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LA GUERRE D'OCTOBRE 1990 AU RWANDA :
SES CONSÉQUENCES ET SES MYSTÈRES !1
Du mois de janvier au mois de mars 2015, dans le cadre de ses émissions sur les « Archives d'Afrique », Radio France Internationale (RFI) a diffusé plusieurs témoignages concernant l'histoire de J. Habyarimana et la survenue du génocide au Rwanda en 1994.
Dans ces différentes émissions radiodiffusées, certains témoins ont décrit ce qui s'est passé lors de la première attaque du Front Patriotique Rwandais à partir de l'Ouganda, le 1er octobre 1990. Selon un témoin qui se trouvait à Kigali en 1990 - un ancien conseiller à la Présidence du Rwanda -, l'armée nationale et le gouvernement rwandais de l'époque auraient été surpris par cette attaque : le président J. Habyarimana et plusieurs ministres se trouvaient à l'étranger et selon le même témoignage, l'armée n'était pas prête pour défendre efficacement le pays face à une rébellion déterminée et bien équipée.
Conformément à d'autres sources indépendantes que j'ai pu consulter, après plusieurs jours de chaos au sommet de l'État, c'est l'intervention de l'ex-Zaïre et de la France qui aurait permis au gouvernement rwandais et à son armée de prendre le dessus sur la rébellion du Front Patriotique Rwandais dirigée à l'époque par son fondateur, le Général F. Rwigema.
Compte tenu des différents témoignages que j'ai déjà cités dans mes travaux de recherche antérieurs, compte tenu des témoignages que je publie à l'occasion de la présente réflexion complémentaire, le constat est clair : le sort du Rwanda semble avoir été « scellé » au début du conflit armé en 1990. D'ailleurs, comme l'a confirmé un des témoins sur Radio France Internationale - dans le cadre des émissions radiophoniques que j'ai déjà citées -, l'attaque du Front Patriotique Rwandais n'était pas justifiée dans la mesure où le président rwandais et son gouvernement avaient accepté le retour pacifique de tous les exilés rwandais, suite à l'intervention directe du Pape Jean-Paul II : celui-ci s'était rendu au Rwanda durant l'été 1990.
Pour toutes ces raisons, j'ai voulu savoir ce qui s'est véritablement passé au début de cette guerre-surprise : plus particulièrement, il existe d'autres questions non-élucidées à ce jour concernant la provenance des armes que le Front Patriotique Rwandais a utilisées pour attaquer le Rwanda ; sans oublier le mystère qui entoure la mort du Général F. Rwigema et son staff militaire, dans les premières semaines du conflit armé. Deux témoignages nous permettront d'en savoir un peu plus sur les circonstances de la survenue de la guerre civile au Rwanda, en 1990 :
1. Premier témoignage
Lors de mes recherches, il a été difficile de trouver un ancien militaire rwandais qui aurait pu m'éclairer sur les premiers jours de la guerre d'octobre 1990. Finalement, c'est le témoignage d'un étranger qui a retenu mon attention : un ancien militaire de l'ex-Zaïre qui faisait partie du contingent zaïrois que le feu président Mobutu a envoyé au Rwanda pour reconquérir le Mutara - région du nord-est du Rwanda qui avait été occupée par le Front Patriotique Rwandais dès le 1er octobre 1990. Voici l'extrait de l'entretien :
Mon interlocuteur : « Je n'étais qu'un tout jeune officier. A l'époque, je venais de terminer ma formation. Pour cela, mon témoigne ne pourra peut-être pas répondre à vos attentes. Car, je ne participais pas aux réunions des hauts-gradés ; je m'occupais tout simplement de la transmission des ordres aux Sous-Officiers et aux hommes de troupes sur le terrain ».
J'ai répondu : c'est justement ce qui est intéressant pour nous. Car, étant donné que vous n'étiez pas décideur, votre témoignage est neutre dans une certaine mesure. Pour commencer, je voudrais connaître l'endroit exact où vous avez été envoyé sur le front et quels étaient les objectifs, autrement dit les missions qui avaient été confiées à votre unité.
Mon interlocuteur : « Je voudrais apporter quelques précisions : nous, militaires zaïrois, nous avions la mission d'assister l'armée rwandaise. Tout simplement. Ce sont donc les chefs de l'armée rwandaise sur le terrain qui nous indiquaient l'endroit où il fallait nous rendre ainsi que les missions qui leur avaient été confiées par l'État-Major de l'armée rwandaise ».
