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RWANDA : LA VIE POLITIQUE DES ANNÉES 1960 - 19801
La place du Rwanda dans le contexte régional
La crise politique au Rwanda, après la mort de Kigeli Rwabugili en 1895, a entraîné une bipolarisation idéologique au sein de la monarchie dominée par les Tutsi : deux familles cherchant chacune à s’emparer du pouvoir, la bataille fut engagée entre elles. Cette guerre purement idéologique suscita des alliances politiques selon que l’on était pour ou contre tel ou tel rival.
Depuis cette guerre civile à la fin du 19ème siècle, chaque fin de règne au Rwanda a constitué le facteur déclencheur de violences collectives. Plus particulièrement, en 1959, la fin de règne correspondait avec la fin du système monarchique au Rwanda. Pour cela, ce ne sont plus les seuls membres de la dynastie royale qui furent concernés par les massacres - en tant que victimes et/ou bourreaux -, c’est plutôt tout le pays qui fut ravagé par la guerre civile.
1. La jeune république et le piège de l’armée
A la fin des années 50 (...), les troubles sociaux ont fait naître de nouvelles alliances politiques au Rwanda et celles-ci ont pris le pouvoir après la chute de la monarchie. Cependant, cette fois-ci, les nouvelles alliances dépassaient les pseudos ethnies Hutu et Tutsi : « La jacquerie de 1959 a été en grande partie provoquée par l’intransigeance d’une élite politico-administrative conservatrice, qui refusait la démocratisation face aux revendications d’une nouvelle élite Hutu, voire d’une contre-élite Tutsi beaucoup plus moderne au pouvoir »2.
Les leaders « progressistes » Hutu et Tutsi ont ainsi formé le premier gouvernement du Rwanda post-colonial. En même temps, le nouveau pouvoir « républicain » s’est doté d’une « Armée Nationale » qui, comme dans beaucoup d’autres pays d’Afrique, constituera un véritable piège pour la démocratie :
Lors de la création de l’Ecole Supérieure Militaire - qui a assuré la formation de la majorité des officiers de l’Armée Rwandaise, deux personnages faisaient partie de la première promotion au début des années 60 : J. Habyarimana et A. Kanyarengwe. Dès lors, ces deux personnages seront au centre de tous les bouleversements de l’histoire politique et militaire du pays jusqu’au déclenchement du génocide de 1994.
Plus particulièrement, l’arrivée à la tête de l’Armée Nationale de ces deux Hutu, tous originaires du Nord - autrement dit des Bakiga, c’était tellement historique que l’événement n’allait pas passer inaperçu :
D’abord, rappelons que les Bakiga - dont le « héros du Mulera Lukara » - avaient déstabilisé le régime du roi Yuhi Musinga et défié l’administration coloniale allemande. Certains observateurs n’hésitent pas à affirmer que la création d’une « carte d’identité » par l’administration belge, dans les années 30, aurait eu comme motif la volonté d’exclure les belliqueux Bakiga de toute intrusion dans les affaires coloniales ! Même si aucune preuve matérielle ne permet d’étayer cette hypothèse, nous pouvons néanmoins affirmer que les Belges se méfiaient des Bakiga : à partir de l’article de J.-P. Chrétien que nous avons cité dans la première partie3, nous savons déjà que les Belges menaient des incursions au pays des Bakiga à partir du Congo Belge - alors que le Rwanda était à cette époque une colonie allemande.
Soudainement, au moment de l’indépendance du Rwanda, c’est aux Bakiga que l’administration coloniale belge a confiée le pouvoir militaire ! Etant donné que le pouvoir politique de la jeune république était entre les mains des Hutu du Sud - les Banyenduga -, de nouvelles rivalités politiques allaient naître entre les Bakiga majoritairement militaires et les Banyenduga majoritairement politiciens ! A noter que, grâce aux nombreux établissements scolaires créés par les missionnaires dans la région du Sud, cette région comptait aussi le plus grand nombre d’intellectuels du Rwanda. Pour cela, presque toute l’administration du pays était entre les mains des Banyenduga dans les années 60.
Par ailleurs c’est dans le sud et à l’est du Rwanda que le brassage ethnique a été pratiqué depuis la nuit des temps.
