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RWANDA : LE POIDS DU LEGS IDÉOLOGIQUE1
La soudaine survenue du génocide au Rwanda s'expliquerait par l'irruption des représentations archaïques liées au legs idéologique :
D'une part, comme nous l'avons déjà exposé dans nos précédents travaux de recherche, il existe au Rwanda une idéologie politique ancestrale des Hutu : selon cette idéologie, le pouvoir résulte des alliances locales entre lignages ; le chef suprême de tous - Umuhinza - étant le patriarche du lignage dominant. De plus, en dépit de sa suprématie, l'Umuhinza n'était pas un despote. Il était plutôt entouré d'un collège de personnalités - collège des anciens - et il déléguait ses pouvoirs aux chefs de familles ou de clans subalternes. Dans cette organisation « démocratique » traditionnelle, l'élément fédérateur c'est la « terre » : d'où un attachement quasi religieux à la « terre natale » et aux activités agraires. Dans certaines régions du Rwanda, au nord et au sud-ouest en particulier, ces organisations politiques ancestrales ont résisté aux différentes guerres de conquête des monarques Tutsi. Cependant, comme nous l'avons explicité ailleurs, cela ne constitue pas une preuve scientifique suffisante pour démontrer l'existence d'une éventuelle différence ethnique entre les couches sociales au Rwanda. Car, malgré l'existence d'une réelle différence idéologique entre Hutu et Tutsi, suite au brassage par le mariage et le partage du patrimoine culturel, il est impossible de distinguer les Hutu des Tutsi du point de vue anthropologique.
D'autre part, après l'invasion du Rwanda par des pasteurs Tutsi, le pays a adopté une nouvelle idéologie politique : pour les Tutsi, le pouvoir n'est pas collégial et il n'est pas lié à la « terre ». A l'opposé des Hutu, les Tutsi adhèrent au pouvoir d'un « chef » tout-puissant ; le pouvoir se transmet de père en fils. Par ailleurs, dans la communauté idéologique des Tutsi, le symbole du pouvoir et de la richesse n'est pas la « terre » mais plutôt la « vache » ! De ce point de vue, il existe aussi deux conceptions différentes de l'organisation sociale et de la production des biens matériels : les Hutu cultivent la terre et sont sédentaires ; les Tutsi sont plutôt des pasteurs nomades. Ils consacrent leur temps à faire paître les vaches de collines en collines !
Néanmoins, le Rwanda d'aujourd'hui est tout-à-fait différent du Rwanda des origines : de par le brassage ethnique qui a été d'ailleurs encouragé par les monarques Tutsi eux-mêmes, certains Tutsi sont devenus « agriculteurs sédentaires » et certains Hutu sont devenus « éleveurs » de bovins. A cela s'ajoute les « liens de sang » : même au début de l'ère coloniale, il n'existait plus de différence nette entre les deux communautés - Hutu et Tutsi. Notons aussi qu'il existe une autre communauté, celle des Twa. Or, même si les cas précis sont marginaux, ces derniers se marient aussi avec des Hutu et/ou avec des Tutsi.
1. L'idéologie, par-delà le brassage ethnique !
Au Rwanda, tous les attributs idéologiques ont disparu sauf un : l'idéologie du pouvoir. Ce constat est confirmé par la survenue des violences collectives récurrentes, en particulier le génocide au Rwanda de 1994.
Dès le 06 avril 1994, les Hutu ne se sont pas précipités pour mettre en place de nouvelles institutions politiques. Certes, des combats violents opposaient l'armée régulière aux guérilleros du Front Patriotique Rwandais. Cependant, cela n'aurait pas empêché aux responsables des partis politiques et à l'armée de nommer des dirigeants de transition. Il y avait aussi des problèmes diplomatiques à régler. Néanmoins, tous ces éléments ne suffisent pas pour justifier l'attentisme et le « vide politique » qui ont été observés pendant plusieurs jours.
Il me semble que les considérations idéologiques archaïques aient joué un grand rôle dans les jours qui ont suivi l'attentat du 06 avril 1994 : l'idéologie politique ancestrale des Hutu n'est pas celle du pouvoir incarné par un « chef suprême ». Ce qui est juste le contraire de l'idéologie politique des Tutsi. Pour étayer nos observations par des faits, prenons l'exemple du Front Patriotique Rwandais : après la mort de F. Rwigema sur le champ de bataille en 1990, cette fin tragique a été gardée secrète jusqu'à ce qu'un nouveau chef soit nommé, à savoir P. Kagame. Bien entendu, le 06 avril 1994, les Hutu ne se trouvaient pas exactement dans la même situation. Néanmoins, même dans les jours qui ont suivi cette date, personne ne s'est précipitée pour occuper le poste de « chef d'État » !