J'ai répondu : D'accord. Conformément à cette précision de votre part, à quel endroit avez-vous été envoyé sur le front et quelles étaient vos missions aux côtés de l'armée rwandaise ?
Mon interlocuteur : « Lorsque nous sommes arrivés à Kigali, les combats avaient déjà commencé dans le Mutara. Cependant, dans l'attente des renforts, l'armée rwandaise se limitait tout simplement à empêcher l'infiltration des guérilleros au sein de la population. Car, étant donné que le Front Patriotique Rwandais avait préféré s'installer dans un parc (le parc national de l'Akagera) dès le début de son invasion, cette situation arrangeait l'armée régulière pour limiter les conséquences sur les populations civiles. Pour cela, dès notre arrivée à Kigali, la mission était claire : déloger le Front Patriotique Rwandais de son Quartier Général qui se trouvait au Guest House de Gabiro, à l'intérieur du parc ».
J'ai répondu : Si je comprends bien, vous et votre unité, vous avez été envoyés dans le Mutara aux côtés des soldats rwandais qui étaient déjà au front depuis le début du mois d'octobre 1990.
Mon interlocuteur : « Non, non. Ça ne s'est pas passé comme ça. Les soldats rwandais qui étaient déjà sur le front étaient essentiellement déployés au nord-est du Mutara, dans et autour de la localité de Nyagatare. Si vous voulez, ils étaient en face-à-face avec les Inkotanyi2 qui se trouvaient juste à côté dans le parc. Des combats sporadiques avaient lieux le jour, puis, des combats intenses se déroulaient la nuit. Ainsi, du point de vue tactique, l'État-Major a plutôt décidé d'ouvrir un autre front au sud-est du Mutara : cela allait attirer l'attention des Inkotanyi et ainsi diminuer leur capacité à mener des attaques de harcèlement contre la position de l'armée rwandaise qui était déjà sur le terrain ».
J'ai pris la parole : Pourriez-vous me décrire comment se sont déroulées les opérations de contre-offensive auxquelles vous avez participé ?
Mon interlocuteur : « Les premiers accrochages avec les Inkotanyi ont eu lieu non pas dans le parc, mais plutôt à l'intérieur des zones habitées. A partir de la localité de Kayonza, de petits groupes mobiles des Inkotanyi s'étaient déjà installés. Cependant, ils étaient apparemment constitués de petites sections avancées car, ils n'avaient pas d'armes lourdes avec eux. Pour cela, dès les premiers accrochages, ils se sont repliés, ils ont traversé le lac (le lac Muhazi) et, finalement, ils ont fait jonction avec leur base arrière à l'entrée du parc. Et là, les vrais combats ont commencé. Je vous assure, c'était dur ! Comme c'était la première fois que je participais à une campagne militaire de guerre, j'ai été servi, moi et mes collègues » !
J'ai demande : Finalement, comment avez vous réussi à prendre le dessus ?
Mon interlocuteur : « Dès l'entrée du parc, l'objectif était celui de neutraliser le Quartier Général des Inkotanyi à l'intérieur du Guest House de Gabiro. Mais, cela aurai été impossible sans le contrôle effectif de la frontière avec l'Ouganda. Car, au cas où les hommes et le matériel militaire allaient continuer d'être acheminés vers Gabiro, nous ne pourrions pas gagner cette bataille. Pour cela, l'unité de l'armée rwandaise qui se trouvait dans le nord-est a essayé de couper la route d'approvisionnement dont se servait le Front Patriotique Rwandais : il fallait contrôler à tout prix le poste de frontière de Kagitumba. Mais, c'était loin d'être gagné d'avance ».
J'ai repris la parole : Que s'est-il passé alors ? Car, apparemment, si les informations dont je dispose sont bonnes, le poste de frontière de Kagitumba a été officiellement reconquis le 30 octobre 1990.
