE POLITIQUE DES ANNÉES 1990 - 19941


Dans ce chapitre, notre objet n'est pas de faire une analyse exhaustive de la vie politique au Rwanda dans les années 90. Il s'agit plutôt de formuler, à partir des courants politiques représentatifs de la même période, des hypothèses permettant d’éclairer notre réflexion sur l’influence du contexte régional dans la survenue des violences collectives au Rwanda. Autrement dit, nous essayons de comprendre ce qui a pu se passer en 1994 - dans la continuité des événements historiques que nous avons déjà présentés et commentés - pour que le pays tout entier soit ravagé par des massacres génocidaires. Ainsi, nous nous limiterons à la présentation de deux principaux partis politiques qui ont exercé des responsabilités gouvernementales entre 1990 et 1994, à savoir le MRND [anciennement « Mouvement Révolutionnaire National pour le Développement »] et le MDR [« Mouvement Démocratique Républicain »]. Nous présenterons aussi brièvement un troisième parti politique, le PSD [« Parti Social Démocrate »], dont les idées politiques étaient très proches de celles du MDR.


Pour ceux qui voudraient s'informer de manière détaillée sur la vie politique au Rwanda entre 1990 et 1994, je me permets de recommander à mes futurs lecteurs et futures lectrices l'ouvrage de J. Bertrand : Rwanda, Le piège de l'histoire.2


I. LA VIE POLITIQUE


1. Le MRND


Ancien « Mouvement Révolutionnaire National pour le Développement », créé en 1975, le MRND « nouvelle formule » des années 1990 symbolise à lui seul toutes les « ambiguïtés » de différentes idéologies politiques présentes au Rwanda durant la période 1990 - 1994. En effet, jusqu'à ce jour, je n'ai pas encore réussi à comprendre le nouveau sens qui a été donné, dans les années 90, à l'ancien sigle « MRND » ! Bref, là n'est pas l'objet de notre débat.


Intéressons-nous à un extrait du discours particulier de J. Habyarimana, discours prononcé à Ruhengeri lors d’un meeting le 15 novembre 1992 : il y résume la politique de son parti MRND en ce qui concerne la guerre civile des années 1990 - 1994 et son point de vue sur les négociations de paix qui étaient en cours :


« Les Accords d'Arusha sont un chiffon de papier, ce n'est pas la paix.


Ce que nous lui (au ministre Ngulinzira) demandons : il ne doit pas truquer certaines choses et dire qu'en ramenant un chiffon de papier, il ramène la paix ».3


Dans la culture rwandaise, un « homme » c’est « celui qui dit ce dont il est capable de répéter en public » ! Pour cela, la signature de l’homme c’est sa parole. A cela s’ajoute la signification et le symbole du lieu où le président J. Habyarimana a prononcé le discours ci-dessus : il a tenu à dire le fond de sa pensée à Ruhengeli, là même où Lukara, l’illustre et mythique « héros du Mulera » avait défié les Allemands et les missionnaires Européens en 1912 ! D’ailleurs, J.-P. Chrétien l’a bien compris : la parole, l’« Indahiro » [serment, parole donnée]4, c’est la signature des Bakiga lorsqu’il faut s’engager publiquement et pour la communauté ! De ce fait même, nous sommes en droit de penser que le président J. Habyarimana ne croyait pas aux Accords de Paix d’Arusha [en Tanzanie] : il les aurait signés tout simplement pour faire plaisir à tous ceux qui lui faisaient pression au Rwanda comme à l’extérieur du pays.


Notons que le président J. Habyarimana n’était pas le seul à être septique en ce qui concerne les négociations d’Arusha entre le gouvernement rwandais et le Front Patriotique Rwandais. En effet, les attaques répétées du Front Patriotique Rwandais - même à l’Est du pays, loin de sa base arrière ougandaise -, la montée du mouvement « Hutu power » à l’intérieur du Rwanda, sans oublier la situation d’extrême précarité dans laquelle se trouvaient les déplacés de guerre, tout cela rendait improbable l’application des Accords de Paix tant que les armes continuaient à parler aux frontières du pays.


Pourquoi cette méfiance de feu J. Habyarimana ?