Par conséquent, il n’est pas évident de distinguer les Hutu et les Tutsi dans les régions du sud et de l’est du Rwanda à partir des pseudos critères morphologiques de certains chercheurs : seule la mention « ethnique » de la carte d’identité pouvait indiquer qui est qui ! Autrement dit, la classe sociale d’appartenance tout simplement.
Pour toutes ces raisons, dans les années 60, beaucoup de Rwandais ont changé de carte d’identité pour appartenir à la « majorité » des vainqueurs, à savoir la majorité des Hutu !
Cependant, tous ces changements d’appartenance politique et « ethnique » avaient lieu principalement au sud, au centre et à l’est du pays.
Nous comprenons ainsi que l’affaire « Lukara » est restée gravée dans la mémoire collective des régions du Nord : exclus du pouvoir par le roi Musinga et les Allemands, ils n’ont pas été non plus « élus » par l’administration coloniale belge aux différents postes de responsabilités après la Première Guerre Mondiale. J. Habyarimana et A. Kanyarengwe avaient ainsi une « revanche » à prendre sur les Banyenduga ! Mais, avant qu’une occasion propice puisse se présenter, ils avaient d’abord une « guerre » à mener contre les monarchistes en exil : dès les mois qui ont suivi la proclamation de l’indépendance du Rwanda, les partisans du roi en exil, Kigeli Ndahindurwa, ont immédiatement lancé des attaques contre le Rwanda à partir des pays limitrophes.
L’indépendance : rappel du contexte
Pour situer les événements dans leur contexte, revenons brièvement sur l'implication de l'administration coloniale belge dans les changements politiques des années 60 au Rwanda :
Selon Willame J.-C., « le Colonel Logiest qui venait d'être désigné comme Résident civil spécial du Rwanda (…) ne cacha pas son hostilité à l'égard de l'UNAR, de ses dirigeants et du système monarchique en vigueur : entre mars et mai 1960, le Conseil spécial qu'il présidait décida la suppression des rites royaux (Abiru) et du tambour Kalinga, tandis que les privilèges de pâturages des Tutsi sur les jachères agricoles de leurs clients « hutu » étaient suspendus. Les « réfugiés » tutsi restèrent exilés en leur pays (…). Les dirigeants du Parmehutu, qui étaient les seuls à accepter la politique de la puissance tutélaire » et qui eurent donc toutes les faveurs de l'administration par rapport à une UNAR « indépendantiste » et de plus en plus anti-coloniale, remportèrent une victoire décisive aux élections communales de juin-juillet 1960. Le 25 juillet, le Mwami quitta définitivement le Rwanda pour la capitale congolaise ; avec lui disparaissait une institution qui avait toujours été considérée comme le ciment d'un territoire difficile à administrer »4.
Comment se fait-il que la Belgique ait choisi de changer d’alliance, dès la fin des années 50, pour soutenir les Hutu contre la monarchie des Tutsi au Rwanda ? Bien entendu, les Hutu se félicitaient de cette victoire mais, des questions subsistent : comment une masse populaire de paysans sans instruction aurait-elle réussi à prendre conscience de la « démocratie » en si peu de temps et à renverser une monarchie millénaire en moins d’un an ?
Les raisons objectives de la défaite du parti royaliste UNAR et la chute du roi se trouveraient ailleurs : dès sa création, le parti royaliste UNAR afficha des idées indépendantistes à l’encontre de l’administration coloniale belge. Par la suite, le même parti aurait multiplié des contacts avec d’autres mouvements indépendantistes de la région, en particulier le parti politique de P. Lumumba au Congo Kinshasa. Enfin, l’UNAR prônait, si nécessaire, l’utilisation de la force - la guerre d’indépendance - pour « libérer » le Rwanda du colonialisme. F. Rukeba, « héritier » de la politique de « résistance » au colonialisme du roi défunt Musinga [mort en exil au Congo-Kinshasa au début des années 40], devint le chef de file de l’opposition à l’occupation coloniale. Toutes ces raisons auront été aggravées par l’étiquette qui avait été donnée aux mouvements indépendantistes en Afrique, et en particulier dans la région des Grands-Lacs africains : ces mouvements politiques indépendantistes étaient catalogués comme étant « communistes », - à l’instar du mouvement politique de P. Lumumba. En un mot, la « jacquerie » de 1959 ne fut pas nécessairement l’œuvre autonome des leaders Hutu et la « majorité » des paysans Hutu ! L’ingérence immédiate de « la puissance tutélaire » fut décisive dans la réussite de la fameuse « révolution des Bahutu » de 1959. En effet, comme le témoigne l’observation de J.-C. Willame citée ci-dessus, c’est le Colonel Logiest - qui est devenu par la suite « Résident spécial » de la Belgique -, qui dirigeait indirectement le pays !
