ÉDITIONS UMUSOZO

RWANDA : RÉSISTANCE ET DESTITUTION DU ROI YUHI MUSINGA1


1.Musinga l'Insoumis

Certes Musinga s’est accommodé, bon gré malgré, aux injonctions de l’administration coloniale allemande. Cependant, il a en même temps usé de toute son autorité pour préserver la tradition monarchique en limitant, autant que cela lui était possible, l’influence de la culture occidentale sur les usagers coutumiers au Rwanda. Pour cela, tout soupçon de vouloir trahir le roi était sévèrement puni. C’est le cas d’un certain Kayjuga :

« Il y a longtemps de cela, plus de trente ans peut-être, Kayjuga fut accusé devant Musinga d’avoir montré la reine-mère à des Blancs. On dit qu’il n’était point coupable ; il n’en fut pas moins condamné à mort. Toutefois, considérant que son « esprit » pourrait être funeste à la famille royale, les sorciers déconseillèrent l’exécution. Kayjuga sera seulement aveuglé. (...) Après plusieurs années de totale détresse, la conquête belge le sauva de ses ennemis. L’intronisation de Rudahigwa lui valut même une sorte de revanche : réhabilité, il reparut à la cour du Mwami (…) »2.

En effet, Après plusieurs années de « résistance » face à l’administration coloniale belge et les missionnaires, ces derniers eurent le dernier mot sur le roi :

« Entre le monarque et l’administration belge, les contacts seront nombreux et presque chaque fois, ce sera l’occasion de constater son mauvais vouloir. Le poids d’une opposition pareille se mesure au prestige énorme qui, depuis des siècles, s’attache à la couronne du Ruanda (…). On conçoit dès lors ses moyens de pression et l’on comprend que le gouvernement belge, après avoir patienté de longues années, ait contraint la retraite un associé avec lequel toute collaboration loyale s’était avérée illusoire. Au surplus, l’attitude du roi envers le christianisme, voire le scandale que pouvaient causer ses mœurs, ne fournissaient point une raison de le ménager au moment où un vaste mouvement de conversion s’annonçait dans le pays. Le dénouement fut hâté par une calamité qui s’abattait sur les Territoires sous Mandat »3. L’auteur cite alors M. Henri Postiaux, Gouverneur intérimaire du Ruanda-Urundi à l’époque des événements :

« Déjà avant la famine qui sévit dans le Ruanda en 1929 - 1930, l’action du Mwami justifiait de sévères appréciations, mais la famine mit encore mieux en évidence les défauts intolérables du chef indigène de ce beau pays.

Assujetti, par la coutume, à la règle qui lui interdit de visiter la plus grande partie de son territoire, Musinga ne connaissait la situation que par les rapports de ses émissaires et les procédés de ceux-ci entretenaient, au lieu de les guérir, les maux dont souffraient les populations. Tous se comportaient en exploiteurs sans scrupules. De même que le Mwami, ses vassaux ne se souciaient guère de leurs devoirs à l’égard de leurs administrés : seuls leurs droits coutumiers et les profits qu’ils en tiraient étaient l’objet de leurs préoccupations.

Pour mettre un terme à cet état de choses, que le gouvernement belge ne pouvait supporter plus longtemps sans méconnaître son rôle tutélaire, je mis Musinga et sa mère en demeure de changer radicalement d’attitude et de me fournir, comme preuve de leur consentement, l’occasion d’organiser un voyage du Mwami hors de la région dans laquelle il se confinait depuis son avènement. Ce premier déplacement devait, suivant nos accords, être suivi d’autres tournées, accomplies en tenant compte des nécessités.

L’accueil fait par ses administrés à Musinga, durant son voyage à Nyanza-Kigali, démontra qu’en rompant avec les usages qui avaient fait jusque alors obstacle aux déplacements au-delà de l’Akanyaru et de la Nyabarongo, le Mwami ne heurtait aucun sentiment respectable et que les indigènes considéraient cet événement avec une grande joie.

Musinga entreprit ultérieurement un autre voyage, qui le conduisit à Ruhengeri et au Nord du lac Kivu ; mais l’expérience ainsi faite montra que le Mwami était incorrigible et qu’au lieu de se soucier du sort de ses sujets, il se préoccupait uniquement des tributs à prélever, des charges nouvelles qu’il pourrait imposer à ses vassaux, lesquels s’empressaient de les faire retomber sur les indigènes (…) »4.