Comme je l’ai déjà indiqué, le discours de J. Habyarimana du 15 novembre 1992 a été prononcé à Ruhengeri : tout un symbole car c’est là-même que Lukara fut pendu - mais après avoir défié les Allemands et le roi Musinga ! Il y a un autre élément qui en rajoute à la symbolique : Lukara n’a pas été capturé par les Allemands, ce sont plutôt les siens qui l’ont « vendu » aux Allemands - en particulier Ndungutse ! Depuis cette trahison de 1912, les Bakiga se méfient toujours de ceux qui prétendent s’entendre avec les « monarchistes » - surtout lorsqu’il y a une éventuelle entremise des « Blancs » ! Voici l’histoire que les Bakiga n’ont pas oubliée concernant la « livraison » de Lukara aux Allemands :


« Très habilement, comme s’il était déjà un gouvernant responsable, Ndungutse s’efforça de rassurer les Européens. Il multiplia les protestations d’amitié et les bons procédés à l’égard de la mission de Rwaza et des postes allemands. (…) Ndungutse se tourna vers les représentants directs de l’administration allemande, en l’occurrence vers le poste de Kiburuga. (…) Les négociations menées à ce niveau aboutirent à la livraison de Lukara (…). Selon la version officielle, c’est le poste allemand qui aurait organisé la capture de Lukara et le résident ad interim Gudowius put ensuite se flatter d’avoir mené de front deux opérations : la préparation de l’attaque contre Ndungutse et la capture de Lukara »5.


Cependant, selon J.-P. Chrétien, « d’après les témoignages recueillis pour le procès de Lukara (…), il apparaît (…) que c’est Ndungutse qui a pris l’initiative de l’affaire. (…) Dès que Lukara fut arrivé à Ngoma, au début d’avril, Ndungutse envoya Muniga (…) à Kiburuga, avec deux vaches à l’intention de la Résidence. C’était évidemment la plus belle preuve d’amitié venant de la part d’un Munyarwanda ! (…) Après trois jours d’hésitation, Ndungutse, qui avait d’abord demandé à Maruff de venir lui-même chercher Lukara, finit par le livrer (sans doute le 7 avril). Un beau-frère de Lukara, le Muhutu Mporanye, (…) essaya en vain de s’opposer à cette livraison »6.


Revenons sur la situation politique en 1990 - 1994 : Jusqu’au terme des négociations pour le partage du pouvoir avec le Front Patriotique Rwandais, J. Habyarimana affichera une attitude ambigüe : le jour même de la signature des Accords à Arusha, J. Habyarimana restera très discret. Et pour cause ! C’est avec A. Kanyarengwe, - son frère « ennemi » devenu « président » du Front Patriotique Rwandais en exil -, que J. Habyarimana allait signer les Accords de paix d’Arusha. Ce jour même, beaucoup de Rwandais à Kigali considéraient cet événement comme une scène de théâtre ! Le président rwandais étant discret, c’est plutôt le feu président M. Ndadaye du Burundi qui prononça un discours avec un accent de « relève » sur le plan régional : il connaissait bien le contexte historique et diplomatique du conflit rwandais car, avec le statut de réfugié politique, il avait grandi, étudié et travaillé au Rwanda. Malheureusement, le président M. Ndadaye sera le premier à être assassiné en octobre 1993. Les violences qui ont suivi sa mort au Burundi auront constitué un signe avant-coureur du génocide de 1994 au Rwanda.


En fin de compte, la méfiance du feu président J. Habyarimana, en ce qui concerne les Accords d’Arusha, aura été prémonitoire !


Après la mort du président J. Habyarimana, les nouveaux dirigeants Hutu ont supplié en vain le Front Patriotique Rwandais et la communauté internationale pour appliquer enfin les Accords d’Arusha ! Donc, même le Front Patriotique Rwandais et ses soutiens à l’étranger n’accordaient aucune importance à ces mêmes Accords de Paix !


2. Le MDR


Anciennement appelé « MDR-Parméhutu » - « Mouvement Démocratique Républicain », créé à la fin des années 50 par G. Kayibanda, le parti historique aura été dépositaire des idéaux de la fameuse « révolution de la majorité des Bahutu » de 1959.


