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RWANDA : LA GUERRE IDÉOLOGIQUE CONTINUE !1
Selon notre hypothèse centrale de recherche, l'étiologie des violences collectives au Rwanda se trouverait dans la manipulation idéologique des mythes préhistoriques. Au commencement, les trois ethnies (Hutu, Twa et Tutsi) auraient existé mais, pour des raisons de centralisation et de consolidation du royaume, un brassage social aurait été encouragé – voire même organisé – par la monarchie. Cette hypothèse s'explique à partir des données socioculturelles actuelles :
D'une part, les terminologies « Hutu », « Tutsi » et « Twa » n'ont pas été inventées par le pouvoir colonial comme certains idéologues voudraient bien le faire croire aujourd'hui. Car, avant même l'arrivée des premiers européens au Rwanda au 19ème siècle, les terminologies Hutu, Twa et Tutsi désignaient déjà les différentes classes sociales. Ainsi, par le mérite et par le mariage, tel ou tel sujet du roi pouvait devenir noble - « Tutsi ». Ou bien, dans le cas contraire, un noble pouvait perdre son statut et être déchu à une classe sociale inférieure. Aujourd'hui même [en 2011], les Rwandais les plus anciens connaissent des cas de personnes qui ont été anoblies dans les années 50 ! La tradition orale raconte aussi le cas des nobles qui ont perdu leurs biens et qui sont devenus des roturiers !
D'autre part, le problème du Rwanda est aussi politique : dès la fin du 19ème siècle, la guerre de succession au trône a fait rage au pays des mille collines ! Depuis cette époque jusqu'à l'indépendance du pays, le pouvoir colonial n'a pas facilité la tâche aux acteurs politiques rwandais. A partir des documents historiques, le pouvoir colonial s'est même servi des divisions internes des Rwandais pour asseoir l'administration coloniale. Celle-ci, soutenue par l'Eglise, aurait même réveillé les failles identitaires archaïques sur le plan ethnique en créant la carte d'identité.
En effet, comme le soulignent clairement certains chercheurs - à l'instar de l'équipe de Human Rights Watch,2 en établissant une carte d'identité ethnique, « les Belges plantaient le décor d'un futur conflit » au Rwanda : la carte d'identité avec la mention ethnique, créée dans les années 30, a consolidé le mythe dynastique des origines qui désignait les Tutsi comme étant les dépositaires naturels du pouvoir. Puis, dans les années 50, le changement politique et la chute de la monarchie donnèrent naissance à un nouveau mythe, celui de la pseudo-majorité politique des Hutu.
Toutefois, il faut rappeler que les Belges n'ont jamais demandé aux Rwandais d'utiliser la carte d'identité à des fins criminelles et génocidaires. Néanmoins, les différents acteurs politiques au Rwanda se sont servis de la carte d'identité portant la mention ethnique pour construire différentes idéologies discriminatoires dont la conséquence ultime fut le génocide de 1994.
Pour cela, notre recherche aura permis de dépasser la division manichéenne entre les différentes couches sociales du Rwanda : selon certaines thèses sur le génocide au Rwanda de 1994, il y aurait d'un côté les « bons » et « victimes » Tutsi, puis des « méchants » et « bourreaux » Hutu de l'autre !
De par les différents éléments matériels que nous avons présentés dans la présente recherche doctorale, les Rwandais honnêtes et intègres existent dans la communauté idéologique des Tutsi et dans celle des Hutu. D'ailleurs, la majorité des rescapés du génocide au Rwanda est constituée par ceux qui ont été sauvés par leurs voisins appartenant à la communauté idéologique des Hutu. D'autre part, certains Rwandais criminels se retrouvent dans les deux communautés idéologiques en guerre pour le pouvoir au Rwanda.
1. La guerre idéologique continue
L'enfermement dans des représentations archaïques au Rwanda, sur le plan collectif, est rendu possible par la transmission obstinée d'idéologies identitaires. Cela en ignorant toutes les transformations socioculturelles induites par la rencontre avec d'autres cultures. Les raisons de cette obstination idéologique, c'est la conquête du pouvoir avant tout.