Comme nous allons le constater dans les paragraphes qui suivent, toute la décennie de 1960 - 1970 au Rwanda fut marquée par une « guerre froide » régionale qui expliquerait, du moins en partie, l’intérêt de l’alliance des Occidentaux avec les Hutu au pouvoir.
2. Les attaques extérieures
Jouissant « des acquis de la révolution » de 1959 d’une part, puis du soutien de l’Occident d’autre part, les Hutu nouvellement installés au pouvoir ont créé des conditions qui allaient favoriser un sentiment d’inégalités au sein de la population. Aussi, malgré la campagne menée contre la monarchie, tous les Rwandais n’étaient pas opposés au retour du roi. Ce climat de nouvelles tensions internes fragilisait en même temps le pouvoir :
« Le nouveau système présidentiel n'est pas sans rappeler (…) celui de l'ancienne monarchie « revisitée ». Grégoire Kayibanda va désormais incarner « l'idéal de la solidarité hutu de la même manière que le Mwami symbolisait naguère l'idéal de la suprématie tusi ». Comme le Mwami, le président de la République est l'objet d'une vénération de la part de son peuple hutu, vénération semblable à celle que l'on voue à un monarque » (...). « Mais le nouveau monarchisme va au-delà de cette symbolique. A l'instar du « temps féodal », le système Kayibanda renoue, tout naturellement pourrait-on dire, tant avec la réification du statut inviolable, irresponsable et inaccessible des Mwami qu'avec une stratégie de type clientéliste indispensable pour contenter et le noyau dur des « pionniers » de la révolution et les leaders disposant d'un fort enracinement local, notamment ceux de la région septentrionale (…) »5.
C’est dans ce contexte de tensions politiques internes que les royalistes en exil lancèrent les premières attaques militaires pour essayer de s’emparer du pouvoir. La conséquence directe aura été que ces mêmes attaques menées à partir des pays voisins du Rwanda servirent d’arguments aux Hutu au pouvoir pour consolider des inégalités sociales et légitimer les violences dirigées contre les populations civiles.
« Ces envahisseurs, on les appelle les inyenzi, c'est-à-dire les cafards. La propagande hutu en fait des ennemis redoutables parce qu'ils n'attaquent, dit-on, que la nuit et qu'ils sont aidés par leurs congénères qui sont restés à l'intérieur après les massacres de 1959 »6.
Selon J.-C. Willame, « il exista sans doute des connivences quadrangulaires entre certains milieux politiques burundaises, la tendance radicale de l'UNAR extérieure, l'ambassade de Chine populaire à Bujumbura et des éléments de l'Armée populaire de libération du Kivu dirigée à l'époque par le Zaïrois Gaston Soumialot. Il est même probable, selon F. Reyntjens, que des mutins de l'armée congolaise qui avaient rejoint la rébellion muléliste du Kivu aient encadré les inyezi lors de l'attaque du Bugesera »7. D’après J.-C. Willame, F. Reyntjens « estime toutefois que ce type de relations ne prêta guère à conséquence ; elles ne reposaient d'aucune façon sur un socle idéologique et politique sérieux et n'étaient que la traduction d'un opportunisme petit bourgeois (…) »8.
