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RWANDA : TRAVAIL DE MÉMOIRE1
Dans son texte Psychologie des foules et analyse du moi2, à l'opposé d'autres chercheurs qui s'étaient intéressés avant lui sur la même question, S. Freud a pris en compte les premières relations du sujet dans l’étude de la « psychologie des foules » : En effet, celle-ci étudie l’homme isolé, « en tant que membre d’une lignée, d’un peuple, d’une caste, d’une classe, d’une institution (…) ou en tant que membre d’un agrégat humain qui s’organise en foule pour un temps donné, dans un but déterminé ». Mais, on a ici l’impression que le facteur « nombre » prime sur l’importance accordée aux relations particulières de l’individu. Freud constate que l’on a longtemps supposé que le fait d’être dans une foule, donc dans des conditions particulières, conférait une « pulsion particulière » dite pulsion sociale qui ne se manifeste pas dans d’autres conditions.
Certes, reconnaît S. Freud, le facteur nombre peut éveiller dans la vie psychique de l’homme une pulsion nouvelle et ordinairement non activée. Mais l’origine se trouverait ailleurs. Pour cela, deux pistes sont possibles :
« La pulsion sociale peut être non originaire et non décomposable » ;
« Les débuts de sa formation peuvent être trouvés dans le cercle plus étroit, comme par exemple celui de la famille »3.
Pour cela, S. Freud a posé la question du « sujet » là où d'autres auteurs ne s'intéressaient qu'à la masse, à la foule et aux phénomènes collectifs au détriment de l'implication individuelle de chacun des membres des mêmes foules.
Néanmoins, l'observation du même auteur ci-dessus exposée mérite une attention particulière : « la pulsion sociale peut être non originaire et non décomposable » ; « les débuts de sa formation peuvent être trouvés dans le cercle plus étroit, comme par exemple celui de la famille ». Si la « psychologie des foules » peut être « expliquée » et comprise à partir de la « psychologie individuelle », pourquoi existerait-il une « pulsion sociale » qui pourrait « être non originaire et non décomposable » ? C'est à cette question que nous essayerons de répondre dans la présente réflexion :
En effet, le caractère « non originaire » et « non décomposable » de la pulsion sociale renvoie à l'étiologie-même de la psychologie des foules : la « psychologie individuelle ». Autrement dit, au sein même de la foule, c'est la question du « sujet » qui est posée : lors de la survenue des violences collectives par exemple, si on séparait les membres du groupe, à quel « sujet » individuel aurions-nous affaire ?
I. OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES
Comme je l'ai déjà exposé dans ma thèse de Doctorat La compulsion de répétition dans les violences collectives4, la survenue de la violence collective résulte de la mutualisation des « violences individuelles » sous l'influence d'un meneur : un personnage historique ou une idéologie.
Dans la continuité de nos précédentes recherches et à partir du cas du Rwanda, nous allons formuler de nouvelles hypothèses de réflexion en nous appuyant sur des observations cliniques - afin de mieux comprendre les mécanismes psychiques qui sur-déterminent le passage à l'acte collectif lors de la survenue des violences collectives.
1. Du point de vue phénoménologique
Même s'il est le plus souvent difficile de déterminer l'identité des protagonistes lors des conflits collectifs, il nous est néanmoins facile de déterminer l'identité des victimes des mêmes conflits : cela à partir des séquelles physiques et/ou psychiques, mais aussi, malheureusement, à partir du constat du cas des victimes ayant perdu la vie. Ainsi, sur le plan phénoménologique, il existe deux camps distinctifs : le camp des victimes et le camp des bourreaux.
Le camp des victimes
Les victimes des violences collectives n'ont pas d'âge, de sexe, ou d'appartenance à une classe sociale spécifique : on y trouve aussi bien les riches et les pauvres, les vieillards et les enfants, les hommes et les femmes, les personnes handicapées, les malades et les individus en bonne santé, etc. Cependant, à partir du cas du génocide au Rwanda de 1994, nous constatons certaines spécificités dans les massacres collectifs : par exemple, les enfants et les vieillards ont été le plus souvent brûlés vifs, tandis que certaines femmes ont subi un double crime, à savoir le viol suivi du massacre des victimes.
Le cas des bourreaux
Les bourreaux, c'est « Monsieur » et « Madame » tout le monde. Cependant, contrairement à l'identité des victimes - qui appartiennent à toutes les couches de la société -, lors des violences collectives, les bourreaux appartiennent particulièrement à la tranche d'âge dite de « population active ». Autrement dit, les enfants et les vieillards sont très peu représentés dans le camp des bourreaux. Cela s'explique par deux facteurs : d'abord, pour commettre des crimes, il faut avoir la force ! En effet, certaines victimes potentielles étant elles-mêmes des hommes et des femmes capables de se défendre physiquement, il va de soi que les bourreaux soient majoritairement des personnes en bonne santé et appartenant à la tranche d'âge de la maturité. Le deuxième facteur, c'est celui de la manipulation idéologique : les enfants ne sont pas encore assez mûrs pour adhérer à des slogans idéologiques qui galvanisent les foules ! Quant aux vieillards, ils sont limités physiquement, ou bien, certains possèdent une certaine expérience de la vie qui leur permet d'avoir un certain recul vis-à-vis des discours de la haine.
