ÉDITIONS UMUSOZO

RWANDA : PERSONNAGES MYTHIQUES ET EFFET DE CONTAGION1

Transmission inconsciente de la mémoire collective


Pour introduire ce chapitre, rappelons la note de J.-P. Chrétien concernant la pendaison de Lukara, note qui pourrait d’ailleurs constituer le leitmotiv de la présente recherche sur la « révolte » des « insoumis » au Rwanda et ses conséquences :


« Cette solennité fut (…) troublée par Lukara qui, bien qu’étant enchaîné, réussit à poignarder un askari qui le gardait et fut abattu avant d’être pendu ! Cela ne fit que confirmer la renommée de ce héros du Mulera »2

Le récit des faits relatifs à la « révolte de Ndungutse » donne au lecteur l’impression d’être plongé dans une mythologie ou dans une tragédie grecque romancée ! Le récit semble épique, un peu exagéré et imaginaire ! Pourtant, tout est vrai historiquement. Et pour que la magie du mythe des origines puisse fonctionner lors des différents conflits historiques au Rwanda, toutes les composantes de la société rwandaise sont représentées.


1. Les protagonistes de la rébellion de 1910 - 1912


Premièrement, dans le conflit collectif de 1912, la monarchie rwandaise est représentée par Musinga qui, aidé par l’administration coloniale allemande, fait face à une révolte populaire qui souhaite introniser Ndungutse. Celui-ci serait l’héritier « légitime » du trône ! Puis, la figure du roi Mibambwe Rutarindwa est dans les esprits : en effet, au début du conflit, une femme nommée Muhumuza et ses fils voulaient « venger » le roi Rutarindwa qui s’est suicidé en 1896 lors de l’attaque de sa résidence par l’opposition politique - au sein même de la Cour royale. Muhumuza elle-même se présentait comme la « reine-mère » qui aurait été ignorée et oubliée car, son fils mythique Biregeya [personne ne l’a vu] serait l’héritier « légitime » du roi Rwabugili. (...) D’après cette version de l’histoire, Rutarindwa n’aurait été qu’un « régent » intérimaire en attendant que Biregeya grandisse ! C’est pour cela qu’il aurait été caché en lieu sûr à l’étranger.


Deuxièmement, dans le même conflit, il ya deux princes qui auraient été cachés en exil et qui reviennent pour prendre le pouvoir : Biregeya, le fils mythique que Muhumuza aurait eu avec le roi Kigeri Rwabugili, puis Ndungutse que la même « reine » aurait eu avec le roi Mibambwe Rutalindrwa. En l’absence de Biregeya, c’est finalement Ndungutse qui sera à la tête de la rébellion comme « héritier » légitime du trône. De ce point de vue, le roi Musinga était considéré par Ndungutse et sa mère comme un « usurpateur » !


Troisièmement, la « révolte » populaire eut son effet collectif et mythique grâce à la participation du « héros » Lukara, chef de file des Hutu au nord du Rwanda !


Quatrièmement, il y avait l’administration coloniale allemande et ses troupes, commandées essentiellement par le Lieutenant Gudowius lors des différentes expéditions militaires au nord du Rwanda pour réprimer l’insurrection des « insoumis ».


Enfin, pour seconder Lukara et donner au mouvement le caractère guerrier, Ndungutse et Lukara ont fait appel à Basebya, redoutable chef guerrier Mutwa, installé dans les montagnes du Rukiga.


La même représentation de toutes les sensibilités politiques et sociales du Rwanda se répétera lors de la guerre civile des années 90 qui s’est terminée par le génocide de 1994.


2. Les « héros » de la crise de 1990 - 1994


Comme en 1912, lors du génocide au Rwanda en 1994, la tragédie avait besoin de personnages « héroïques » pour se réaliser :


Premièrement, comme en 1912, dans les années 90, le pouvoir était entre les mains d’un « monarque » à destituer - en lieu et place de Yuhi Musinga, à savoir J. Habyarimana. Par la suite, à partir du 06 avril 1994, l’assassinat de ce dernier lui conféra le statut de « martyr » à venger. De ce fait même, comme en 1912, J. Habyarimana aura joué les deux rôles : celui d’un roi à venger [Mibambwe Rutarindwa lors de la révolte de 1912] et celui du roi à chasser du pouvoir [comme ce fut le cas pour Musinga].


Deuxièmement, comme en 1912, la guerre civile au Rwanda dès 1990 a été déclenchée par deux princes en exil : un prince mythique - comme Biregeya en 1912, en la personne de F. Rwigema [personne ne l’a vu au Rwanda, car il aurait été tué dans les premiers jours de l’invasion du pays], puis un prince que tout le monde a vu, à l’instar de Ndungutse en 1912, en la personne de P. Kagame. Mais contrairement au malheureux Ndungutse, P. Kagame a réussi à s’emparer du « trône » tant convoité !