Mon interlocuteur : « Ah ! Dans toutes les guerres, les Grands-Hommes, c'est ce qui fait la différence ! Permettez- moi de vous faire les présentations : dans l'unité où je me trouvais, même si l'armée rwandaise conservait toute la responsabilité des opérations, le Commandant en chef c'était le Général Mahele3 de l'Armée du Zaïre. Il était toujours derrière la ligne de front : soit à pied, soit dans une voiture militaire. Sur la ligne de front, directement au contact avec l'ennemi, se trouvait un Colonel au nom de Rwendeye. Comme j'étais encore novice, j'avoue que je n'avais jamais vu un stratège et un guerrier comme celui-là ! Contrairement au Général Mahele, ce Colonel Rwandais marchait toujours à pied, à la tête de l'unité, fusil d'assaut à la main ! D'après ce que j'ai vu, il était beaucoup plus charismatique que le Colonel Nsabimana qui commandait l'autre unité au nord-est. Comme je vous l'ai déjà dit, les soldats de cette unité eux, ils étaient déjà là depuis le début de la guerre ».
J'ai repris la parole : Mais, je ne comprends toujours pas comment vous avez réussi à prendre le dessus sur les Inkotanyi.
Mon interlocuteur : « Justement ! Les deux chefs de guerre que je viens de citer ont finalement décidé de lancer l'assaut sur le Guest House de Gabiro, sans attendre que la localité de Kagitumba soit définitivement sous le contrôle de l'armée régulière. Les combats ont été très durs. Pendant plusieurs jours, nous avons combattu jour et nuit, sans repos. Heureusement, l'unité d'élite des paracommandos qui était à nos côtés comptait parmi ses hommes de nombreux soldats qui avaient effectué des stages à Kota Koli, dans l'Équateur (Zaïre), au sein même de la Division Spéciale Présidentielle (DSP). Pour cela, la communication était facile parce qu'ils parlaient parfaitement le Lingala. D'autres soldats rwandais, essentiellement ceux du bataillon d'Escadron, étaient aussi très motivés : il semblerait que le Colonel Rwendeye4 était leur patron ».
Mon interlocuteur a fait une petite pause de silence. J'ai compris que certains souvenirs de ces combats revenaient et il n'arrivait plus à parler. Puis, il a repris la parole : Mon interlocuteur : « En réalité, les combats sans interruption ont eu lieu autour de Gabiro. Il y avait des corps partout. Mais, lorsque nous sommes arrivés au Guest House, l'ennemi avait déjà quitté les lieux précipitamment. Les Inkotanyi s'étaient alors dispersés dans tout le parc, en direction de l'est vers Kagitumba. Nous nous sommes reposés pendant deux ou trois jours. Ce fut aussi le temps nécessaire pour nous ravitailler en armes, munitions et nourriture. Par la suite, nous avons entrepris de poursuivre les Inkotanyi à travers le parc ».
J'ai demandé : Donc, si je comprends bien, c'est votre unité qui aurait finalement tué le Général F. Rwigema et son staff de commandement ? Car, vous étiez apparemment à ses trousses !
Mon interlocuteur : « En toute vérité, pour être honnête avec vous, ce n'est pas nous qui avons tué F. Rwigema. Cet homme-là était insaisissable ! Tout le monde voyait son fantôme partout ! Il faisait peur à tout le monde. Vous comprenez bien, au cas où nous aurions réussi à le tuer ou à le capturer vivant, le président J. Habyarimana et son armée auraient présenté leur « trophée » à tout le peuple, surtout à Kigali ! Nous ne l'avons ni tué, ni vu son corps ».
J'ai demandé : Qu'est s'est-il passé alors ? A partir de quels éléments nous a-t-on affirmé qu'il était mort ?