2. Du point de vue clinique
Sur le plan clinique, nous constatons à nouveau deux camps distincts : celui des victimes et celui des bourreaux.
Le camp des victimes
Parmi les victimes, nos observations actuelles sont les suivantes : ceux qui se souviennent de tous les événements qu'ils ont vécus et de tous les préjudices qu'ils ont subis ; ceux qui se souviennent partiellement des événements dont ils ont été victimes - lorsqu'ils essayent de raconter leur histoire, le récit est régulièrement interrompu par des silences et des trous de mémoire - ; ceux qui ne se souviennent de rien au sujet des faits dont ils ont réellement été victimes.
Le camp des bourreaux
Parmi les bourreaux, nous distinguons à ce jour trois catégories :
la catégorie des suiveurs : ce sont ceux qui auraient adhéré au discours de la haine sans en être totalement convaincus. Mais, comme tout le monde participait à la « chasse à l'homme » contre des « ennemis », eux aussi ont suivi la foule ! Le plus souvent, les « suiveurs » n'auront commis aucun crime. Cependant, ils auront été témoins des crimes commis par d'autres membres du groupe.
- la catégorie des « rabatteurs » : ce sont ceux qui sont chargés de « débusquer » l'ennemi ! Ils sont ainsi beaucoup plus « zélés » que les « suiveurs » ! Néanmoins, sauf en cas de nécessité extrême - par exemple, lorsque la victime essaye de se défendre -, le plus souvent, les « rabatteurs » ne passent pas à l'acte ultime de tuer.
- le cas des tueurs : c'est finalement une poignée d'individus, au sein d'une foule, qui se charge d'exécuter le geste ultime de tuer ou de violer les femmes ! Cette dernière catégorie est, selon le terme utilisé par un des patients que j'ai suivis, la catégorie des « plus zélés qu'il ne faut » !
Conclusion
Que l'on soit victime ou bourreau, les observations ci-dessus exposées nous confrontent à une question théorique et clinique essentielle : la question de la singularité et de la subjectivité, voire même celle de la « responsabilité » individuelle en ce qui concerne le camp des bourreaux.
Afin d'apporter une modeste contribution à cette question complexe du point de vue théorique et clinique, notre présente recherche sera consacrée à la « théorie fondamentale sur l'autosuggestion » : un essai sur l'autosuggestion à partir des situations de violence collective.
II. TRAVAIL DE « MÉMOIRE »
Le cas du Rwanda
Un lecteur attentif pourrait s'étonner et demander : « Encore, une étude sur le cas du Rwanda ? »
Eh oui ! Encore une fois, le cas du Rwanda ! Pour ceux et celles qui ne le savent pas encore, je me permets de rappeler que le cas du Rwanda concerne plus de deux millions de victimes, dont un million de morts en trois mois au printemps 1994 ! Et à ce chiffre impressionnant de victimes s'ajoutent des milliers de mutilés (es), d'orphelins et de personnes handicapées psychiques.
Pour cela, quels que soient nos efforts pour essayer de comprendre l'innommable, le cas du Rwanda ne sera jamais expliqué de manière exhaustive.
Par ailleurs, il existerait une forme de « lassitude » chez certains observateurs, une forme d'ennui dès que l'on parle du Rwanda :
En effet, certains observateurs reprocheraient aux Rwandais de « ressasser » leur histoire récente relative au génocide de 1994 ; d'autres s'étonnent des « plaintes » récurrentes des rescapés (es) du même génocide et celles des Rwandais exilés à l'étranger.
Ainsi, il n'est pas rare d'entendre tel ou tel observateur s'adresser aux Rwandais en ces termes :
« Pourquoi ressassez-vous le passé ? Réconciliez-vous, pardonnez-vous les uns aux autres et tournez-vous plutôt vers l'avenir … ! »
A tous ceux qui « s'ennuient » en écoutant les Rwandais « ressasser » leur passé, j'ai le plaisir de leur répondre par l'intermédiaire des mots justes, de la part d'un auteur qui s'est exprimé bien avant le génocide au Rwanda :
« Il ne s'agit pas d'être sublime, il suffit d'être fidèle et sérieux. Au fait, pourquoi nous réserverions-nous ce rôle magnanime du pardon ?
(…) C'est aux victimes à pardonner. En quoi les survivants ont-ils qualité pour pardonner à la place des victimes ou au nom des rescapés, de leurs parents, de leur famille ? Non, ce n'est pas à nous de pardonner pour les petits enfants que les brutes s'amusaient à supplicier. Il faudrait que les petits enfants pardonnent eux-mêmes (…).