Néanmoins, sur ce point précis de la collaboration entre « la tendance radicale de l’UNAR extérieure » et « des éléments de l’Armée populaire de libération du Kivu » au Congo Kinshasa, notre point de vue diffère un peu de celui de J.-C. Willame : celui-ci semble négliger l’influence de cette « collaboration » régionale entre différents mouvements indépendantistes des années 60. Deux événements auront marqué cette période et inquiété les autorités rwandaises et l’Occident :
D’une part, c’est au milieu des années 60 que Che Guevara séjourna au Congo Kinshasa pour aider la rébellion à s’organiser. Selon certaines sources, quelques dirigeants de l’UNAR extérieure auraient participé à des rencontres avec le « mythe vivant » de la guérilla à l’époque. Plus concrètement, le rapprochement entre la rébellion du Congo Kinshasa et celle des Rwandais exilés aura une conséquence directe : le pouvoir des Hutu au Rwanda brandissait « l'épouvantail de nouvelles invasions extérieures bien armées et bien préparées qui ne se matérialiseront jamais »9.
D’autre part, c’est en 1967 que le Mwalimu J. Nyerere, président de la Tanzanie à l’époque, prononça le discours fondateur de l’« Ujamaa » ou « Socialisme africain ». Ce fut un autre tournant décisif dans la « guerre froide » de la région des Grands-Lacs d’Afrique :
La présence de Che Guevara au Congo Kinshasa avait entraîné une conséquence contraire au résultat escompté : les puissances occidentales avaient soutenu sans réserve le pouvoir du gouvernement officiel à Kinshasa et l’avaient aidé à écraser toutes les rébellions à l’est du pays. Ainsi, la majorité des troupes rebelles s’étaient réfugiés en Tanzanie et dans les pays de l’Afrique australe où se poursuivaient encore les guerres d’indépendance. Pour toutes ces raisons, les inquiétudes du Rwanda concernaient aussi la sécurité à la frontière tanzanienne. Certes, le danger venant du Burundi était toujours prévisible mais, la pression exercée par l’Occident sur ce pays avait dissuadé les Tutsi au pouvoir à Bujumbura malgré leur sympathie envers la monarchie rwandaise en exil.
Le « Socialisme africain » de J. Nyerere constituait ainsi une alternative aux idées révolutionnaires radicales de Che Guevara. Nous sommes en droit de souligner que tous ces guérilleros africains se reconnaissaient plus dans la doctrine du Mwalimu, un « Africain » comme eux, et moins dans celle du « Che » qui était perçu comme un « Européen » de par ses origines latino-américaines.
D’après différents témoignages que j’ai obtenus auprès de certains Rwandais qui ont connu le régime de G. Kayibanda, celui-ci se serait rapproché du Mwalimu J. Nyerere dans l’intérêt d’isoler définitivement les combattants de l’UNAR qui s’étaient installés en Tanzanie après les différentes défaites aux côtés des rebelles congolais dans la région du Kuvu. Or, suite à son idéologie « communiste-socialiste » et son aide aux mouvements indépendantistes, à cette époque, la Tanzanie vivait dans l’isolement politique et économique.
Pour cela, se rapprocher de la Tanzanie - même pour des raisons stratégiques - n’était pas une bonne initiative pour le Rwanda. Cependant, l’effet fut immédiat sur le terrain : dès la fin des années 60, les attaques extérieures contre le Rwanda cessèrent. Néanmoins, le président G. Kayibanda allait sans doute commettre une nouvelle erreur politique sur le plan régional, à savoir son appréciation sur la politique intérieure au Burundi. Nous allons développer ce point dans la partie qui suit.
3. Le coup d’État de 1973
« A mesure qu'approche l'échéance des élections présidentielles de 1973, les aigreurs vont opposer les « gens du Nord » aux « gens du Centre et du Sud ». Les premiers, surtout présents dans l'armée, ont le sentiment d'être minorisés au profit d'une mince élite qui est, dit-on, entièrement dominée par des originaires de la préfecture de Gitarama, c'est-à-dire de la région du président. Celui-ci apparaît de plus en plus isolé sur la scène politique et coupé des réalités du pays. En principe, son mandat présidentiel vient à expiration puisqu'il n'est plus rééligible après trois mandats successifs »10.