En témoigne un article récent de la presse sur la situation politique au Rwanda :
« Rwanda : L’opposition décimée avant le scrutin » :
« Meurtre. Le corps d’André Kagwa Rwisereka, leader d’un parti concurrent du FPR, a été retrouvé mercredi. L’assassinat de l’opposant rwandais André Kagwa Rwisereka, dont le cadavre a été retrouvé mercredi dans un marais du sud du pays, a sans doute été commis de façon terrible. A côté de son corps, presque entièrement décapité, une machette a été retrouvée. […] André Kagwa Rwisereka était l’un des vice-présidents du Parti démocratique vert du Rwanda (PDVR), une dissidence du Front Patriotique Rwandais (FPR, au pouvoir), lancé en août 2009. « Notre objectif est de mettre fin à la peur au Rwanda et à un système où les idées d’une seule personne ou d’un seul parti gouvernent. Tout le monde devrait avoir la liberté d’expression, sans craindre d’être traité comme un ennemi public ». [...] Le 24 juin, c’est un journaliste indépendant, Jean Léonard Rugambage, qui avait été tué par balle devant chez lui, à Kigali. Une tentative d’assassinat contre le général Faustin Nyamwasa, exilé en Afrique du Sud, a par ailleurs échoué le 21 juin à Johannesburg, tandis que les arrestations d’officiers se sont multipliées, ces derniers mois. « Le gouvernement se démène pour faire taire ses opposants et ses détracteurs », dénonce l’ONG Human Rights Watch. Trois partis d’opposition ont demandé hier une enquête internationale sur la mort de Rwisereka. Parmi eux, les Forces démocratiques unifiées (FDU) de Victoire Ingabire, une candidate qui se trouve elle-même sous contrôle judiciaire. Cette experte-comptable de 41 ans, d’origine hutue est poursuivie pour complicité de terrorisme et négation du génocide des Tutsis de 1994. Son tort : avoir préconisé des poursuites contre les responsables du FPR pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité, en raison des massacres perpétrés lors de la chasse aux miliciens Hutus, après le génocide. La France a condamné hier « avec la plus grande fermeté » le meurtre d’André Kagwa Rwisereka ».3
D'autres exemples d'actualité illustrent nos observations : qu'on demande à un Rwandais qui affirme être Hutu ou Tutsi d'expliquer en quoi il est différent du groupe ethnique opposé (le groupe social des Twa ne se mêle pas du conflit politique au Rwanda), la réponse sera un pur délire identitaire. Au fait, comment se différencier de « l'autre » alors qu'on parle la même langue, qu'on habite le même village, qu'on partage la même histoire et les mêmes coutumes, qu'on a des ancêtres qui pourraient être des frères ou des sœurs ?
2. Une « vérité » dans la contradiction ?
Pour certains idéologues rwandais, il n’existe qu’un seul peuple, « une seule ethnie », celle des Rwandais tout simplement. Sur ce point, certains expatriés rwandais m'ont témoigné que la Constitution actuelle du Rwanda confirmerait la même vision selon laquelle il n'y a qu'un seul peuple rwandais : les divisions ethniques seraient bannies et punies par la Loi. Ce qui est plutôt louable et très encourageant pour un pays qui sort d’un conflit de génocide.
Or, lorsque les mêmes idéologues rwandais et leurs sympathisants étrangers parlent du génocide de 1994, le discours change : on désigne les coupables, les complices du génocide, un génocide ethnique qui a visé « les Tutsi ». S'en suivent alors diverses revendications pour ce « préjudice » subi par un groupe ethnique.
Et les milliers de Rwandais « Hutu », eux aussi victimes du même génocide en 1994, où sont-ils passés ? Ah ! Les « spécialistes » sur le Rwanda, eux, on trouvé mieux : il s'agit d'un génocide ethnique qui a visé des « Tutsi » et des « Hutu modérés » ! Par déduction, des Rwandais tout simplement. Sinon, il existerait une quatrième ethnie au Rwanda, celle des « Tutsi et des Hutu modérés », pour continuer à soutenir l'hypothèse d'un génocide ethnique.
Si les « Tutsi » et les « Hutu modérés » ont été massacrés par les mêmes criminels et dans des conditions similaires, sans se soucier de leur éventuelle appartenance à telle ou telle communauté « ethnique », cela veut dire que « l'ethnie » ne suffisait pas pour être épargné des massacres. Il y aurait plutôt un autre motif qui concernerait toutes les victimes sans distinction, à savoir des rivalités politiques. Non ! Non ! Celui qui tire cette conclusion logique devient, de facto : négationniste, révisionniste, équilibriste, divisionniste, complice du génocide ! Au fait, une question se pose : si les génocidaires appartenant à la communauté des Hutu ont utilisé le critère d'ethnie pour massacrer des Rwandais, quel a été le critère du Front Patriotique Rwandais dans les massacres qu'il a lui-même commis ?