Mon interlocuteur : « Personnellement, je ne suis pas en mesure de vous répondre. Voici ce dont je me souviens : nous étions en train de parcourir à pied le parc, de Gabiro vers Kagitumba, pour mener des opérations de ratissage contre de rares Inkotanyi qui s'étaient dispersés dans le parc après leur débandade de Gabiro. Mais en réalité, dans les jours qui ont suivi cette défaite de la rébellion, nous n'avons pas été confrontés à une véritable résistance dans le parc. Vers la fin du mois d'octobre (1990), nous avons entendu un grand bruit au loin. Cela ressemblait à un bombardement aérien. Immédiatement, nous avons cru que l'autre unité de l'armée régulière qui se trouvait au nord-est aurait été visée par une attaque aérienne en provenance de l'Ouganda. Mais, après vérification, nos chefs nous ont rassurés : l'unité en question continuait aussi des opérations de ratissage en direction de Kagitumba. A cette époque, la dernière poche de résistance des Inkotanyi se trouvait dans un triangle marécageux entre le Rwanda, l'Ouganda et la Tanzanie. La rivière Kagera (Akagera) n'était pas loin. Après ce bombardement dont nous n'arrivions pas à localiser l'impact, nos chefs sur le terrain ont décidé de sécuriser la frontière avec l'Ouganda sans tarder. Pour cela, il fallait atteindre Kagitumba le plus tôt possible. Nous nous sommes coordonnés avec l'autre unité qui se trouvait au nord-est. Nous allions lancer un assaut final le lendemain matin, à l'aube, pour déloger les Inkotanyi de leur dernier bastion qui empêchait la libération du post frontalier de Kagitumba. Dans la nuit, alors que nous préparions le matériel, un des officiers rwandais s'est approché de nous officiers zaïrois, pour nous dire : le chef des rebelles F. Rwigema serait mort. Mais, cela nous semblait fantaisiste et nous n'y avons même pas prêté attention. Nous étions occupés par la préparation de l'assaut sur Kagitumba le lendemain matin ».
J'ai repris la parole : Comment s'est passé cet assaut final sur Kagitumba ?
Mon interlocuteur : « En remontant le parc, tout au long de la rivière Kagera, nous n'avons rencontré aucun rebelle des Inkotanyi. A quelques kilomètres de Kagitumba, une section de reconnaissance est allée prendre des renseignements. Lorsque ces éclaireurs sont revenus, ils nous ont dit qu'ils n'avaient pas vu des Inkotanyi : ils avaient tout simplement vu quelques hommes en uniforme de l'armée rwandaise. Nos chefs se sont montrés très méfiants. Ils nous ont dit : « c'est sans doute un piège. Ça pourrait être des Inkotanyi déguisés en militaires de l'armée rwandaise. Ils pourraient avoir récupéré des uniformes sur nos collègues qui sont tombés sur le champ de bataille ». Nous avons alors chargé, pour encercler le poste de Kagitumba et neutraliser ces quelques soldats en uniforme de l'armée régulière. Lorsque nos premiers soldats se sont approchés, ceux qui étaient au loin (au poste frontalier de Kagitumba) ont brandi leurs armes en criant : « c'est nous » ! Nous avons alors compris que c'était des nôtres. Un de nos supérieurs a demandé : « Où est le Colonel ? »5 Tous ces militaires se sont mis à rires ! Ils étaient en train de boire votre bière locale de bananes, l'uruguwagua (urwagwa) ! Puis, un sergent s'est avancé et il a dit : « Au moment où nous parlons, le Colonel est en train prendre son petit déjeuner à Kampala avec le président Museveni » ! Ils ont éclaté de rires à nouveau » !
J'ai demandé : Le Colonel Nsabimana avait-il été capturé par les Inkotanyi ?
Mon interlocuteur : « Mais, non ! Il avait, tout simplement, décidé de poursuivre les Inkotanyi jusqu'en Ouganda ! Ce matin- là, il se trouvait déjà à plusieurs kilomètres à l'intérieur de l'Ouganda. Selon le témoignage de nos collègues soldats rwandais, c'est le président J. Habyarimana, pris de panique et craignant les représailles de son voisin du Nord, qui aurait ordonné à son « Colonel » de revenir au Rwanda immédiatement. Avec le recul et, compte tenu de la tournure qu'ont prise les événements, c'est ce Colonel-là qui avait raison : il fallait étendre la guerre à tous les soutiens des Inkotanyi et faire la guerre une fois pour toutes. Quitte à perdre » !
J'ai repris la parole : Mais, compte tenu de ce que vous venez de me décrire, comment se fait-il que la guerre a finalement continué dans le Mutara ?