Nous n'allons pas ressasser ni présenter le contenu du programme de ce parti. Nous nous intéresserons à certaines idées qui ont été présentées par ses nouveaux leaders, dans les années 90, pour rénover la vie politique au Rwanda. En particulier, ce sont les idées de E. Gapyisi qui retiendront notre attention pour les raisons suivantes : il a été le plus créatif en ce qui concerne la rénovation du parti MDR pour l'adapter aux nouveaux enjeux - même s'il aurait pu aller plus loin selon certaines critiques que nous allons commenter ; il était, sans conteste, le plus « modéré » [même si j'utilise ce terme par défaut !], voire même l'un des rares leaders « modérés » au Rwanda dans les années 90 ; d'après les différents témoignages de ceux qui l'ont connu de près, il ne militait pas pour gagner tel ou tel poste de pouvoir - contrairement à la majorité d'autres chefs ou leaders de partis politiques au Rwanda, ceux d'hier et ceux d'aujourd'hui ; enfin, compte tenu de sa « neutralité » entre partisans de la guerre et conservateurs au pouvoir, les opinions de E. Gapyisi permettent d'apprécier la nature des « ambiguïtés » identitaires auxquelles tous les Rwandais sont confrontés de par la complexité de leur histoire.


Selon J. Bertrand, « le courant Forum pour la Paix et Démocratie » créé par E. Gapyisi et d'autres intellectuels fait parti du courant de ceux qui « considèrent [au début des années 90] que Habyarimana a été suffisamment affaibli et que le FPR représente le nouveau danger »7. Selon le même auteur, « cette position va prendre de plus en plus d'ampleur au fur et à mesure des négociations et de la mise à jour des exigences du FPR. (…) Le Forum réunit notamment des intellectuels et tente de transcender les partis. Gapyisi exprime en fait une double méfiance à l'égard d'un pouvoir totalitaire, le MRND et Habyarimana, et d'un pouvoir de conquête par la violence, le FPR, qui ne sont ni l'un ni l'autre favorables à l'éclosion de la paix et de la démocratie. « A bas la dictature, quel que soit le dictateur » constitue son slogan de base. Il tente de proposer une troisième voie indépendante qui n'aurait à être liée ni au MRND ni au FPR »8.


Par ailleurs, J. Bertrand souligne que « Gapyisi est un personnage politique charismatique. Le Forum essaie (…) de mordre sur les autres partis. Mais ses références de base restent les idéaux de la Révolution de 1959 qui sont toujours à défendre. Ainsi, on retrouve à une échelle plus réduite toute l'ambiguïté du MDR. En effet, il s'agit alors de savoir quelle critique est faite de la période révolutionnaire, s'il y a distinction entre la légitimité du combat de 1959 et les violences qui l'ont accompagné, entre les aspects positifs et les aspects négatifs de cette période. Lorsque Gapyisi utilise le terme de « démocratie », on est en droit de se demander finalement si le danger d'une conception majoritaire du mot n'est pas sous-jacent, d'autant qu'il reprend le discours légitimant sur « la masse des Hutu »9.


Le premier Congrès du parti MDR


Malgré l’unité affichée en public, les nouveaux leaders du parti MDR se disputaient le poste de « chef » tant convoité !


« On assiste donc à une montée des tensions et à un creusement des divergences au sein du MDR. La tenue du premier congrès national a été retardée à plusieurs reprises et le combat des chefs est évidemment au centre des débats (…) »10. Lors du premier congrès national du parti MDR, F. Twagiramungu fut élu président. Mais, les problèmes internes n'étaient pas réglés. Sur ce sujet, J. Bertrand note :


