|
|
3. Aspects juridiques dans le Rwanda ancien11
Le rôle des trois échelons : « ubwoko », « umuryango », et « inzu »
Bientôt vingt ans après le génocide au Rwanda de 1994, tous les observateurs se demandent comment des massacres à grande échelle ont pu être commis dans seulement trois mois sur l'ensemble du pays. A partir des travaux de recherche de A. Kagame dont nous avons déjà cité l'ouvrage principal12, il devient possible de formuler différentes hypothèses sur les structures sociopolitiques du Rwanda qui favorisent, de manière récurrente, la survenue des violences collectives :
« Il a été établi tout d'abord que le 'bwoko' (clan) se reconnaît au totem. Nous avons ajouté ensuite que Muryango (famille) répond à une appellation commune, calquée sur le nom de l'ancêtre éponyme, et qu'elle partage l'intérêt du sang. Il nous est dès maintenant aisé d'indiquer la caractéristique de la parentèle (Inzu). On la reconnaît au fief qu'elle détient. Nous pouvons donc la définir : groupe social de foyers ayant relation du sang et détenant un fief commun. Le terme fief doit s'entendre ici soit comme têtes de gros bétail, soit comme lopin de pâturages, soit comme propriété foncière. Les détenteurs peuvent en avoir hérité de leurs ascendants, ou en avoir été investis par l'autorité politique, ou avoir acquis ce bien par leur propre industrie dans les cadres de la coutume sous la protection de l'autorité politique »13.
L'auteur poursuit son analyse et nous renseigne sur la nature de l'« autorité » dans le Rwanda ancien :
« L'autorité politique dans la société du vieux Rwanda ne peut se confondre avec le Gouvernement entendu dans le sens européen. Tout d'abord la coutume rwandaise ne connaissait pas la séparation des pouvoirs. Ensuite, comme il a été précisé ailleurs, les autorités politiques rwandaises étaient constituées par les chefs guerriers, les chefs pastoraux et les chefs de l'administration territoriale, qui gouvernaient le pays sous la haute direction du roi »14.
« Notons que, même en dehors de la famille faible, un seul foyer pouvait détenir un fief autonome, sans le partager avec un parent. Dans ce cas, le détenteur était contribuable en vertu de son fief, et était assimilé aux parentèles vraies. Mais alors on ne pouvait lui appliquer le terme Inzu que s'il était l'unique représentant de sa famille éteinte (…) »15.
A. Kagame nous présente le « rôle des trois échelons : clan, famille et parentèle ».
Premièrement, « le clan (Ubwoko) intéresse les dépositaires du code ésotérique de la dynastie, en ce sens qu'il y a un seul clan dynastique ; que les autres clans sont classés en matri-dynastiques et en clans inférieurs. En dehors de ce cas dynastique, l'échelon clan n'a aucune incidence dans la politique. C'est une organisation purement ethnique. On ne peut même pas, me semble-t-il, la classer comme sociale, puisqu'elle ne correspond à aucun droit ni à aucun devoir constituant matière à sanctions légales. Par contre, au point de vue religieux, (…) on constatera que les dispositions ayant trait à cette organisation sont d'un ordre supra-naturel »16.
Deuxièmement, « l'échelon famille (Umulyango) joue un rôle prépondérant dans la politique du pays. Le groupe, à cause de son intérêt du sang, tient à former un corps compact, à constituer une force dont on doit tenir compte, et qu'on doit redouter. Les autorités politiques ne s'occupent pas du Mulyango en tant que tel, car cet échelon en tant que tel ne peut être investi de fiefs. En conséquent, le Mulyango n'est soumis à aucune juridiction politique. Quant à son intérêt du sang, il relève uniquement du tribunal du roi. Lorsque le litige de vendetta est soulevé entre une famille trop puissante et une autre qui ne peut se rendre justice, l'affaire est jugée uniquement par le roi, auquel il appartient de condamner à mort (…) »17.
Enfin, « la parentèle (Inzu) qui est une subdivision de la famille (Umulyango) est, comme il vient d'être dit, seule accessible aux autorités politiques. En conséquence, ces mêmes autorités ont juridiction sur les détenteurs des fiefs dépendant d'elles. Mais il faut remarquer que les biens de la fortune, jalousement protégés par les autorités investissantes, n'intéressent pas l'échelon Umulyango (famille). L'individu lésé dans ses droits ne mobilise pas le Mulyango, mais ses supérieurs politiques. Que quelqu'un verse cependant le sans de cet individu, alors il verra le Mulyango se lever comme un seul homme, pour défendre son propre sang, tandis que les autorités politiques ne lèveront pas le petit doigt en cette circonstance, sinon par une assistance morale »18.
Voici la clé de l'analyse de A. Kagame :
« En somme, si l'on examine les choses de plus près, la famille (Umulyango) avec son ancêtre éponyme et son intérêt du sang, jouissant du droit reconnu de se rendre justice en matière de vendetta, l'ensemble nous présente la réminiscence du clan-nation, tel qu'il existait avant l'occupation hamitique. Les clans d'alors étaient de minuscules nations qui se rendaient ainsi justice, vis-à-vis des groupes voisins. L'invasion hamitique a pu favoriser les groupes faibles, en mettant à leur disposition l'autorité du roi, qui a assumé les droits et aussi les devoirs du chef de clan. N'est-il pas considéré comme le père de sa grande famille rwandaise ? »19
L'auteur conclut :
« Quant à l'échelon parentèle (Inzu), son rôle en politique administrative guerrière et pastorale en fait une invention purement hamitique. Les conquérants mirent cette organisation sur pied, dans le cadre de l'État unifié, qui a succédé aux clans-nations. Il fallait nécessairement résoudre le problème des prestations manuelles et autres, organiser la répartition des pâturages, assurer la défense du pays contre les invasions et systématiser les expéditions destinées à razzier ou à annexer des pays étrangers. Le fief rwandais répond absolument à tous ces besoins »20.
Déogratias
SEBUNUMA : Psychologue
clinicien - Auteur
Titulaire du Doctorat de "Recherche
en psychopathologie fondamentale et psychanalyse".
Le
jugement de l'histoire : effets du néocolonialisme multinational au Rwanda
Synthèse
Commander
Le
génocide au Rwanda : postures et impostures génocidaires
Synthèse
Commander
Essai sur l'autosuggestion
Synthèse
Commander
Psychopathologie
descriptive I : Essais sur les violences collectives
Synthèse
Communautarisme et autochtonie – Du cas du Rwanda à l'universel
Synthèse
Commander
Rwanda : crimes d'honneur et influences régionales
Synthèse
Commander
Rwanda : crise identitaire et violence collective
Synthèse
La compulsion de répétition dans les violences collectives
Synthèse
Commander
La compulsion de répétition dans les violences collectives Cet ouvrage est disponible auprès de l'Atelier National de Reproduction des Thèses (ANRT) - Lille 3, France.
Rwanda : crise identitaire et violence collective Cet ouvrage est désormais édité par les EDITIONS UMUSOZO.