Certes, des extrémistes ont construit des théories idéologiques et criminelles concernant de pseudo-différences morphologiques et intellectuelles entre « Hutu » et « Tutsi » au Rwanda et au Burundi. Mais, personne n'est obligée de les croire ! Sauf ceux qui en ont des intérêts cachés, bien entendu.
De la même façon, du côté des nouveaux exilés rwandais à l’étranger, dont plusieurs se déclarent « Hutu », il y en a qui tirent un certain « bénéfice » du génocide de 1994 au Rwanda : en effet, certains Rwandais appartenant à l’idéologie « Hutu » se vantent d’être des « modèles » ou des « héros », pour avoir « sauvé » tel ou tel individu, telle ou telle famille pendant le génocide ! D’autres s'arrogent le titre héroïque et pompeux de « modérés », souvent pour des raisons narcissiques, voire même pour des raisons d’intérêts divers :
En effet, certains exilés rwandais se livreraient à la délation, le plus souvent sans preuves, et désigneraient tel ou tel individu comme bouc émissaire ! D’autres profiteraient de la délation pour avoir des papiers dans les pays d’accueil ou même pour obtenir des faveurs matérielles.
Chez certains étrangers aussi, la division ethnique des Rwandais ne manque pas d'intérêt. Pour s'en rendre compte, il suffirait d'observer ce qui se passe actuellement dans la région des grands-lacs d'Afrique. A partir du conflit entre les différentes idéologies chez les Rwandais, cette région est devenue le champ de bataille, le plus souvent pour des intérêts économiques.
Cependant, un autre point concernerait tout simplement le racisme et la haine : pour discriminer un Rwandais, c'est plus facile de se servir des divisions politiques et ethniques entre les Rwandais eux-mêmes. Ainsi, il n'est pas rare d'entendre la question : « êtes-vous Hutu ou Tutsi » ? Certes, dans la plupart des cas, cette question est posée aux Rwandais de manière spontanée. Mais, dans certaines situations, il arrive que cette même question sur l'identité ethnique d'un sujet Rwandais ou d'origine rwandaise soit posée sur le lieu de travail, à l'issue d'un entretien d'embauche ou lors des démarches administratives. A partir des témoignages que j'ai pu recueillir auprès des Rwandais, la réponse donnée à cette question d'identité ethnique est souvent lourde de conséquences :
Être « Hutu », pour ceux qui veulent attiser la haine, ce serait « être naturellement mauvais, bourreau, criminel » ! Dans les années qui ont suivi le génocide au Rwanda en 1994, être « Tutsi » signifiait « être victime » et cela inspirait plutôt de la pitié chez certains étrangers. Ce qui ne manquait pas d'ailleurs de gêner les Rwandais « Tutsi » eux-mêmes : inspirer de la pitié chez les autres, ce n'est jamais gratifiant pour personne ! Or, 17 ans après le génocide [2011], surtout suite aux différentes guerres que le Rwanda a menées en République Démocratique du Congo, être « Tutsi » signifierait chez certains adversaires des Rwandais : « être arrogant, hégémoniste, envahisseur, dominateur, etc. » ! Enfin de compte, c'est l'image de l'identité rwandaise qui est attaquée tout simplement.
D'où le dilemme identitaire chez les Rwandais, dilemme d'être étranger chez soi et partout ailleurs où on espérait trouver du repos !
Comme chez Samba Diallo confronté au dilemme consécutif au choc identitaire face à l'Occident,4 tel Rwandais n'est pas « une nature Tutsi distincte », face à « une nature Hutu distincte » : il est « devenu les deux ». Car, chez le Rwandais d'aujourd'hui, « il n'y a pas une tête lucide entre deux termes d'un choix ». A défaut, « il y a une nature étrange en détresse de n'être pas deux ».5
3. Approches théoriques et cliniques
Sur le plan psychopathologique et psychanalytique, notre problématique centrale concerne le symptôme de la compulsion de répétition6 dans les violences collectives . Il s'agit ici de mon hypothèse de départ : après avoir observé plusieurs cas de réfugiés rwandais et à partir des connaissances acquises à l'université, l'ensemble des données cliniques recueillies se résumait dans ce que P. Ricœur appelle « la maladie historique ».7 Pour cela, comme le souligne par ailleurs P. Ricœur à partir des cas similaires à celui du Rwanda, c'est l'éternel retour des souvenirs liés aux souffrances historiques endurées, la compulsion de répétition - découverte et définie par Freud, qui serait à l'origine des comportements collectifs violents, voire même suicidaires dans le cas du Rwanda.