Il est par ailleurs très intéressant de remarquer que, dès lors que les Hutu n'ont pas de chef désigné, ils deviennent très soudés collégialement et transforment le « vide politique » en énergie de mobilisation collective. Malheureusement, cette mobilisation concerne non seulement des actions d'intérêt commun, mais aussi et surtout, des actes criminels !
Très récemment, j'ai interrogé certains Rwandais sur la question de l'impunité dont jouissent des personnes qui ont participé au génocide de 1994. De mon point de vue, il aurait été facile d'identifier les coupables car, leurs voisins sont nécessairement au courant de ce qui s'est passé sur telle ou telle colline. A ma grande surprise, j'ai découvert que les Hutu sont solidaires jusqu'au bout - même 20 ans près le génocide au Rwanda ! En effet, de village en village, tout le monde connaît la musique : personne n'a rien vu, personne n'a rien entendu !
Évidemment, nous ne pouvons pas ignorer la menace des représailles dont certains témoins pourraient être victimes. Toutefois, les coupables ne sont pas aussi puissants et redoutables au point de faire taire tout le monde ! Il existe nécessairement une volonté délibérée, une adhésion commune à l'idéologie du silence pour protéger le groupe.
2. Le « Gouvernement Intérimaire »
Dès le 06 avril 1994, après la mort de J. Habyarimana, le Rwanda a traversé une période de « vide politique » qui a favorisé la propagation de la haine et la commission des crimes génocidaires dans tout le pays. La question que nous nous posons jusqu'à ce jour, c'est celle de savoir pourquoi les Hutu ont mis du temps avant de constituer un nouveau gouvernement capable d'arrêter les massacres. A cette question, en plus des raisons idéologiques ci-dessus évoquées, plusieurs hypothèses sont relevées par différents observateurs :
L'amateurisme et/ou le cynisme diplomatique
On se souviendra que le 06 avril 1994, le Rwanda attendait la mise en place d'un gouvernement de transition comme cela était prévu par les Accords d'Arusha. Cependant, comme nous l'avons déjà exposé, ces prétendus « Accords de paix » n'étaient en réalité que des « Accords du désaccord » ! D'ailleurs, l'attentat du 06 avril 1994 contre l'avion présidentiel est directement lié à ces accords car, le feu président rwandais et le président burundais ont été tués dans le même attentat de retour de Dar es-Salaam où venait de se tenir un sommet régional sur la situation au Rwanda.
A la grande surprise de tout le monde, après la mord de J. Habyarimana, personne n'a plus entendu parler de ces fameux « Accords d'Arusha » ! Le Gouvernement Intérimaire des Hutu - qui a été constitué après plusieurs jours d'attentisme ! - a supplié le Front Patriotique Rwandais et la communauté internationale pour mettre ces Accords en pratique, en vain ! Pourquoi ceux-là mêmes qui avaient financé et imposé les négociations d'Arusha ont-ils « retourné la veste » après la mort de J. Habyarimana ? Mystère !
Après la mise en place du Gouvernement Intérimaire, les tueries auraient pu être arrêtées si les combats avaient cessé dans la capitale rwandaise. Or, ni le Front Patriotique Rwandais, ni la communauté internationale, personne ne voulait arrêter les combats : il fallait provoquer, attaquer, aller chercher les Hutu par tous les moyens ! Certes, cette attitude de la communauté internationale et du Front Patriotique Rwandais n'excuse en rien les auteurs de crimes génocidaires. Cependant, nous sommes en droit de nous demander : pourquoi a-t-on refusé le « cessez-le-feu » pour mettre les dirigeants Hutu devant leurs responsabilités ? C'est comme s'il fallait un « génocide » à tout prix pour justifier par la suite le renversement du régime des Hutu et la prise du pouvoir par leurs adversaires !