Cependant, il a fallu enjamber sans complexe un million de cadavres ! De mon point de vue, après le génocide de 1994 au Rwanda - pour le respect et la mémoire des victimes, le pays aurait dû être dirigé par un rescapé du génocide et non par le Front Patriotique Rwandais. Car, ce mouvement faisait partie des belligérants à l’époque des faits et il a aussi massacré les populations civiles.


Troisièmement, comme en 1912, les « chefs » Hutu se sont faits remarqués dans les années 90 : certains hauts dignitaires de la Cour du président J. Habyarimana, les grandes figures de l’opposition politique interne, mais aussi le Mulera A. Kanyarengwe - comme Lukara en 1912 - aux côtés du « prince » en exil !


Quatrièmement, même si aucun chef de la communauté des Batwa n’avait réussi à s’imposer dans le jeu politique au Rwanda après l’indépendance, des témoignages concordants affirment que pendant le génocide de 1994 au Rwanda, certains membres de la communauté des Batwa auraient participé à la traque des civils qui essayaient de se cacher dans les marécages ou dans les forêts. D’autres auraient même assassiné leurs voisins, pour s’emparer de leurs biens ou sur simple soupçon de « collaboration » avec le FPR.


Enfin, comme en 1912, les forces militaires et diplomatiques étrangères ont participé, directement ou indirectement, aux opérations politico-militaires ayant conduit le pays au chaos : les belligérants des deux camps bénéficiaient de l’aide matérielle et technique des étrangers, mais aussi et surtout, pendant le génocide au Rwanda, la Mission des Nations Unies au Rwanda (MINUAR) - une force armée - aura brillé par son incompétence dans la protection de populations civiles.


Rappelons aussi que lors de la révolte de 1912 au nord du Rwanda, non seulement les forces allemandes participaient aux opérations de répression des « insoumis », mais aussi, les troupes anglaises stationnées en Ouganda et les troupes belges stationnées au Congo intervenaient régulièrement au Rwanda pour réprimer les rebelles.


En fin de compte, la comparaison entre la « révolte » de 1912 et la guerre civile qui a sévi au Rwanda dans les années 90 permet de décrire au mieux les faits historiques puis, comme nous venons de le démontrer, les protagonistes des deux conflits ont plusieurs points communs.


3. Le dernier "fait d'armes" de rukara !


Au sujet de sa pendaison, nous l’avons déjà vu : « Cette solennité fut troublée par Lukara qui, bien qu’étant enchaîné, réussit à poignarder un askari qui le gardait et fut abattu avant d’être pendu ! Cela ne fit que confirmer la renommée de ce héros du Mulera » !3


Dans ma thèse de Doctorat La compulsion de répétition dans les violences collectives et dans l’ouvrage Rwanda : crise identitaire et violence collective, j’ai rapproché la figure des « rebelles » rwandais au pouvoir colonial à celle de Okonkwo et ses pairs dans le récit romanesque Le monde s’effondre de C. Achebe.4


Certes, dans les deux cas, nous observons la résistance radicale des gardiens du pouvoir traditionnel contre la modernité du pouvoir colonial - dont les missionnaires sont des intermédiaires. Cependant, il conviendrait de noter que chez Lukara, il y a une autre dimension d’« insoumission » qui est absente chez Okonkwo dans le récit romanesque de C. Achebe ci-dessus évoqué :


D’abord, rappelons que Okonkwo s’est suicidé alors que Lukara ne s’est pas suicidé. Il a été « livré » par Ndungutse et il a été jugé coupable du meurtre du Père Loupias.


Ensuite, notons que Lukara et/ou ses proches ont réellement tué le Père Loupias alors que Okonkwo fantasmait de « tuer le Blanc » tout simplement en murmures. Finalement, à la place du « Blanc », Okonkwo a tué un de ses concitoyens qui était collaborateur de l’administration coloniale ; puis il s’est suicidé.


Enfin, notons que Lukara refuse d’accorder à ses bourreaux la possibilité de décider et de jouir de sa mort : il a poignardé l’askari qui le gardait et il a été abattu avant d’être pendu !