Mon interlocuteur : « En réalité, les Inkotanyi étaient des professionnels de la ruse ! Lors de la défaite à Gabiro, ils n'ont perdu que quelques hommes. Puis, ils ont emporté avec eux l'essentiel de leur matériel militaire. Lors de la traque que nous avons engagée contre eux dans le parc, ils ont tout simplement franchi la rivière Kagera pour se rendre de l'autre côté en Tanzanie. Seulement une poignée d'entre eux, ceux qui se trouvaient à Kagitumba, est retournée en Ouganda poursuivie par le Colonel Nsabimana et ses hommes. Ainsi, quelques jours après la reconquête de Kagitumba par l'armée régulière, les Inkotanyi ont repris les hostilités non seulement dans certains endroits du parc national, mais aussi et surtout, dans les zones habitées au nord-est. Mais, cela, je ne peux pas vous en parler car nous étions retournés au Zaïre après la libération officielle du Mutara ».
J'ai fait remarqué : Jusqu'à ce stade de notre entretien, vous n'avez jamais parlé de celui qui allait succéder à F. Rwigema à la tête des Inkotanyi. Selon les informations dont disposait votre unité, quel était le rôle de P. Kagame dans tout ça ?
Mon interlocuteur : « Ah ! Ah ! Un autre mystère ! Durant mon séjour au Rwanda et pendant toutes les opérations dans le Mutara, je n'ai jamais entendu parler de Monsieur Kagame. Voici les faits : l'armée rwandaise nous avait donné une liste des chefs militaires des Inkotanyi. Devant certains noms, il y avait même des photos ad-hoc de tel ou tel chef militaire des Inkotanyi. Cela allait nous permettre de les reconnaître au cas où. Sur cette liste, il n'y avait ni le nom de Monsieur Kagame, ni sa photo. Moi-même, je me demande d'où il est sorti pour prendre la tête des Inkotanyi ».
Compte tenu de l'intérêt de cet entretien, pour permettre à mes futurs lecteurs d'apprécier par eux-mêmes les faits historiques dont il est question, je ne fais aucun commentaire. Poursuivons notre enquête en citant un autre témoignage, de la part d'un ancien membre du cercle de pouvoir au Rwanda :
2. Deuxième témoignage
Pour compléter le contenu de l'entretien ci-dessus présenté, j'ai interrogé un ancien haut responsable du régime de J. Habyarimana sur les événements et les circonstances de la première attaque du Front Patriotique Rwandais en octobre 1990. Son témoignage est très édifiant. En voici l'extrait :
J'ai pris la parole et j'ai demandé : Dans le cadre de mes recherches sur le Rwanda, je voudrais recueillir votre témoignage sur les premiers jours de l'attaque du Front Patriotique Rwandais en 1990. Quels sont vos souvenirs de l'époque et, quels sont les événements importants qui pourraient nous éclairer aujourd'hui sur les conséquences de ce conflit armé ?
Mon interlocuteur : « Je me souviens, comme si c'était hier, de la réunion à laquelle j'ai participé dans le bureau du chef de l'État (J. Habyarimana), quelques jours seulement après le début de la guerre. Nous étions quatre invités, autour de la table. Donc, avec le président, nous étions cinq participants à cette réunion en petit comité ».
J'ai repris la parole : Sans être indiscret, je voudrais savoir ce qui s'est dit. Bien entendu, vous n'êtes pas obligé de me révéler des secrets, s'il y en a eu.
Mon interlocuteur : « Il n'y a rien à cacher, je n'ai aucun secret à cacher. Je n'étais pas dans l'intimité du président pour qu'il puisse me confier des secrets. Seulement, je faisais partie de ses collaborateurs sur lesquels il pouvait compter pour accomplir notre devoir vis-à-vis de l'État. Pour aller droit au but, lors de cette réunion, il nous a partagé le résultat de ses rencontres lors de sa tournée en Europe pour chercher de l'aide militaire et diplomatique ».
J'ai demandé : Il semblerait que, dans un premier temps, aucun pays ne voulait aider le Rwanda à se défendre contre l'invasion du Front Patriotique Rwandais. Comment expliquez-vous cela ?