Que les autres, les non-concernés, ne nous en veuillent pas si nous ressassons indéfiniment les litanies de l'amertume. Cette affaire-là ne sera pas facilement liquidée. Quand on a massacré, au nom des principes, six millions d'êtres humains, il faut s'attendre, n'est-ce pas ? À ce que les survivants en parlent pendant un certain temps, dussent-ils agacer ou fatiguer les autres ; bien des années seront encore nécessaires pour que nous revenions de notre stupeur, pour que le mystère de cette haine démentielle soit entièrement élucidé. Nos contemporains jugeront sans doute qu'on parle beaucoup trop de camps de la mort ; et ils souhaiteraient sans doute qu'on n'en parlât plus du tout. Or on n'en parle pas assez, on n'en parlera jamais assez ! Au fait, en a-t-on jamais vraiment parlé ? Ne craignons pas de le dire : c'est aujourd'hui la première fois qu'on en parle. Car l'importance de ce qui est arrivé est bien loin d'être universellement reconnue (…).
Et ainsi quelque chose nous incombe. Ces innombrables morts, ces massacrés, ces torturés, ces piétinés, ces offensés sont notre affaire à nous. Qui en parlerait si nous n'en parlions pas ? Qui même y penserait ?
Dans l'universelle amnistie morale depuis longtemps accordée aux assassins, les déportés, les fusillés, les massacrés n'ont plus que nous pour penser à eux. Si nous cessions d'y penser, nous achèverions de les exterminer, et ils seraient anéantis définitivement. Les morts dépendent entièrement de notre fidélité... Tel est le cas du passé en général : le passé a besoin qu'on l'aide, qu'on rappelle aux oublieux, aux frivoles et aux indifférents, que nos célébrations le sauvent sans cesse du néant, ou du moins retardent le non-être auquel il est voué ; le passé a besoin qu'on se réunisse exprès pour le commémorer : car le passé a besoin de notre mémoire... Non, la lutte n'est pas égale entre la marée irrésistible de l'oubli qui, à la longue, submerge toutes choses, et les protestations désespérées, mais intermittentes de la mémoire ; en nous recommandant l'oubli, les professeurs de pardon nous conseillent donc ce qui n'a nul besoin d'être conseillé : les oublieux s'en chargeront d'eux-mêmes, ils ne demandent que cela. C'est le passé qui réclame notre pitié et notre gratitude : car le passé, lui, ne se défend pas tout seul comme se défendent le présent et l'avenir, et la jeunesse demande à le connaître, et elle soupçonne que nous lui cachons quelque chose ; et en effet nous ne savons pas toujours comment lui révéler ces terribles secrets dont nous sommes porteurs : les camps d'extermination, les pendaisons de Tulle, le massacre d'Oradour. En évoquant les jours de la colère, de la calamité et de la tribulation, nous protestons contre l’œuvre exterminatrice et contre l'oubli qui compléterait, scellerait cette œuvre à jamais ; nous protestons contre le lac obscur qui a englouti tant de vies précieuses »5.
1 © SEBUNUMA D., Essai sur l'autosuggestion, Éditions Umusozo, Paris, 2014.
2 FREUD S., (1921), texte « Psychologie des foules et analyse du moi », in Essais de Psychanalyse, Paris, Payot, 1981, pp. 119 - 204.
3 Ibid.
4 SEBUNUMA D., La compulsion de répétition dans les violences collectives, thèse de doctorat soutenue en 2011 à l'Université Paris-Diderot Paris 7, publiée ensuite par L'Atelier National de Reproduction des Thèses, Université Lille3 (2012) ; puis aux Éditions Umusozo, Paris, 2013.
5 JANKELEVITCH V., L’imprescriptible - Pardonner ? Dans l’honneur et la dignité, Paris, Seuil, 1986, pp. 55 - 61.
Déogratias
SEBUNUMA : Psychologue
clinicien - Auteur
Titulaire du Doctorat de "Recherche
en psychopathologie fondamentale et psychanalyse".
Le
jugement de l'histoire : effets du néocolonialisme multinational au Rwanda
Synthèse
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Le
génocide au Rwanda : postures et impostures génocidaires
Synthèse
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Essai sur l'autosuggestion
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Psychopathologie
descriptive I : Essais sur les violences collectives
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Communautarisme et autochtonie – Du cas du Rwanda à l'universel
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Rwanda : crimes d'honneur et influences régionales
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Rwanda : crise identitaire et violence collective
Synthèse
La compulsion de répétition dans les violences collectives
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La compulsion de répétition dans les violences collectives Cet ouvrage est disponible auprès de l'Atelier National de Reproduction des Thèses (ANRT) - Lille 3, France.
Rwanda : crise identitaire et violence collective Cet ouvrage est désormais édité par les EDITIONS UMUSOZO.