« Il semble, en fin de compte, qu'avant même l'élection des tractations avaient permis à F. Twagiramungu de se retrouver candidat unique au poste de président du parti »11. D'après des témoignages qui m'ont été communiqués par certaines personnes qui ont participé à ce premier congrès du MDR (été 1992, dans les locaux du Conseil National pour le Développement - CND), la procédure de l'élection du président du parti se serait déroulée comme suit : toute la matinée, les ténors du parti ont présenté à l'assemblée et aux invités le programme du MDR. Dans l'après-midi, il y avait au programme les fameuses élections du Bureau Politique du parti, en particulier le « président ». Dès le début de l'élection, les représentants des différentes préfectures du Rwanda au même poste s'avancèrent, l'un après l'autre, pour se désister ! Or, selon des témoignages concordants, E. Gapyisi était le préféré des militants de base du parti. Ainsi, il était attendu dans la salle, lors du premier congrès, pour être « acclamé » en tant que nouveau président du parti - succédant ainsi à G. Kayibanda le « héros » national pour les Hutu, lui qui avait réussi à chasser la monarchie du pouvoir en 1959 ! Malheureusement pour les militants présents au congrès, E. Gapyisi, lui aussi s'avança - tenant une béquille à la main et déclara : « Ku mpamvu z'ubumwe mw'ishyaka, nahisemo kutiyamamariza kuba perezida w'ishyaka » [« pour des raisons de l'unité du parti, j'ai préféré renoncer à ma candidature au poste de président du parti »]. Il y aurait eu du bruit dans la salle, la majorité des militants étant mécontents de cette décision. En même temps, une poignée de JDR (Jeunes Démocrates Républicains) - le mouvement de jeunes du parti MDR -, scandaient « Rukokoma », surnom de F. Twagiramungu [surnom qui signifie « conférence nationale » dont Monsieur F. Twagiramungu avait été le chantre au début des années 90]. Après s'être retiré quelques instants, F. Twagiramungu s'avança devant la scène et annonça sa candidature « unique » au poste de président du parti ! Enfin, après un moment de délibération, un cacique du parti se présenta sur scène et proclama F. Twagiramungu comme « élu » au poste de président du parti. Immédiatement, F. Twagirangu distribua des T-shirts sur lesquels étaient imprimés son effigie et il prononça son premier discours de « chef » du parti ! Certaines délégations auraient quitté la salle, d'autres se réunirent en petits groupes, sans prêter attention au discours du nouveau président du parti.


Même aujourd'hui, certains Rwandais soupçonnent - à tord ou à raison - le Front Patriotique Rwandais d'avoir manipulé à distance ces premières élections au sein du parti MDR tant redouté ! D'autres observateurs, au contraire, ont soupçonné J. Habyarimana et son Akazu d'être derrière la même manipulation pour diviser le MDR. Cependant, personne n'avance des preuves matérielles pour étayer l'une ou l'autre des deux hypothèses de manipulation extérieure du parti MDR au début des années 90. Le seul renseignement historique que nous pouvons en tirer c'est que, même après avoir renoncé au poste de président du parti MDR, E. Gapyisi se situait toujours au-dessus de la mêlée et avait un pouvoir charismatique et politique incontestable. Il sera assassiné en rentrant chez lui à Kigali, en mai 1993. Malgré les manifestations d'apparences, le parti MDR ne s'est jamais remis des mêmes divisions internes constatées lors de son premier congrès national en 1992.


3. Le PSD
« Parti Social Démocrate »


Après l’assassinat de E. Gapyisi, tous ceux qui revendiquaient la « neutralité » entre le parti politique MRND du président J. Habyarimana et le Front Patriotique Rwandais se sont retournés vers F. Gatabazi. Celui-ci était président fondateur du parti politique PSD - « Parti Social Démocrate - dont les idées et le programme étaient très proches de ceux du MDR. D’ailleurs, F. Gatabazi aurait fait partie des initiateurs du « renouveau » du MDR ; mais, suite à la « guerre des chefs » qui sévissait dans ce mouvement politique, il aurait décidé de créer son propre parti indépendant.


F. Gatabazi n’était pas un inconnu dans la vie politique au Rwanda : au début des années 80, il avait été ministre des affaires sociales et avait géré la crise des réfugiés rwandais expulsés de l’Ouganda à l’époque ! Et parmi ces anciens réfugiés, certains étaient devenus membres - voire même chefs pour quelques uns - du Front Patriotique Rwandais.


Malheureusement, comme E. Gapyisi avant lui, F. Gatabazi, leader du PSD, sera assassiné le 21 février 1994 en rentrant chez lui.


En conclusion, le résumé de J. Bertrand sur la situation politique au Rwanda dans les années qui ont précédé le génocide de 1994 est riche de sens :


« Les deux années 1993 et 1994 sont marquées par l'évolution concomitante de deux facteurs : d'une part, la radicalisation ethnique des positions, d'autre part la bipolarisation de la vie politique autour de deux belligérants. Cette évolution marque en fait l'opposition politique de ceux qui ne veulent pas voir le régime s'effondrer à ceux qui ne veulent rien d'autre que le renverser. Mais les manipulations des différents groupes politiques, qui cherchent à obtenir l'appui des masses, vont entraîner la détermination des positions en fonction de ces objectifs selon une ligne de partage unique, celle de l'ethnisme »12.


