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RWANDA : LES MYTHES FONDATEURS1
« L'ethnologue [le chercheur] recueillera les mythes (...) non en demandant (...) de se les faire conter, mais en posant de façon judicieuse des questions qui lui tiennent à cœur. Les mythes se présentent alors comme l'explication, avancée par la société elle-même, des problèmes soulevés par la démarche de l'ethnologue [du chercheur]. »2
Ce n’est pas la chute de l’Empire Romain d’Orient ni d’Occident, ce n’est même pas la chute du mur de Berlin ! Cependant, le génocide au Rwanda en 1994 a marqué la fin d’une époque. Symbole de l’échec par excellence des « Soleils des indépendances »3, l’instabilité politique dans la région des grands lacs africains aura influencé, de près ou de loin, le déclenchement de la guerre civile au Rwanda en 1990 dont le point culminant fut le génocide de 1994.
La réalité des violences collectives pose un problème majeur sur le plan théorique et clinique : peut-on parler de « folie collective » alors que, d’ordinaire, la folie se définie comme une maladie individuelle ? A partir de cette même interrogation, pouvons-nous isoler ce qui constitue le « passage à l’acte individuel » là où les crimes sont commis sous le couvert de l’anonymat en foule ?
Il est difficile de faire une approche précise sur les processus psychiques qui conduisent aux actes de violence en foule sans se référer d’abord aux cas de violence individuelle. Plus particulièrement, en ce qui concerne le Rwanda, ce sont des cas cliniques qui ont été observés dans les années 50 et depuis 1990, à la veille du génocide de 1994, qui nous renseignent sur les aspects pathologiques de l’acting out des masses :
A partir des cas cliniques observés au Rwanda par le Docteur J. J. Vyncke4 à l'époque coloniale et depuis le début de la guerre civile en 1990, il appert que mythe et délire5 peuvent se confondre et l’un se nourrit du contenu de l’autre dans l’éclosion des violences collectives.
Voici quelques observations sur ce point :
Premièrement, la différence majeure entre mythe et délire, c’est que le mythe « classique » concerne un groupe de population et relate des faits glorieux du passé ; alors que le délire est individuel et atemporel : il peut concerner le passé, le présent et l’avenir, voire s’adapter à tous ces trois temps à la fois.
Deuxièmement, si le délire se limite – au sens strict du terme – aux pathologies individuelles qui affectent la pensée et le langage, le mythe se présente plutôt sous forme de récit littéraire organisé et, comme nous l'avons déjà vu, il bénéficie d’une appréciation positive : non seulement pour ceux qui l’ont en commun – le mythe fondateur d’un peuple donné – mais aussi pour des observateurs extérieurs qui s’émerveillent du passé « glorieux » de tel ou tel tribu, nation ou empire !
Cependant, tous s’accordent sur un point : le mythe ne raconte pas « la vérité historique », mais plutôt une vision, un idéal, une reconstruction du passé souvent pénible mais que l’on voudrait rendre acceptable au profit de la nouvelle génération. Autrement dit, le mythe « arrange » l’histoire, magnifie les ancêtres aux yeux des tous petits ! Bref, dans certains cas, le mythe serait de « la poudre aux yeux » afin de rendre acceptables certains faits du passé, pour que les vieilles générations paraissent « moins ridicules » aux yeux de la nouvelle génération !
Le cas du Rwanda : les Rwandais n’ont pas manqué à ce rendez-vous du "Grand Art », à savoir la construction des mythes, pour venter leur passé glorieux ! Mais, comme nous allons le constater, deux événements historiques extérieurs ont brisé « la continuation de l’existence » des Rwandais : la colonisation et l’introduction de la foi chrétienne par l’Eglise. C’est ainsi que dès le début du 20ème siècle, « le mythe fondateur » du royaume des Mille Collines s’est fissuré : le Mwami n’était plus « Tout Puissant » aux côtés du Résident colonial, encore moins en face des Missionnaires qui détenaient désormais toutes les clés du pouvoir moral, économique et social.
Dans la présente [deuxième] partie de notre recherche, c’est le cas du Rwanda qui servira de terrain d’observation : nous aborderons la question d’ethnocentrisme à partir des mythes et légendes populaires au Rwanda. Car ces derniers, au-delà de leur fonction structurante en tant que « mémoire collective », ils peuvent aussi servir de moyen de manipulation à ceux qui veulent créer de pseudo ethnies ou communautés idéologiques.