Certes, les travers du régime des Hutu décrits ci-dessus avaient fragilisé le président G. Kayibanda. Cependant, c’est surtout le contexte régional qui aura précipité sa chute comme le souligne J.-C. Willame :
« (…) Le contexte régional est propice à une nouvelle explosion ethnique : on rappellera ici qu'un génocide a décapité l'élite politique hutu et a fait plus de 100.00 morts dans le Burundi voisin en 1972, ce qui va renforcer le sentiment sécuritaire anti-tutsi au Rwanda. C'est donc dans un climat de fortes incertitudes politiques, tant intérieures qu'extérieures, qu'une nouvelle « chasse aux Tutsi » (…) se déclenche en mars 1973 »11.
Lorsque se produit le massacre des Hutu au Burundi en 1972, plusieurs centaines de milliers de Burundais se réfugièrent au Rwanda et en Tanzanie. Pour G. Kayibanda, c’était une occasion d’intervenir au Burundi - directement ou indirectement en aidant les combattants Hutu - pour régler définitivement le problème d’insécurité aux frontières du Rwanda. En même temps, cette « campagne guerrière » aurait pu servir à redorer le blason du régime des Hutu rongé par des tensions internes et inquiet de son avenir suite au problème des réfugiés tutsi.
C’est dans ce contexte d’incertitude quant à la politique interne et externe que les Bakiga, le Général J. Habyarimana et le Colonel A. Kanyarengwe prirent le pouvoir avec la bénédiction de l’Occident !
Tous ces bouleversements démontrent que l’histoire du Rwanda, dès la fin des années 50, a toujours été influencée par le contexte régional, en particulier les enjeux internationaux relatifs à la « guerre froide » que se livraient les grandes puissances de ce monde par l’intermédiaire des leaders politiques locaux.
4. Les années 80 et le contexte régional
Sur le plan politique, après la prise du pouvoir par J. Habyarimana en 1973, des massacres furent commis contre d’anciens collaborateurs de G. Kayibanda : arrêtés et emprisonnés sans jugement, plusieurs hauts dirigeants du régime de G. Kayibanda ont été tués sans que leurs familles respectives en soient informées. Ces crimes aggraveront les divisions régionales qui existaient déjà depuis l’indépendance du Rwanda.
Sur le plan sécuritaire, le Rwanda fut à nouveau stabilisé dans les campagnes et aux frontières avec les pays voisins. Le nouveau président s’employa à défendre une politique d’« Unité, Paix et Développement » : c’était la devise du parti unique qu’il créa en 1975, le « Mouvement Révolutionnaire National pour le Développement ». Pour dépasser les divisions « ethniques » qui avaient été ravivées par les attaques de certains Tutsi réfugiés dans les pays limitrophes, J. Habyarimana privilégia la « politique de bon voisinage » avec les pays de la sous-région. Il parvint ainsi à mettre fin aux tensions diplomatiques avec le Burundi.
« Guerre froide » oblige !
Très courtisé par l’Occident, certains pays n’hésiteront pas à signer des « Accords de Coopération Militaire » avec le Rwanda. De par ce volontarisme diplomatique, J. Habyarimana se démarquait de la politique étrangère de son prédécesseur G. Kayibanda : celui-ci aurait refusé, au début des années 70, de céder un terrain [à l’est du Rwanda, dans la commune de Rusumo] pour que l’Occident y construise une base militaire afin de surveiller la Tanzanie « communiste » en face ! Et cela lui a coûté très cher !
Cependant, « la politique de bon voisinage » avec les pays limitrophes ne réglait pas le problème des milliers de réfugiés qui étaient éparpillés dans toute la région des Grands-Lacs. De plus, J. Habyarimana ne changea rien en ce qui concerne les rivalités entre différentes régions du pays : désormais, le Nord était autorisé à prendre sa revanche sur le Sud ! Ceci entraîna la mise en place d’une « politique d’équilibre régionale » dont le but était de « favoriser » le Nord afin que cette région puisse « rattraper » son retard concernant l’enseignement secondaire et le développement économique. D’où la naissance d’une nouvelle élite de « clients » originaires du Nord, au mépris d’autres régions du pays :
« Pris dans ses propres contradictions, le régime du président Habyarimana sombra peu à peu dans les mêmes travers que ceux de son prédécesseur : népotisme, régionalisme, corruption (…) »12. A la fin des années 70, le pays était à nouveau divisé : non plus entre Hutu d’un côté et Tutsi de l’autre, mais plutôt entre « gens du Nord » d’une part et le reste du pays d’autre part. Bien entendu, ce sont les « gens du Sud » qui se sentaient le plus lésées car, ils avaient déjà exercé le pouvoir ! Quant à d’autres régions, les deux règnes des Hutu G. Kayibanda et J. Habyarimana ne différaient en rien à l’ancienne domination monarchique des Tutsi ! C’était même devenu pire pour certaines régions du pays, l’est du Rwanda par exemple.