II. CONTROVERSE SUR L’ATTENTAT DU 06 AVRIL 1994


Nous abordons maintenant un sujet qui suscite, voire même qui déchaîne les passions depuis le 06 avril 1994. En même temps, beaucoup d’observateurs considèrent l’attentat qui a coûté la vie au feu président J. Habyarimana du Rwanda, au feu président C. Ntaryamira du Burundi et à certains hauts dignitaires du régime rwandais de l’époque comme étant « l’élément déclencheur » du génocide au Rwanda en 1994.


Dans mes dernières publications13, j’ai présenté l’extrait d’un entretien qui m’avait été accordé par un « partisan » de l’ancien régime de J. Habyarimana concernant l’attentat du 06 avril 1994 dans lequel ce dernier est mort. Voici à présent, le point de vue d’un partisan de « première heure » du Front Patriotique Rwandais sur le même attentat qui est considéré par beaucoup d’observateurs comme étant « l’élément déclencheur » du génocide au Rwanda en 1994.


Mon interlocuteur me parlait depuis plus d’une demi-heure de son histoire personnelle. Au bout d’un moment, il bondit sur l’actualité pour essayer, me semble-t-il, de tester la « neutralité » scientifique de mes recherches sur les événements historiques à l’origine du génocide au Rwanda. Au moment de notre rencontre, une enquête judiciaire était à la « Une » en France au sujet de l’attentat du 06 avril 1994 à Kigali. Voici l’extrait de l’échange que j’ai eu avec mon interlocuteur :


Mon interlocuteur : Que pensez-vous de l’actualité sur cet attentat ? J’ai répondu : Je n’en sais rien. Toutes les pistes sont à exploiter pour connaître la vérité. Puis, je ne vivais pas au Rwanda à l’époque du génocide ; je n’ai donc pas de point de vue sur le sujet.


Mon interlocuteur : Mais, c’est une polémique inutile ! On connaît les coupables ; ce sont les extrémistes Hutu. Pourquoi continuer à faire des débats interminables ?


J’ai répondu : C’est possible.


Mon interlocuteur : Vous dites que « c’est possible » ? Vous doutez ? Pensez-vous que ce serait quelqu’un d’autre le coupable ?


J’ai répondu : Les coupables ? Ce seraient peut-être les Hutu, ou bien quelqu’un d’autre ! Pour moi, tout est possible.


Mon interlocuteur : Ah !....Oui ! Vous venez de dire que vous n’étiez pas au Rwanda à l’époque du génocide. Je vous assure, Kinani [le feu président J. Habyarimana] avait changé : il avait signé les Accords de Paix et avait accepté de partager le pouvoir avec le FPR et l’opposition. Ce sont donc les extrémistes de son entourage qui l’ont assassiné pour s’emparer du pouvoir et exécuter le génocide. C’est clair. Il n’y a pas de doute pour tous ceux qui vivaient au Rwanda à l’époque des faits.


J’ai répondu : Ah ! Bon ! Si je vous comprends bien, le feu président J. Habyarimana est un martyr ; le Tout-puissant Colonel E. Sagatwa est un martyr car il était avec le président dans le même avion ; le chef d’État Major de l’armée régulière, le Général D. Nsabimana est aussi un martyr car il était dans le même avion ; ainsi que tous les membres d’équipage et tous ceux qui accompagnaient le président. Puis, le premier Ministre, Mme A. Uwiringiyimana et tous les ministres qui ont été assassinés dès le 07 avril 1994, dont Monsieur B. Ngurinzira, ministre des Affaires Étrangères, sont aussi des martyrs de la paix comme le président. Il ne reste qu’à demander au Pape de les canoniser !


Mon interlocuteur : Ah ! Non ! Le feu président J. Habyarimana et les membres de son entourage qui étaient dans l’avion, ce ne sont pas des martyrs ! Ce sont des planificateurs du génocide ! Quant à Mme A. Uwiringiyimana et les ministres de l’opposition, c’est vrai. Eux ce sont des martyrs de la paix.


J’ai répondu : Mais, c’est vous qui venez de me dire que le président J. Habyarimana aurait été victime du complot des extrémistes Hutu qui n’auraient pas accepté le partage du pouvoir avec l’opposition et le FPR. De mon point de vue, tous ceux qui étaient dans l’avion abattu le 06 avril 1994 ne pouvaient pas être au courant de ce « complot » dont vous me parlez car, à moins d’être suicidaires, je ne comprends pas comment ils auraient pu monter dans le même avion !