Le plus étonnant, ce fut la position des « alliés » traditionnels des Hutu dans les pays limitrophes et ailleurs : dès la première attaque du Front Patriotique Rwandais en octobre 1990, certains pays combattaient aux côtés des militaires Hutu ; cette aide semblait indispensable alors que les combats se déroulaient dans un parc national, au nord-est du Rwanda. Or, en 1994, lorsque les combats ont éclaté à Kigali et que les populations civiles étaient massacrées dans les rues de la capitale, aucun pays n'a jugé utile d'intervenir ! Autrement dit, lorsque la guerre concernait les bêtes sauvages dans un parc en 1990, il était urgent d'intervenir ; a contrario, lorsque la guerre décimait des centaines de milliers de civils en 1994, il n'était pas urgent d'intervenir !
3. De l'amateurisme diplomatique
Un pays « ami » du Rwanda aurait envoyé un émissaire sur place en pleine période du génocide : les Hutu attendaient beaucoup de l'influence diplomatique de cet émissaire pour imposer à tous les belligérants un cessez-le-feu. Arrivé à Kigali, l'émissaire demanda à se rendre dans la zone contrôlée à l'époque par le Front Patriotique Rwandais : il voulait rencontrer le chef de la rébellion en personne, P. Kagame. Les Hutu auraient alors « crié victoire » car, ils attendaient beaucoup de cette rencontre. Une « unité spéciale » de l'armée nationale aurait été chargée d'escorter ledit émissaire jusqu'à l'entrée de la zone contrôlée par le Front Patriotique Rwandais à l'époque. Pour démontrer à tous qu'il ne craignait personne, P. Kagame et ses troupes auraient envoyé une salve de roquettes Katioucha en direction du convoi diplomatique ! L'unité spéciale de l'armée régulière [probablement la Garde Présidentielle] aurait alors « protégé » le diplomate dans une tranchée, le temps de retrouver la calme. Mais, selon les témoignages que j'ai pu recueillir, certains véhicules du convoi auraient été détruits !
Lors d'un entretien avec un ancien dignitaire du régime des Hutu, j'ai voulu savoir quel a été le résultat de cette « entremise » diplomatique dont l'objectif était celui d'arrêter les combats pour épargner les vies humaines. Et le dignitaire éclata de rires :
« Nous voulions arrêter la guerre et retourner à la table des négociations. Cet Occidental [l'émissaire dont nous avons parlé ci-dessus] était notre dernier espoir. La guerre venait de se généraliser ; la ville de Kigali était presque un champ de ruines. Pour porter un toast à tout ça, l'Occidental demanda de se rendre à la cour de P. Kagame ! Nous l'y avons conduit dans l'espoir qu'il allait le convaincre d'arrêter ses attaques contre nos positions. Cependant, nous avons été déçus. Au lieu d'imposer le cessez-le-feu, lui-même et son pays se sont plutôt pressés pour aller déclarer aux Nations-Unies que ce qui se passait au Rwanda était un génocide : depuis cette date, tous les Hutu sont devenus des bourreaux, tandis que tous les Tutsi sont devenus des victimes »!2 GGG
J'avais déjà entendu parlé de cet événement d'un émissaire européen qui se serait rendu au Rwanda en pleine période du génocide. Seulement, je ne connaissais pas encore ce qui s'était passé réellement. J'ai alors répondu à mon interlocuteur : Mais vous semblez être très en colère contre cet Occidental ! Or, il me semble que son pays était plutôt catalogué comme étant l'« allié inconditionnel » des Hutu !
Mon interlocuteur : « Ah ! Ah ! Seriez-vous naïf à ce point ? En diplomatie, il n'y a pas de place pour la philanthropie ! Il n'y a que des intérêts qui comptent. Étant donné que le monde entier nous avait tourné le dos, mêmes nos amis d'autrefois nous ont abandonnés. C'est comme ça la politique. Que voulez-vous ? »
J'ai alors répondu : Certains commentaires évoquent la question culturelle. Ainsi, le Front Patriotique Rwandais aurait été soutenu par les Anglo-Saxons, les Hutu étant soutenus par les Francophones. Il aurait peut-être fallu jouer la carte de la francophonie, non ?