En effet, le débat des scientifiques sur la notion d’« ethnie » n’est pas clos. Car, certains anthropologues remettent en question le sens du terme « ethnie » hérité des recherches de l’époque coloniale. Ce débat concerne non seulement le cas du Rwanda, mais aussi celui d’autres pays où la recherche anthropologique a été influencée par l’idéologie coloniale. Malgré ce débat contradictoire, arrêtons-nous sur le premier point de vue des scientifiques, celui qui reconnaît l’existence d’ethnie en tant qu’entité anthropologique à part entière en Afrique et au Rwanda en particulier.
« Le terme ethnie désigne un ensemble linguistique, culturel et territorial d’une certaine taille, le terme de tribu étant généralement réservé à des groupes de plus faible taille. »6 Cette définition anthropologique amène à elle seule à nuancer l’usage abusif du terme « ethnie » en ce qui concerne les différentes classes sociales de la population rwandaise.
I. Pourquoi le choix du cas du Rwanda ?
Le lecteur pourrait se demander, à juste titre, pourquoi j'ai choisi le cas du Rwanda comme situation clinique afin de mettre en évidence la violence des mythes dans les conflits collectifs. En effet, le cas du Rwanda c'est aussi mon histoire personnelle : mes origines se trouvent au Rwanda et j'y ai toujours des parents. Même si je n'ai pas été témoin direct des violences de 1994 ni physiquement victime du génocide – je séjournais à l'étranger depuis 1993, j'ai des membres de ma famille qui ont été victimes des massacres pendant le même génocide de 1994 : mon père, ma grand-mère et d'autres membres de la famille élargie. Pour cela, le cas du Rwanda me concerne au premier plan. Cette recherche doctorale constitue ainsi un véritable travail de mémoire pour moi, mais aussi une recherche de la vérité au-delà du seul cas personnel. C'est dans cette perspective que l'ouverture à d'autres situations de violences collectives, dans différents pays, permet d'intégrer nos propres souffrances dans la quête universelle du respect de la dignité humaine.
Cependant, une objection m'a été formulée régulièrement : « ne serait-il pas difficile, voire même impossible d'analyser avec objectivité des situations de conflits dans lesquelles on est directement concerné sur le plan historique et culturel ? » Cette objection m'a longtemps empêché d'entreprendre des recherches sur le cas du Rwanda. Dans mes premiers dossiers de recherche, j’avais préféré inclure les questions liées au conflit rwandais dans une réflexion générale sur certains thèmes philosophiques et/ou théologiques.
Finalement, c’est la lecture du texte L’imprescriptible7 de V. Jankélévitch, après mon arrivée en France, qui m’a donné l’audace de faire face à notre histoire et d’en tirer, si possible, quelques enseignements qui serviraient non seulement à comprendre l’étiologie des maux de notre peuple, mais aussi à prévenir d’autres situations de violence collective à l’avenir :
«… Et ainsi quelque chose nous incombe. Ces innombrables morts, ces massacrés, ces torturés, ces piétinés, ces offensés sont notre affaire à nous . Qui en parlerait si nous n’en parlions pas ? Qui même y penserait ? »8
De plus, même si certains chercheurs étrangers déclarent avoir « plus de recul » nécessaire leur permettant de mieux analyser des situations qui ne les concernent pas au premier plan, il existe une certaine faille dans cette argumentation : les études qui ont été menées sur le cas du Rwanda par différents chercheurs étrangers montrent que ces derniers, malgré leur compétence indéniable, pourraient faire preuve de négligence sur des détails » ! Or, ce sont justement ces « détails » qui comptent pour un Rwandais de sang et de culture ! D'autre part, il conviendrait de souligner que des questions d'intérêts stratégiques, économiques, voire même politiques sur le plan régional pourraient influencer un certain nombre de travaux scientifiques sur le Rwanda et les pays limitrophes.
Pour toutes ces raisons ci-dessus énoncées, il y a plus d'intérêt à ce que les Rwandais s'intéressent et analysent eux-mêmes, en premier lieu, les questions qui les concernent. Bien entendu, l'apport des observateurs étrangers sera toujours apprécié mais sans se substituer à la recherche et à la critique scientifique de l'histoire par les Rwandais eux-mêmes. Examinons maintenant la question des mythes fondateurs au pays des Mille Collines et leur influence dans la survenue des violences collectives :
II. Les mythes fondateurs au Rwanda
Observation comparative par rapport à d’autres pays de la région
Même si les changements socioculturels de ces dernières décennies nous obligent à nuancer le terme d’ethnie – surtout avec la « mondialisation », nous sommes néanmoins amenés à admettre un certain fond de vérité scientifique dans la définition anthropologique qui fait débat concernant la notion d’« ethnie » : en effet, au Congo Démocratique (ex-Zaïre), les Bakongo sont différents des Bashi, des Bakuba ou des Nandé. Puis, en Centrafrique, les Yakoma se distinguent des Bandas et des Bayas. Trois critères différencient ces « groupes » de populations : la langue, le territoire ainsi que certaines pratiques initiatiques qui sont propres à chacun de ces groupes sociaux.