Mon interlocuteur : « C'est vrai. D'ailleurs, mon collègue (…) a immédiatement demandé au président : « Nyakubahwa, dukurikije ibyo mumaze kutugezaho, mfite ikifuzo : twumvise ko ngo muntangiriro za 70, Abanyaburayi n'Abanyamerika bifuje kubaka ikigo cya gisirikare ku Rusumo. Umenya ngo ari abanyamahanga baba bari inyuma y'Inkotanyi. Niba ari byo, ko ari twe dufite igihugu, mwabahaye icyo bashaka bakaduha amahoro ? » (« Excellence, conformément à ce que vous venez de nous annoncer, j'ai une demande à formuler : nous avons entendu dire que dans les années 70, les Européens et les Américains auraient souhaité construire un camp militaire à Rusumo. Il semblerait que des étrangers seraient derrière les Inkotanyi. Si c'est le cas, étant donné que c'est nous qui occupons le pays, pourquoi ne leur donneriez-vous ce qu'ils demandent pour qu'ils nous fichent la paix ? »)
J'étais impatient d'entendre la réponse que J. Habyarimana aurait donnée à cette demande. J'ai immédiatement réagi : Quelle a été la réponse du président ?
Mon interlocuteur : « Yarebye hirya, araceceka. Nahise mbona amarira azenga mu maso ye. Ni ubwa mbere n'ubwa nyuma namubonye afite aganda bigeza aho. Hanyuma yashubije mu gifaransa n'uburakari bwinshi ».(« Il a regardé nulle part, en silence. J'ai immédiatement vu des larmes dans ses yeux. C'est la première et la dernière fois que je l'ai vu si triste. Puis, il a répondu en Français et en colère ») :
« Finalement, vous n'avez rien compris ! S'il y a quelques amis qui ont accepté de nous aider, c'est parce que ceux que vous venez de nommer ont insisté en notre faveur ». (Réponse de J. Habyarimana, selon le témoin).
J'ai demandé : Quelle a été la suite de cette réunion ?
Mon interlocuteur : « Nous avons abordé d'autres questions concernant la gestion de la crise. Seulement, étant donné que vous souhaitez savoir quels sont les souvenirs qui permettraient de comprendre l'origine des conséquences de cette guerre aujourd'hui, j'ai tenu à vous communiquer cet épisode concernant l'ingérence éventuelle des pays étrangers dans le conflit armé au Rwanda ».
J'ai répondu : Mais, apparemment, le feu président J. Habyarimana semblait plutôt satisfait du soutien que certains pays lui auraient apporté en « insistant » auprès de ceux qui sont intervenus au Rwanda. Pourriez-vous approfondir votre point de vue ?
Mon interlocuteur : « Je comprends. Vous ne connaissez pas la suite. Après la mort de F. Rwigema et la défaite militaire des Inkotanyi, ce mouvement armé s'est reconstitué et a modifié son plan et ses objectifs : désormais, ses attaques visaient directement des zones habitées au nord du pays. Il ne s'agissait plus d'une guerre classique mais plutôt d'une guérilla mobile ; les nouveaux chefs de la rébellion ne voulaient plus négocier. Ils voulaient tout simplement prendre le pouvoir par la force. C'est ce nouveau contexte de la guerre qui a entraîné des conséquences sur le plan diplomatique : au niveau régional et international ».
J'ai repris la parole : Mais, je ne vois toujours pas de quoi vous parlez.
Mon interlocuteur : « Comme vous le savez, dès la reprise des hostilités après sa première défaite le 30 octobre 1990, le Front Patriotique Rwandais cherchait à s'emparer du pouvoir à partir du nord du Rwanda. Afin de préparer ses attaques sans difficultés, il lui fallait une base arrière sur le territoire rwandais. Ainsi, ce mouvement armé a occupé l'usine à thé de Mulindi. Et c'est à ce moment là que les difficultés militaires et diplomatiques ont commencé : d'une part, J. Habyarimana a refusé d'engager des combats qui auraient entraîné la destruction de cette usine car, il craignait que des civils y soient victimes des combats. Nous avions des informations précises, les Inkotanyi avaient installé des familles et des ouvriers au sein de cette usine. Sans oublier toute la logistique militaire. D'autre part, cette usine à thé était financée par des capitaux des Occidentaux, en particulier les grandes puissances de ce monde. Ainsi, J. Habyarimana a refusé toute demande d'opérations militaires qui auraient entraîné la destruction de ladite usine à thé. Cela en reconnaissance de l'appui diplomatique discrète dont il aurait bénéficié, de manière inespérée, au début de la guerre civile. Il faut reconnaître que, selon les informations qui nous ont été communiquées, l'aide diplomatique nous est plutôt venue là où nous l'attendions le moins. Les pays « amis historiques » du Rwanda nous avaient tourné le dos, sauf de rares pays fidèles comme le Zaïre et le Kenya, bien sûr ».