Mon interlocuteur : « Oh ! Ce sont là des commentaires de café de la gare ! Il existe des réalités que vous ignorez. Après la première attaque du Front Patriotique Rwandais en 1990, le président J. Habyarimana a fait une tournée en Europe d'abord, puis dans certains pays d'Afrique pour demander de l'aide. En Europe, personne n'a voulu nous aider immédiatement. Lorsqu'il est rentré au Rwanda, nous étions tous désespérés. Contrairement aux commentaires fantaisistes qui circulent, selon les informations dont je dispose, ce serait la première « Guerre du Golf » qui nous aurait sauvé la vie : étant donné que certaines puissances « Anglo-saxonnes » souhaitaient une coalition internationale contre l'Irak, puis, compte tenu de la situation géopolitique du Rwanda, ces deux facteurs ont joué en notre faveur. Car, la communauté internationale ne voulait pas un autre foyer de tensions dans le monde, surtout dans la région des Grands-Lacs d'Afrique. De mon point de vue, ce sont ces deux raisons qui ont convaincu certains pays à venir nous aider militairement. Sinon, tout le reste, ce sont des commentaires sans fondement ».
Le commentaire de mon interlocuteur commençait à m'intéresser.
J'ai alors relancé le débat :
Mais, vous ne pouvez tout de même pas nier le fait que la France a aidé le régime de J. Habyarimana à résister devant l'invasion massive du Front Patriotique Rwandais à partir de l'Ouganda. Pour cela, conformément à l'opinion courante, la France a sauvé le Rwanda à une époque.
Mon interlocuteur : « Au cas où la France serait venue sauver le Rwanda et les Rwandais, ça se saurait ! D'ailleurs, la fin tragique du règne de J. Habyarimana, le génocide, la fuite massive des Rwandais vers l'étranger et les massacres contres les réfugiés rwandais à l'est de la République Démocratique du Congo, tous ces éléments démontrent que la France n'est jamais venue sauver le Rwanda. Selon moi, en plus des raisons circonstancielles que j'ai soulignées précédemment, la France est tout simplement venue au Rwanda pour solder les errements du colonialisme et gérer les problèmes liés à la fin de la Guerre Froide après la chute du Mur de Berlin . Lorsque ses missions furent accomplies - du moins le pensait-elle, la France a abandonné le Rwanda et l'a confié à la fameuse communauté internationale. Voilà la réalité historique. Tout le reste, ce sont des commentaires de café de la gare » !
Finalement, à ma grande surprise, je constatais que les dignitaires du régime de J. Habyarimana n'étaient pas si naïfs comme certains commentateurs le laissent souvent supposer. J'ai alors posé une dernière question pour approfondir un peu plus l'analyse : Mais, vous ne pouvez tout de même pas nier l'implication de la France, notamment lors de l'exode massif des Rwandais vers l'ex-Zaïre ?
Mon interlocuteur : « Cette fois-ci, je vais vous répondre en posant des questions à mon tour. Qu'auriez-vous choisi, entre une intervention militaire qui aurait aidé les Rwandais à régler leurs problèmes chez-eux et celle qui a été menée par la France pour aider les Rwandais à s'installer dans des camps de fortune au Zaïre ? D'ailleurs, je me permets de vous faire remarquer que ces mêmes camps de réfugiés furent un véritable piège : dès 1996, les réfugiés rwandais ont été massacrés à l'est du Zaïre et aucune puissance de ce monde n'a levé le petit doit pour les protéger ».
La politique du pire
Incontestablement, après la mort de J. Habyarimana, les responsables politiques Hutu ont laissé « pourrir » la situation ! Pendant que les militaires essayaient de protéger la capitale Kigali, dans les villages et sur les collines, les paysans ont vite compris le message : dans moins de trois mois, près d'un million de personnes furent massacrées, le plus souvent à la machette !
1 © SEBUNUMA D., Essai sur l'autosuggestion, Éditions Umusozo, Paris, 2014.
2 Pendant la guerre du Biafra au Nigeria, à la fin des années 60, certaines puissances occidentales auraient utilisé le mot « génocide » hâtivement pour isoler et renverser le gouvernement fédéral de Lagos. Heureusement pour le Nigeria, étant donné les intérêts économiques et pétrolières qui étaient en jeu, d'autres puissances internationales se seraient opposées à l'usage du terme « génocide » : le gouvernement fédéral resta le seul interlocuteur sur le plan international.
Déogratias
SEBUNUMA : Psychologue
clinicien - Auteur
Titulaire du Doctorat de "Recherche
en psychopathologie fondamentale et psychanalyse".
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La compulsion de répétition dans les violences collectives Cet ouvrage est disponible auprès de l'Atelier National de Reproduction des Thèses (ANRT) - Lille 3, France.
Rwanda : crise identitaire et violence collective Cet ouvrage est désormais édité par les EDITIONS UMUSOZO.