J’ai poursuivi mon raisonnement en m’adressant à mon interlocuteur : Vous vous rendez compte de ce que vous m’annoncez ? Au cas où le feu président J. Habyarimana n’aurait pas planifié le génocide ; au cas où tous ceux qui étaient avec lui dans l’avion le 06 avril 1994 n’auraient pas préparé le génocide - selon vos affirmations tous auraient été victimes du complot de certains Hutu extrémistes ; et étant donné que le premier ministre et plusieurs ministres de l’opposition ont été - eux aussi - victimes du génocide dès le 07 avril 1994 ; au cas où tout cela se confirmerait, en quoi le génocide de 1994 engagerait-il la responsabilité du régime des Hutu de l’époque ? Car les principaux responsables de ce régime auraient été, eux aussi, victimes des mêmes criminels génocidaires !


J’ai ajouté : Vous vous rendez compte des conséquences d’une telle hypothèse, si jamais elle était confirmée ?


Mon interlocuteur m’a regardé, étonné, et a pris la parole : Que faudrait-il dire alors, selon vous ?


J’ai répondu : Je n’en sais rien ! Cherchez encore et essayez de trouver des arguments inattaquables sur le plan logique !


L’échange que je viens de présenter ci-dessus résumerait l’essentiel de la controverse sur l’attentat du 06 avril 1994 qui a coûté la vie au feu président J. Habyarimana et à ceux qui étaient avec lui dans l’avion. Jusqu’à ce jour, les questions que j’ai posées à mon interlocuteur dans l’échange précédent demeurent. Comme le débat se poursuit dans les média et sur le plan judiciaire, je laisse à mes futurs lecteurs et lectrices le soin de se faire une opinion objective en tenant compte des éléments de preuves présentés par chaque partie : le camp des Hutu qui étaient au pouvoir en 1994, le camp du Front Patriotique Rwandais et le camp des pays occidentaux qui étaient impliqués dans le conflit rwandais à l’époque des faits.


Pour cela, dans l’attente des conclusions de la Justice et compte tenu des seuls éléments à notre disposition aujourd’hui à travers les média, mon point de vue personnel est que les Hutu « extrémistes » proches du feu président J. Habyarimana et les Tutsi « extrémistes » proches du président rwandais actuel P. Kagame ne disposaient ni des moyens logistiques ni des moyens diplomatiques de dissuasion pour se permettre d’assassiner deux présidents dans un même attentat ! De plus, la seule présence des militaires français dans le même avion qui fut abattu le 06 avril 1994 à Kigali constituait un élément dissuasif et un obstacle quasi-infranchissable pour les Hutu comme pour les Tutsi.


Certes, les deux camps - celui des Hutu et celui des Tutsi - auraient pu se préparer à une éventuelle fin tragique de la situation politique au Rwanda à l’époque. Cependant, même le Rwandais lambda et les étrangers qui vivaient au Rwanda craignaient la survenue d’une possible « fin de règne » sanglante : depuis la fin du 19ème siècle, le même phénomène de violences collectives se reproduit dans les mêmes circonstances !


1 © SEBUNUMA D., Rwanda : Crimes d'honneur et influences régionales, Éditions Umusozo, Issy-les-Moulineaux, 2012.

2 BERTRAND J., Rwanda Le piège de l'histoire, Paris, Karthala, 2000.

3 Ibid., p. 198.

4 CHRETIEN J.-P., Article « La révolte de Ndungutse (1912) - Forces traditionnelles et pression coloniale au Rwanda allemand », in Revue française d'histoire d'outre-mer, n° 217 - 4e trimestre 1972.

5 In ibid.

6 Ibid., pp. 674 - 675.

7 BERTRAND J., Rwanda Le piège de l'histoire, op. cit., p. 207.

8 Ibid.

9 Ibid.

10 Ibid.

11 Ibid.

12 Ibid., p. 256.

13 SEBUNUMA D., La compulsion de répétition dans les violences collectives, thèse de doctorat soutenue en 2011 à l'Université Paris-Diderot Paris 7, publiée ensuite par L'Atelier National de Reproduction des Thèses, Université Lille3 (2012) ; puis aux Éditions Umusozo, Paris, 2013.

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Déogratias SEBUNUMA : Psychologue clinicien - Auteur


Titulaire du Doctorat de "Recherche en psychopathologie fondamentale et psychanalyse".

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Cet ouvrage est disponible auprès de l'Atelier National de Reproduction des Thèses (ANRT) - Lille 3, France.

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