Dans la suite de la théorie freudienne, les travaux d'autres chercheurs permettent de formuler nos propres thèses et hypothèses sur l'étiologie et la nature des violences collectives. Plus particulièrement, les observations de R. Kaës sur l'idéologie permettraient de résumer l'essentiel des différentes hypothèses théoriques sur le cas du Rwanda :
Premièrement, R. Kaës a mis en évidence le lien fantasmatique « dont les élaborations définissent le processus et le contenu de l'idéologie ». Puis, à parti de ce même lien fantasmatique, l'auteur explique le contenu du « registre mythique ».8 En effet, la « position mythique » s'exprime à travers une « représentation imagée » et « ambivalente » d'un « danger extérieur ». Ainsi, selon R. Kaës, ce danger extérieur serait « la projection » d'un « danger interne au groupe ». Pour cela, l'idéologie se développe pour « porter » et « colmater » la contradiction : « la résurgence de l'ambivalence autorise une expression moins angoissée des rapports entre les hommes et les femmes, l'amorce d'une analyse des transferts latéraux, l'interprétation de la crainte des différences et de ses effets discriminatoires ».9
Deuxièmement, R. Kaës nous montre la voie à suivre pour approfondir nos recherches sur le phénomène des groupes, et à travers le groupe, le problème des violences collectives : « les principaux concepts kleiniens sont efficacement utilisables dans l'analyse groupale : identifications projective et introjective, clivage de l'objet, angoisses paranoïde-schizoïdes et dépressives, idéalisation, relations d'objet internes ».
Enfin, R. Kaës compare la formation de groupe à la formation du rêve : « les organisateurs psychiques correspondent à une formation inconsciente proche du noyau imagé du rêve ». Étant « constitués par les objets plus ou moins scénarisés du désir infantile », les organisateurs psychiques « peuvent être communs à plusieurs individus et revêtir un caractère typique, au sens où Freud et Abraham parlaient de rêves typiques ». Par conséquent, les organisateurs socioculturels résulteraient, selon R. Kaës, de la transformation par le travail groupal de ce noyau inconscient ; et ils « opèrent ainsi dans la transition du rêve vers le mythe ».10
Comme nous l'avons souligné dès le début de notre réflexion, ce sont les mythes des origines qui ont donné naissance aux différentes idéologies meurtrières au Rwanda. Et à partir de l'étude du cas du Rwanda, il est possible d'analyser les processus psychiques individuels et les mécanismes socioculturels qui constituent l'étiologie des violences collectives quel que soit le contexte.
1 © SEBUNUMA D., La compulsion de répétition dans les violences collectives, thèse de doctorat soutenue en 2011 à l'Université Paris-Diderot Paris 7, publiée ensuite par L'Atelier National de Reproduction des Thèses, Université Lille3 (2012) ; puis aux Éditions Umusozo, Paris, 2013.
2 HUMAN RIGHTS WATCH (sous la direction de A. Des Forges), Aucun témoin ne doit survivre – Le génocide au Rwanda, Paris, Karthala, 1999.
3 CESSOU S., article : « Rwanda : l’opposition décimée avant le scrutin », publié en juillet 2010 sur : http://www.liberation.fr/monde/0101647282-rwanda-l-opposition-decimee-avant-le-scrutin.
4 KANE C. H., L’aventure ambiguë, Paris, Julliard, 1961.
5 Ibid.
6 FREUD S., (1920), texte « Au-delà du principe de plaisir », in Œuvres complètes XV 1916 – 1920, Paris, PUF, 1996, pp. 277 – 338.
7 RICŒUR P., article « Le pardon peut-il guérir ? », in Revue Esprit, mars-avril 1995, n° 210, pp. 77 – 82.
8 KAËS R., L'idéologie – études psychanalytiques, Paris, Dunod, 1980.
9 Ibid.
10 Ibid.
Déogratias
SEBUNUMA : Psychologue
clinicien - Auteur
Titulaire du Doctorat de "Recherche
en psychopathologie fondamentale et psychanalyse".
Le
jugement de l'histoire : effets du néocolonialisme multinational au Rwanda
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génocide au Rwanda : postures et impostures génocidaires
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Essai sur l'autosuggestion
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descriptive I : Essais sur les violences collectives
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Communautarisme et autochtonie – Du cas du Rwanda à l'universel
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Rwanda : crimes d'honneur et influences régionales
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Rwanda : crise identitaire et violence collective
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La compulsion de répétition dans les violences collectives
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La compulsion de répétition dans les violences collectives Cet ouvrage est disponible auprès de l'Atelier National de Reproduction des Thèses (ANRT) - Lille 3, France.
Rwanda : crise identitaire et violence collective Cet ouvrage est désormais édité par les EDITIONS UMUSOZO.