J'ai repris la parole : Si j'ai bien compris, selon vous, l'armée rwandaise n'aurait pas mené une offensive contre la base des Inkontanyi à Mulindi, tout simplement parce que J. Habyarimana aurait refusé ces opérations ?
Mon interlocuteur : « C'est exact. D'après les renseignements que fournissaient nos agents infiltrés au sein du Front Patriotique Rwandais, avec l'aide de nos amis et en particulier le président Mobutu, il était possible de détruire l'usine à thé de Mulindi et d'éloigner à nouveau vers l'Ouganda la menace des Inkotanyi. Seulement, cela allait entraîner des conséquences politiques et diplomatiques majeures : l'Occident soutenait les négociations d'Arusha et ne pouvait pas cautionner une telle initiative ; l'opposition politique intérieure aurait soulevé la population contre un régime qui était déjà en difficultés. Néanmoins, compte tenu de ce qui s'est finalement passé, peut- être que nous aurions dû attaquer en premier au lieu d'attendre. Certes, nous aurions perdu, mais avec honneur. Puis, peut-être que cela aurait évité le génocide et l'exode de la masse populaire des Rwandais vers nulle part ».
A cet instant, mon interlocuteur a versé des larmes. Après un moment de silence, j'ai demandé :
Mais, il existe des zones d'ombre concernant la première défaite du Front Patriotique Rwandais, le 30 octobre 1990, et sur la reprise des hostilités. Que s'est-il passé exactement, étant donné que l'armée et le gouvernement assuraient contrôler désormais la situation à la frontière avec l'Ouganda ?
Mon interlocuteur : « Très bonne question. L'inconnu, ce fut l'arrivée inattendue d'un certain P. Kakame à la tête des Inkotanyi. Compte tenu des pertes que ce mouvement armé avait enregistrées au sommet de son staff militaire, personne ne s'attendait à une éventuelle reprise de la guérilla aussitôt ».
J'ai demandé : D'où est venu P. Kagame ? Au début de la guerre, n'était-il pas dans le Mutara avec les autres Généraux du Front Patriotique Rwandais qui auraient été tués ?
Mon interlocuteur : « Une précision s'impose : à cette époque, il n'était pas encore Général, il était Major. Bref, c'est aussi un grade d'officier supérieur mais, un Major et un Général, ce n'est pas la même chose. Concernant sa présence dans le Mutara au début de la guerre d'octobre 1990, il semblerait qu'il ne s'y trouvait pas. D'après les renseignements que nous avons pu obtenir de la part de l'État-Major de notre armée régulière, lorsque le Général F. Rwigema a attaqué pour la première fois le 1er octobre 1990, P. Kagame se trouvait, semble-t-il, dans un pays étranger où il suivait une formation militaire. Il faut reconnaître une chose : P. Kagame n'était pas très connu du grand public comme F. Rwigema et ses proches lieutenants ».
J'ai demandé : D'après les informations dont vous disposez, comment P. Kagame se serait-il alors imposé comme nouveau « chef » du Front Patriotique Rwandais ?
Mon interlocuteur : « Là, vous touchez exactement sur le point sensible du début de la supercherie qui allait déclencher le génocide au Rwanda. Selon les renseignements militaires de l'époque, pendant la guerre d'octobre 1990, donc avant la première défaite des Inkotanyi, P. Kagame se serait montré très discret là où il suivait une formation militaire. Par exemple, lorsque des étrangers lui demandaient d'expliquer ce que le FPR cherchait à obtenir en attaquant le Rwanda, P. Kagame répondait : « I'am Ugandan » ! Autrement dit : « Je suis Ougandais, je n'ai rien à voir avec cette attaque ». Curieusement, après la mort de F. Rwigema et son staff militaire, P. Kagame est devenu finalement le patron de la rébellion » !
J'ai demandé : Mais, c'est très bizarre comme explication. Selon ce que vous me dites, cet homme aurait décidé, à lui tout seul, de reprendre la guerre après la débâcle des Inkotanyi à la fin du mois d'octobre 1990 ?