Ce comportement guerrier de Lukara a été observé dans les conflits ultérieurs au Rwanda, dès lors que les Européens étaient impliqués directement ou indirectement dans les événements. Il s’agit ici d’une attitude qui s’inscrit dans la tradition guerrière au Rwanda :


Lukara, comme ses contemporains, a connu le dernier « Roi » des Rwandais. Et lorsqu’on parle du « Roi » dans le Rwanda moderne et contemporain, il s’agit du roi Kigeli Rwabugili. Comme nous l’avons vu au début de notre recherche, ce dernier aura impressionné les Allemands à la fin du 19ème siècle, en particulier le comte Von Götzen :


« Quant il vint à son tour nous rendre visite à notre camp, il montra une curiosité de véritable enfant. Il paraissait faire de l'esprit à nos dépens (…). En possession d'une souveraineté despotique absolue, de beaucoup supérieure, disait-on à celle même de l'Ouganda, il n'avait pas jugé nécessaire de s'entourer de forces militaires pour se protéger (…). Des idées commerciales germèrent dans son esprit, et en conséquence il résolut de mettre un temps d'arrêt dans l'envoi de présents qu'il nous faisait. (…) A plusieurs reprises, j'avais demandé qu'on me livrât des substances ; il me fit répondre qu'il était habitué à recevoir d'abord et à donner ensuite (…) ».5


Lukara aussi faisait visiblement peur aux Allemands. En vrai «Munyarwanda » sujet du roi, Lukara et ses pairs savaient bien que le Roi Rwabugili ne se serait jamais « soumis » au pouvoir colonial comme l’avait fait Musinga. Ainsi, Lukara n’avait pas peur de se battre pour son pays comme Kigeli Rwagugili l’aurait fait, quitte à y laisser sa vie. Et il l’a fait. Car, mourir par pendaison, ce n’était pas digne d’un sujet du roi comme lui !


Cet esprit guerrier hérité des grands rois du Rwanda ancien n’a pas disparu. En 1994, après la mort du président J. Habyarimana, la même guerre d’« honneur » a été engagée et elle s’est transformée en génocide.


Par ailleurs, même après la destruction des camps de réfugiés rwandais en République Démocratique du Congo et les massacres qui se sont poursuivis dans la forêt équatoriale (1996 - 1998), une poignée de combattants rwandais est retournée au Rwanda pour « s’expliquer » par les armes avec l’armée de P. Kagame ! A la tête de cette rébellion, il y avait un ancien officier de la Garde Présidentielle de J. Habyarimana, un certain L. Nkundiye. Comme à l’époque de Lukara, dans très peu de temps, cet ancien colonel de l’armée régulière de J. Habyarimana a déstabilisé et fragilisé le régime actuel au Rwanda. Selon plusieurs témoignages, toutes les régions au nord du Rwanda furent contrôlées par la rébellion. Finalement, il semble que ce sont des forces « extérieures » qui auraient secouru militairement le régime de Kigali : L. Nkundiye aurait été tué lors d’un bombardement dans son fief au nord-ouest du Rwanda d’où il était originaire.


Cette culture de « se battre » jusqu’au bout sans se rendre aura été salutaire : que ce soit parmi les rescapés du génocide au Rwanda en 1994 ou bien parmi les rescapés des massacres qui ont suivi la destruction des camps de réfugiés en République Démocratique du Congo, les Rwandais ne se sont pas suicidés (...). Ils ont choisi de « survivre », et c’est en soi un vrai « combat ». Bien entendu, il pourrait exister tel ou tel cas isolé de suicide dont je ne serais pas informé. Cependant, même les étrangers avec qui je discute régulièrement ne comprennent pas pourquoi certains Rwandais ne se suicident pas compte tenu des épreuves qu’ils ont endurées !


1 © SEBUNUMA D., Rwanda : Crimes d'honneur et influences régionales, Éditions Umusozo, Issy-les-Moulineaux, 2012.

2 CHRETIEN J.-P., Article « La révolte de Ndungutse (1912) - Forces traditionnelles et pression coloniale au Rwanda allemand », in Revue française d'histoire d'outre-mer, n° 217 - 4e trimestre 1972.

3 Ibid.

4 ACHEBE C., (1959), Things fall appart, New York, Anchor Books Editions, 1994, traduction française : Le monde s’effondre, Paris, Présence Africaine, 1992.

5 Von GÖTZEN, A travers l'Afrique, de l'est à l'ouest (1893 - 1894), extrait du livre Le tour du Monde, tome III, nouvelle série, 1° liv. N°1, 1897, pp. 15 - 20, in DELFORGE J., Le Rwanda tel qu'ils l'ont vu, Paris, L’Harmattan, 2008.

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Déogratias SEBUNUMA : Psychologue clinicien - Auteur


Titulaire du Doctorat de "Recherche en psychopathologie fondamentale et psychanalyse".

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Cet ouvrage est disponible auprès de l'Atelier National de Reproduction des Thèses (ANRT) - Lille 3, France.

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