Or, au Rwanda, tout le monde parle la même langue du nord au sud, de l’est à l’ouest ! Tout le monde habite avec tout le monde, les villages claniques n’existent pas au Rwanda ! Et enfin, aucune pratique culturelle ne distingue les uns des autres ! Ainsi, sans même faire recours à la « mondialisation culturelle », les critères anthropologiques qui distinguent les « ethnies » avaient déjà disparu au Rwanda avant même l’époque coloniale ! C’est cette complexité de la société rwandaise qui a poussé certains anthropologues européens du début du 20ème siècle à calquer les observations faites dans les pays voisins sur la société rwandaise. Malheureusement, certaines hypothèses de ces chercheurs ont abouti à des conclusions erronées car, à trop vouloir comparer la société rwandaise à celles des pays qui l’entourent, on a décrit des ethnies là où il n’y avait que des classes sociales entre riches et pauvres, dominants et dominés.
Pour la plupart des chercheurs européens du début du 20ème siècle, qu’ils soient missionnaires ou collaborateurs de l’administration coloniale, les « Tutsi » seraient des descendants Hamites – des « Blancs à peau noire », tandis que les « Hutu » seraient des Bantu originaires de l’Afrique centrale. Puis, ces travaux qui datent de l’époque coloniale ne s’intéressent que rarement à un autre groupe minoritaire de la société rwandaise, les Twa. Ce constat montre que seuls les intérêts politiques ont influencé les recherches anthropologiques sur le Rwanda :
Les « Hutu » et les « Tutsi » ont toujours été protagonistes dans les conflits endémiques au Rwanda. Cependant, mon hypothèse est que « Hutu » et « Tutsi » ne forment qu’un seul peuple. Mais, cette hypothèse ne date pas d’aujourd'hui. Déjà en 1954, dans ses travaux de recherche scientifique qu'il a présentés à l’Institut Royal Colonial Belge [qui est devenu, le 25 octobre 1954, l' « Académie royale des Sciences coloniales »] à Bruxelles, le chercheur Rwandais A. Kagame est arrivé à des conclusions qui serviront de base de réflexion dans la présente recherche doctorale.
Intéressons-nous plus particulièrement à la problématique des mythes dans leurs rapport avec les institutions politiques au Rwanda : le mythe des « Ibimanuka » ou « les clans d’origines célestes - les tombés du ciel »9, puis le mythe concernant « la majorité » des « basangwabutaka10 – les trouvés sur terre » donnent une certaine explication, du point de vue anthropologique, sur l'étiologie des violences endémiques au Rwanda.
Selon A. Kagame, le « récit mythologique » nous présente la dynastie monarchique des « Banyiginya » qui ont régné sur le Rwanda jusqu’en 1959 :
La « dénomination de Banyiginya signifie : noblesse ancienne et fortune également ancienne. Son totem est la grue couronnée. Les origines de la dynastie, qui se perdent dans la nuit des temps, nous sont transmises sous forme de récit mythologique par un poème épique appelé Ibirali : récit des origines. L’ancêtre y est montré naissant au ciel (…). Sur terre, il fonda son premier foyer dans la localité de Rwanda (…). » Selon le même mythe fondateur, « dans cette région régnait » déjà une autre dynastie « qui donna volontiers l’hospitalité aux nouveaux arrivants. »11 Cette autre dynastie c’est celle des « basangwabutaka - les trouvés sur terre. »
C’est « un autre poème rwandais, appelé ubucura-bwenge (forgement de la science) qui nous livre la généalogie de la dynastie. » Ainsi, « Gihanga est désigné comme fondateur de la dynastie »12 des « tombés du ciel », dynastie des Banyiginya qui a régné sur le pays jusqu’en 1959.