Au sommet du pouvoir, les Bakiga eux aussi, ont fini par se déchirer entre eux : au début des années 80, un coup d’État contre le pouvoir de J. Habyarimana fut déjoué ! Les commanditaires présumés furent arrêtés, sauf un : le Colonel A. Kanyarengwe avait réussi à s’enfuir. Mais où ? En Tanzanie… ! Bien entendu !
Un nouveau tournant historique régional :
la prise d’otages d’Entebbe en Ouganda
En 1976, il y eut une prise d’otages à Entebbe en Ouganda : un avion avait été détourné sur l’aéroport d’Entebbe avec l’accord du dictateur Idi Amin Dada, président de l’Ouganda à l’époque. Parmi les otages, un grand nombre d’entre eux étaient des Juifs. D’après plusieurs témoignages de certains Rwandais qui étaient réfugiés à Kampala, cet événement aura constitué un tournant historique dans la région : nous ne reviendrons pas sur l’opération militaire spectaculaire de l’État d’Israël qui a permis la libération des otages à Entebbe. En revanche, nous allons nous intéresser aux événements qui ont suivi cet événement. Car, certains témoins qui vivaient à Kampala à cette époque font, à tort ou à raison, un lien de cause à effet entre la prise d’otages à Entebbe en 1976 et la chute du dictateur Idi Amin Dada.
C’est en effet en 1978 que l’Ouganda d’Idi Amin Dada déclara la guerre à la Tanzanie de J. Nyerere. Les raisons de cette attaque restent mystérieuses. Cependant, certains Rwandais qui vivaient à Kampala que j’ai pu interroger sont formels : Idi Amin Dada aurait été indirectement « influencé » pour attaquer la Tanzanie : selon l’un des témoins, le même dictateur aurait sous-estimé son voisin du sud, estimant que l’Ouganda était la plus grande « puissance militaire » dans la région des Grands-Lacs d’Afrique ! Pour cela, Idi Amin Dada se serait « autorisé » à « aller donner une leçon de modestie aux « communistes » tanzaniens » ! Or, selon les mêmes témoignages qui ne manquent pas d’intérêts pour nous aujourd’hui, le dictateur ougandais ne savait pas qu’il tombait dans un piège ! Ainsi, lorsqu’il a franchi la frontière pour attaquer la Tanzanie, Idi Amin Dada fut non seulement vaincu, mais aussi chassé du pouvoir à Kampala par l’armée tanzanienne étonnamment bien équipée et bien organisée !
Par conséquent, une question subsiste selon les différents témoins de cette guerre qui mit fin au règne d’Idi Amin Dada en Ouganda : comment la Tanzanie a-t-elle pu non seulement vaincre Idi Amin Dada, mais aussi le chasser du pouvoir en si peu de temps ? Ce qui est sûr, c’est que les vainqueurs d’Idi Amin Dada ont imposé leur candidat pour le remplacer au pouvoir, à savoir le « revenant » M. Obote. Celui-ci, ami personnel du président tanzanien J. Nyerere de l’époque, s’était réfugié en Afrique australe après le coup d’État organisé par Idi Amin Dada en 1971. Pour cela, avec l’appui de la Tanzanie, M. Obote sera réélu président en 1980.
Néanmoins, la reprise du pouvoir par M. Obote ne mettait pas fin au système dictatorial des militaires fidèles à Idi Amin Dada. Celui-ci, même en exil, continuait à influencer les cadres de l’armée qui lui restait fidèle en Ouganda. Pour cela, l’armée tanzanienne fut obligée de s’installer dans plusieurs sites du sud du pays pour empêcher aux fidèles d’Idi Amin Dada de s’emparer du pouvoir à nouveau. Mais, toutes ces opérations avaient un coût que la Tanzanie ne pouvait pas supporter longtemps. Surtout que, avant la guerre contre Idi Amin Dada, le pays endurait un isolement politique et économique sur le plan international comme nous l’avons déjà développé.