Mon interlocuteur : « Vos questions sont pertinentes. Cependant, moi-même, j'ai les mêmes questions et je n'ai pas de réponses. Vous pourriez les poser à P. Kagame lui-même. C'est sans doute lui et lui seul qui pourrait vous répondre. A notre niveau, ce que nous savons, c'est que la première trace officielle de cet homme a été retrouvée à Paris. Sur le chemin vers l'Ouganda pour rejoindre la rébellion à la frontière de ce pays avec le Rwanda, P. Kagame aurait séjourné à Paris. Là-bas, il aurait été arrêté et placé en garde-à-vue ! Mais, d'après les renseignements que nous avons pu obtenir par la suite et compte tenu de la tournure des événements tels que nous les connaissons aujourd'hui, cette prétendue « garde-à-vue » était tout simplement une véritable farce » !
J'ai immédiatement demandé : Vous pensez que l'arrestation de P. Kagame à Paris et son placement en « garde-à-vue » furent une « véritable farce » ? Pour quelles raisons ?
Mon interlocuteur : « Voici notre hypothèse : F. Rwigema et son staff militaire ont été massacrés dans des circonstances mystérieuses. Nous, nous pensions que les Inkotanyi étaient décapités et allaient se rendre. C'est à ce moment là que P. Kagame surgit de nulle part ! Et comme par hasard, avant de se rendre aux côtés des siens dans le maquis, il serait d'abord passé par Paris où il aurait été arrêté et placé en garde-à-vue ! Compte tenu des événements qui ont suivi, nous pensons aujourd'hui que l'arrestation de P. Kagame à Paris fut une mise en scène : la France avait des contacts secrets avec les Inkotanyi et leur nouveau chef mais, pour ne pas attirer l'attention du gouvernement rwandais, P. Kagame fut arrêté et brièvement placé en garde-à-vue comme un simple touriste ! N'oubliez pas un autre détail : dans les jours qui ont suivi cet épisode, l'exilé A. Kanyarengwe a été nommé « Président » du Front Patriotique Rwandais et P. Kagame a préféré diriger dans l'ombre en tant que chef militaire. Donc officiellement sous les ordres de A. Kanyarengwe. Tout cela, ce fut de la haute diplomatie ! Car, A. Kanyarengwe avait des contacts directs avec les représentants de la France au Rwanda et dans toute la sous-région. L'ensemble de ces éléments permet de comprendre la nature de l'appui inconditionnel que certaines puissances occidentales ont accordé au FPR pendant les négociations d'Arusha. Le Rwanda n'était plus qu'un simple observateur ! D'ailleurs, après la signature des Accords d'Arusha, A. Kanyarengwe a remercié la France, au moyen d'un courrier officiel, au sujet de l'appui diplomatique dont le FPR avait bénéficié de la part des diplomates français ».
1 © SEBUNUMA D., Le Jugement de l'Histoire : effets du néocolonialisme multinational au Rwanda, Issy-les-Moulineaux, Éditions Umusozo, 2015.
2 Nom populaire au Rwanda pour désigner les guérilleros du Front Patriotique Rwandais. En effet, les Inkotanyi constituaient la branche armée du même mouvement qui avait aussi une branche politique de civils. Par ailleurs, dans le Rwanda pré-colonial, le nom « Inkotanyi » désignait une unité d'élite de l'armée monarchique.
3 Je ne suis pas sûr de l'orthographe du nom : j'ai noté les mots en essayant de respecter la manière dont ils étaient prononcés par mon interlocuteur.
4 D'après les informations que j'ai pu obtenir, le Colonel Rwendeye est mort sur le front, les armes à la main, tel que l'ex-officier Zaïrois me l'a décrit. Ce serait une roquette de Katioucha qui aurait tué le Colonel Rwendeye dont se souviennent aussi tous les anciens militaires rwandais.
5 Le Colonel D. Nsabimana qui commandait l'unité au nord-est du Rwanda (futur Chef d'État-Major, il sera tué dans l'attentat du 06 avril 1994).
Déogratias
SEBUNUMA : Psychologue
clinicien - Auteur
Titulaire du Doctorat de "Recherche
en psychopathologie fondamentale et psychanalyse".
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Synthèse
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La compulsion de répétition dans les violences collectives Cet ouvrage est disponible auprès de l'Atelier National de Reproduction des Thèses (ANRT) - Lille 3, France.
Rwanda : crise identitaire et violence collective Cet ouvrage est désormais édité par les EDITIONS UMUSOZO.