En 1931, s’accomplit le « coup d’État » contre Musinga.

Malgré la situation de famine et la gestion calamiteuse des affaires, la vraie raison de la déposition de Musinga par l’administration coloniale c’est avant tout son opposition catégorique au mouvement de conversion massive de la population au christianisme. Sur ce point, il existe d’autres sources historiques :

« Musinga, dès le premier jour de l'occupation du Ruanda par les Belges s'est montré vis-à-vis de ceux-ci plus qu'un chef indigène soumis et fidèle (…). C'est donc avec la plus grande surprise que j'apprends, quelques semaines après mon arrivée à Kisenyi, que par ordonnance en date du 7 novembre 1931 le V.G.G. Voisin, gouverneur du Ruanda-Urundi, a prononcé la destitution du mwami Musinga et qu'il a signé le 11 novembre 1931 à Nyanza un arrêté le reléguant en résidence forcée à Kamembe (…). Le 12 novembre 1931 Musinga est déclaré déchu de ses fonctions, le 16 du même mois son fils aîné Rudahigwa, prenant le nom de Mutara, est proclamé sultan du Ruanda (…).

Le grief principal articulé contre Musinga semble être son « hostilité à l'égard de l’œuvre de civilisation poursuivie par les missionnaires ». Musinga n'entendit jamais se faire baptiser, il préféra toujours rester polygame. Lorsque les pères blancs, conduit par l'évêque Hirth, voulurent se présenter à Musinga le 2 février 1900 c'est un homme de paille qui les reçut (…). On demeure sceptiques en présence des autres motifs invoqués pour destituer Musinga. En effet en ce qui regarde les onze territoires composant le Ruanda en 1931, pays d'administration indirecte grâce aux autorités coutumières placées sous les ordres du mwami, on trouve partout une situation politique qualifiée de « bonne » ou « réel progrès » (…). Je demeure convaincu que si Musinga avait été un catéchumène catholique ou baptisé, il n'eut jamais été destitué »5.

P. Dresse nous présente le contenu de la lettre qu’il a reçue de M. Voisin, ancien Gouverneur des Territoires sous Mandat, dans laquelle cet ancien responsable colonial lui décrit « comment s’accomplit ce coup d’état » contre le roi Musinga. Voici un extrait de cette correspondance : 6

« C’est en novembre 1931 que je me suis rendu au chef-lieu indigène (…). Je ne me suis pas rendu chez Musinga, mais l’ai convoqué au poste européen où il est venu immédiatement. Je lui ai, séance tenante, fait part de ma décision de le reléguer à Kamembe-shangugu [au sud-ouest du Rwanda, près de la frontière du Congo Belge de l’époque] et de lui donner comme successeur son fils aîné Rudahigwa. Les tambours royaux, dont le célèbre Kalinga, devaient m’être remis personnellement, sans délai. Musinga se borna à me supplier de lui accorder un nouvel essai de six mois, déclarant vouloir s’amender. Je lui répondis qu’il y avait plus d’un an que je patientais et que ma décision était irrévocable. Les tambours me furent apportés par les dignitaires attitrés et, le lendemain même, Musinga quittait Nyanza sous l’escorte de l’administrateur territorial. Quarante-huit heures plus tard, Rudahigwa était proclamé Mwami du Ruanda, en présence de la plupart des grands Watusi et d’une foule considérable. Je présidais cette cérémonie, assisté du Résident du Ruanda, M. Coubeau et du Major Duvivier, commandant les troupes du Ruanda-Urundi. (…) Les tambours royaux furent ensuite remis à Rudahigwa et transportés à la résidence de ce dernier. »7 De Kamembe au Rwanda, le roi Musinga « fut transféré (…) aux environs de Moba, au Congo Belge, où il mourut le 25 décembre 1944. »8

2. L’avènement de Mutara Rudahigwa

La déposition de Musinga fut suivie par l’intronisation de son fils, Rudahigwa. L’image idéalisée du nouveau monarque rwandais, telle qu’elle est décrite par les Européens eux-mêmes à l’époque, montre combien son père Musinga avait considérablement constitué un obstacle face à l’invasion coloniale belge :