5. La crainte de M. Obote et l’erreur de J. Habyarimana
Dans les régions du sud de l’Ouganda occupées par l’armée tanzanienne, au début des années 80, vivait une forte communauté de réfugiés rwandais. Pour éviter que des Rwandais puissent profiter des fragilités politiques du moment pour s’ingérer dans les affaires ougandaises, M. Obote renvoya chez eux, au Rwanda, des milliers de réfugiés rwandais installés dans le sud de l’Ouganda depuis les années 60.
Les réfugiés rwandais, chassés de l’Ouganda par M. Obote, débarquèrent dans la région de l’est du Rwanda. Par la suite, au moyen d’un jeu secret dont personne n’a réussi à m’expliquer la nature, au lieu de les accueillir et de les intégrer dans la société rwandaise, J. Habyarimana renvoya à son tour ces mêmes réfugiés rwandais en Ouganda : mais, cette fois-ci, dans la région contrôlée par la guérilla de Y. Museveni au début des années 80 ! Sans le savoir, J. Habyarimana créait lui-même indirectement le Front Patriotique Rwandais qui envahira le Rwanda en 1990 !
En effet, afin de contourner les difficultés internes liées à la popularité dont jouissait Idi Amin Dada - malgré qu’il soit en exil à cette époque -, une « légion étrangère » de service fut créée en Ouganda : s’appuyant sur une rébellion naissante, la Tanzanie favorisa le recrutement et l’intégration de jeunes réfugiés rwandais dans l’« Armée Nationale de Résistance » de Y. Museveni. Celui-ci, après avoir déstabilisé l’Ouganda, le chaos politique obligea l’armée régulière à faire un coup d’État contre M. Obote. Ce dernier prit à nouveau le chemin d’exil. Finalement, en 1986, Y. Museveni et sa rébellion prendront le pouvoir en Ouganda mettant ainsi fin au monopole politique de la junte militaire qui avait renversé M. Obote.
Comme nous l’avons vu ci-dessus, c’est « la légion étrangère » de réfugiés rwandais intégrés dans l’« Armée Nationale de Resistance » au pouvoir en Ouganda qui a lancé de nouvelles attaques « extérieures » contre le régime de J. Habyarimana au Rwanda en 1990. Mais, le pays était déjà au bord du chaos suite à l’aggravation des inégalités régionales et la remontée en surface des dossiers d’anciens dignitaires de G. Kayibanda qui avaient été emprisonnés et massacrés en secret après le coup d’État de 1973.
Sur le plan régional, après la chute d’Idi Amin Dada, la Tanzanie devint le pays modèle pour l’Occident et bénéficia de la primauté en ce qui concerne la gestion des dossiers diplomatiques dans la région !
Nouvelle crise au Burundi
et conséquences directes au Rwanda
En 1988, des milliers de civiles Hutu furent massacrés par le pouvoir des Tutsi à Ntega et Marangara au nord du Burundi. Suite à ces violences politiques, plusieurs milliers de réfugiés burundais arrivèrent sur le territoire rwandais et en Tanzanie. Ce fut le début d’une nouvelle crise sur la frontière avec le Burundi, comme en 1972. Cette situation constituait en même temps un point de fixation politique intéressant pour le pouvoir de J. Habyarimana qui était de plus en plus contesté. Pour cela, il y eut des remous belliqueux au sein de la communauté des réfugiés burundais au Rwanda. Mais, avant que tout cela ne prenne forme, en octobre 1990, le Front Patriotique Rwandais lança une première attaque contre le Rwanda à partir de l’Ouganda.
Après la mort de F. Rwigema, fondateur historique du Front Patriotique Rwandais, il fut remplacé par P. Kagame sur le plan militaire. Puis, la Tanzanie imposa le fugitif A. Kanyarengwe à la tête du même mouvement avec le titre pompeux de « président » !