D’où l’origine du conflit pour conquérir le pouvoir au Rwanda. Selon B. Debré, « la généalogie dynastique (Ubucurabwenge) est issue directement de l’administration du royaume (…). Cette dynastie part du royaume régnant et cite tous ses ascendants pour arriver aux ancêtres mythiques fondateurs (…). Il est très intéressant de trouver que, selon cette tradition, les Nyiginya [Abanyiginya] au pouvoir se présentent comme des Ibimanuka, c’est - à - dire des tombés du ciel (…). Quant aux autres peuples, en dehors des bonnes épouses et des bonnes mères des groupements Tutsi locaux, ils les appelèrent Basangwabutaka, c’est - à - dire trouvés sur terre (…). Quoi qu’il en soit, « les tombés du ciel » ont dominé la vie politique du Rwanda pendant des siècles. Leur origine « éthérée » leur conférait, à leurs yeux, un petit goût divin, la même tradition leur donnant pour les « trouvés sur terre » le rôle peu enviable de méchants envahisseurs. »13 Mais, jusqu’à ce stade, le mythe ne parle que des différences en ce qui concerne l’ordre d’arrivée lors du premier peuplement du Rwanda et l’organisation politique des origines. C’est seulement lorsque la question de la succession au règne est posée qu’une autre légende fait apparaître la différenciation des ethnies.
En effet, selon la tradition orale, Gihanga (le créateur), premier roi et ancêtre mythique de la nation, aurait été à l’origine des différences ethniques au Rwanda. Voici le résumé de la légende sur ce sujet14 :
Le roi Gihanga a engendré trois fils : Gahutu, Gatwa et Gatutsi. Selon le mythe, ces trois fils sont devenus à leur tour ancêtres respectifs des trois ethnies actuelles qui peuplent le Rwanda. Comme Gihanga ne savait pas à qui confier sa succession, il « imagina les épreuves » qui permettraient de « tester » la valeur de chacun de ses trois fils. Selon la légende, Gatutsi aurait réussi toutes les épreuves et c’est à lui que le père a confié la succession du règne.
Telle fut la ruse de la dynastie royale du Rwanda - ruse fondée sur le récit fondateur de la nation. Le même mythe avait la fonction de légitimer la transmission du pouvoir du roi à sa descendance. La légende des trois fils permit aux monarques rwandais de régner sans partage sur le pays pendant des siècles.
Même si cela n’est qu’un mythe, il n’en demeure pas moins que les Rwandais y ont cru et y croient encore aujourd'hui !
[P. S. : Pour lire la suite, veuillez consulter notre article : « Rwanda : la théorie des races »].
1 © SEBUNUMA D., La compulsion de répétition dans les violences collectives, thèse de doctorat soutenue en 2011 à l'Université Paris-Diderot Paris 7, publiée ensuite par L'Atelier National de Reproduction des Thèses, Université Lille3 (2012) ; puis aux Éditions Umusozo, Paris, 2013.
2 SMITH P., article le « mythe », in Encyclopaedia universlis, 2002, corpus 15, pp. 810 – 812.
3 KOUROUMA A., (1968), Les Soleils des indépendances, Paris, Seuil, 1970.
4 VYNCKE J., Psychoses et névroses en Afrique centrale, Bruxelles, Académie royale des Sciences coloniales – Classe des sciences naturelles et médicales, Mémoire in-8°, Tome V, fasc. 5, présenté le 24 novembre 1956.
5 Le délire fait partie des « anomalies des contenus de la pensée » : « l'idée délirante c'est la croyance en une idée erronée, en totale opposition avec la réalité ou l'évidence ». Cf. GUELFI J. D. (sous la direction de), Psychiatrie, Paris, Masson, 1987, p. 42.
6 BONTE P. et IZARD M. (sous la direction de), Dictionnaire de l’ethnologie et de l’anthropologie, Paris, PUF, 2004, p. 242.
7 JANKELEVITCH V., L’imprescriptible - Pardonner ? Dans l’honneur et la dignité, Paris, Seuil, 1986.
8 Ibid., p. 59.
9 KAGAME A., Les organisations socio-familiales de l’ancien Rwanda, Mémoires in-8° - tome XXXVIII, Bruxelles, Institut Royal Colonial Belge, 1954.
10 Littéralement : « ceux qui occupaient le terrain avant l’arrivée des étrangers », les autochtones.
11 KAGAME A., Histoire du Rwanda, Leverville, Bibliothèque de l’Etoile, (Congo Belge), 1958.
12 Ibid.
13 DEBRE B., Le retour du Mwami, Paris, Ramsay, 1998, pp. 25 – 26.
14 Ibid.
Déogratias
SEBUNUMA : Psychologue
clinicien - Auteur
Titulaire du Doctorat de "Recherche
en psychopathologie fondamentale et psychanalyse".
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La compulsion de répétition dans les violences collectives Cet ouvrage est disponible auprès de l'Atelier National de Reproduction des Thèses (ANRT) - Lille 3, France.
Rwanda : crise identitaire et violence collective Cet ouvrage est désormais édité par les EDITIONS UMUSOZO.