« Rudahigwa, alors âgé de dix-huit ans, n’était pas seulement l’un des héritiers possibles, il joignait à un physique avenant et noble, des aptitudes qui le faisaient affectionner des Européens. (…) Sans avoir perdu le charme de la jeunesse, l’aspect de Rudahigwa s’est déjà fait imposant. Sa taille (…) lui assure un ascendant physique même parmi les Batutsi. De son front, qui est beau et dégagé, il surpasse tout son peuple, tel le roi Saül. (…) A la différence de son père, Rudahigwa s’est mis sans honte à l’école des Blancs. Il a appris le français, qu’il parle couramment ; il l’écrit de même (…). On pourrait aujourd’hui lui accoler une devise : nova et vetera, car, aux vieilles coutumes indigènes, tout le comportement du jeune souverain tend à combiner des éléments européens ou modernes. (…) Ainsi, tout en maintenant de vieux usages et en se complaisant parfois dans leur particularisme (il a, par exemple, sa troupe de danseurs, qui l’accompagnent un peu comme des prétoriens), le jeune seigneur du Ruanda a largement adopté les créations européennes lorsqu’elles lui paraissent utiles au pays ou agréables pour lui-même »9.

Néanmoins, la « collaboration » entre le jeune roi Rudahigwa et l’administration belge ne signifiait pas que la monarchie rwandaise se soumettait ou s’effaçait devant l’occupation coloniale :

« Si réceptif que Rudahigwa se montre à l’égard de la culture européenne, ce serait une grosse erreur de se le figurer comme un soliveau ou un simple pantin dont les Blancs à leur gré tirent les ficelles. Il a sa personnalité, que les fonctionnaires belges ont soin de respecter, ses attributions sur lesquelles ils n’empiètent point. Par un effort de compréhension mutuelle basé sur une confiance et une loyauté initiales qui sont allées s’augmentant l’une par l’autre, le Mwami et le gouvernement des Territoires sous mandat ont réalisé une coopération qui constitue une rare et enviable réussite »10.

Dans l’extrait ci-dessus, P. Dresse présente sans le savoir quelle sera l’origine du malentendu entre le roi Rudahigwa et l’administration coloniale belge :

Le monarque rwandais, quoique progressiste et ouvert à la culture européenne, demeurait « roi » et « chef » suprême de son peuple selon la tradition. Ainsi, lorsque l’administration coloniale commença à exiger le partage du pouvoir, l’abandon progressif des privilèges et le partage des richesses sous la pression des masses, les relations devinrent tendues entre la Cour et l’administration coloniale belge appuyée par les missionnaires.


1 © SEBUNUMA D., La compulsion de répétition dans les violences collectives, thèse de doctorat soutenue en 2011 à l'Université Paris-Diderot Paris 7, publiée ensuite par L'Atelier National de Reproduction des Thèses, Université Lille3 ; et à Paris, Éditions Umusozo, 2013.

SEBUNUMA D., Rwanda : Crimes d'honneur et influences régionales, Éditions Umusozo, Issy-les-Moulineaux, 2012.

2DRESSE P., Le Ruanda d’aujourd’hui, Bruxelles, Charles Dessart, 1940.

3 Ibid., pp. 43 – 44.

4Lettre de M. Henri POSTIAUX (Gouverneur Intérimaire du Ruanda-Urundi) à DRESSE P., in Le Ruanda d’aujourd’hui, ibid.

5BOURGEOIS R., Témoignages , Musée Royal de l'Afrique Centrale, Tervuren, Belgique, 1982, pp. 24 - 26, cité in DELFORGE J., Le Rwanda tel qu'ils l'ont vu, L’Harmattan, Paris, 2008.

6 Cf. Lettre de M. Voisin, « ancien Gouverneur des Territoires sous Mandat », in DRESSE P., Le Ruanda d’aujourd’hui, ibid., pp. 45 - 47 ; courrier que j’ai déjà cité in SEBUNUMA D., thèse « La compulsion de répétition dans les violences collectives », Université Paris Diderot -Paris7, 2011, publiée par ANRT (Atelier National de Reproduction des Thèses), puis par les éditions Umusozo, 2013.

7 DRESSE P., Le Ruanda d’aujourd’hui, op.cit..

8 KAGAME A., Histoire du Rwanda, Leverville, éditions de la Bibliothèque de l’Etoile, (Congo Belge), 1958.

99. DRESSE P., Le Ruanda d’aujourd’hui, op. cit.

10 Ibid.

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Déogratias SEBUNUMA : Psychologue clinicien - Auteur


Titulaire du Doctorat de "Recherche en psychopathologie fondamentale et psychanalyse".

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