La « guerre des chefs » pouvait alors commencer car, le décor de 1912 était reconstitué : en effet, à l’instar du « prince » Ndungutse qui avait fait appel à Lukara - chef Hutu des régions du Nord - pour défier le roi Musinga, le « prince » en exil P. Kagame fera appel à son tour à A. Kanyarengwe pour servir de caution politique et militaire dans la guerre contre J. Habyarimana.
Enfin, le dernier symbole c’est que les négociations entre le gouvernement rwandais de l’époque et le Front Patriotique Rwandais se déroulaient à Arusha - au nord de la Tanzanie. Après le génocide au Rwanda de 1994, c’est dans cette même ville d’Arusha que sera installé le « Tribunal Pénal International pour le Rwanda » (TPIR) : la ville d’Arusha est ainsi devenue tout un symbole pour les Rwandais !
Le constat historique c’est que, après avoir chassé Idi Amin Dada et M. Obote en Ouganda par les armes, le même modus operandi - au moyen d’une « légion étrangère » de service - sera appliqué pour renverser la dictature de J. Habyarimana au Rwanda puis celle de Mobutu au Zaïre.
En définitive, une analyse attentive - et avec un certain recul - permet de constater que la guerre civile au Rwanda des années 90 a été la conséquence de plusieurs facteurs historiques : des facteurs internes liés aux problématiques de partage du pouvoir, mais aussi des facteurs externes liés aux mutations géopolitiques de la région.
Premièrement, c’est après l’effondrement du Communisme et la chute du « Mur de Berlin » que la guerre civile a éclaté au Rwanda ; deuxièmement, comme nous l’avons exposé dans la présente recherche, tous les pays voisins du Rwanda furent concernés par la guerre civile d’octobre 1990 jusqu’au génocide de 1994 et ses conséquences ; enfin, tous les observateurs s’interrogent sur la coïncidence de l’attentat du 06 avril 1994 qui a déclenché le génocide au Rwanda et les grands événements historiques dans la sous-région : c’était la période des premières élections démocratiques en Afrique du Sud, autrement dit, la fin de l’Apartheid et de son influence en Afrique australe et dans la région des Grands-Lacs. Ainsi, les Hutu du Rwanda perdaient leur « marché » d’armement et, avec la fin de la Guerre Froide, le monde n’avait plus besoin du Rwanda comme « rempart » contre l’idéologie communiste à la frontière est des champs miniers du Congo !
1 © SEBUNUMA D., Rwanda : Crimes d'honneur et influences régionales, Éditions Umusozo, Issy-les-Moulineaux, 2012.
2 REYNTJENS F., L’Afrique des grands lacs en crise, Paris, Karthala, 1994, p. 24.
3 CHRETIEN J.-P., Article « La révolte de Ndungutse (1912) - Forces traditionnelles et pression coloniale au Rwanda allemand », in Revue française d'histoire d'outre-mer, n° 217 - 4e trimestre 1972.
4 WILLAME J.-C., Aux sources de l'hécatombe rwandaise, Paris, L'Harmattan, Les Cahiers du CEDAF, n° 14, 1995, p. 63.
5 Ibid
6 Ibid.
7 REYNTJENS F., article « Rencontres burundaises : « Inyenzi » du Rwanda et rebelles du Kivu », in Herbert Weiss et Benoît Verhaegen, Les rébellions dans l'Est du Zaïre (1964 - 1967), Les Cahiers du CEDAF, n° 7 - 8, 1986, p. 131, cité in WILLAME J.-C., Aux sources de l'hécatombe rwandaise, op. cit., p. 70.
8 Ibid.
9 Ibid.
10 Ibid.
11 Ibid.
12 DEBRE B., Le retour du Mwami, Paris, Ramsay, 1998, pp. 90.
Déogratias
SEBUNUMA : Psychologue
clinicien - Auteur
Titulaire du Doctorat de "Recherche
en psychopathologie fondamentale et psychanalyse".
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Synthèse
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Rwanda : crise identitaire et violence collective
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La compulsion de répétition dans les violences collectives
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La compulsion de répétition dans les violences collectives Cet ouvrage est disponible auprès de l'Atelier National de Reproduction des Thèses (ANRT) - Lille 3, France.
Rwanda : crise identitaire et violence collective Cet ouvrage est désormais édité par les EDITIONS UMUSOZO.