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RWANDA : LA FIGURE DE LA FEMME
AU CŒUR DU POUVOIR1
Le pouvoir des rois rwandais est inséparable de celui de leurs mères, les « reines-mères ». Depuis les origines préhistoriques du Rwanda, la dynastie a été préservée au moyen du contrôle rigoureux afin d’assurer une descendance de « race pure » à la monarchie. Ainsi, certaines sources de la tradition orale affirment sans hésiter l’existence, à une époque donnée, de l’endogamie pour garantir la survie de la dynastie. A. Kagame nous en donne une explication :
« L’endogamie est interdite pour tous les clans, sauf pour celui des Basindi (…). Si le jeune homme et la jeune fille appartiennent au clan dynastique, celui des Basindi, ayant pour totem la grue couronné (umusambi), le mariage est permis (…) ».
A. Kagame se demande ensuite : « sur quoi se base la licence de l’endogamie clanique (…) reconnue aux Basindi, ou clan dynastique ? »
Selon le même auteur, la réponse est que le récit mythique concernant le premier ancêtre de la lignée, Kigwa (le tombé du ciel), affirme qu’il épousa sa sœur Nyampundu. Il ne voulait pas se marier avec les filles des terricoles ! « En souvenir de ce mariage incestueux, les membres du clan descendant de Kigwa continuent la coutume »2.
Cette exception en matière matrimoniale pour la dynastie royale expliquerait, du moins en partie, l’importance accordée à la femme au cœur du pouvoir de l’État.
Au Rwanda, le pouvoir de la reine-mère est associé aux représentations anthropologiques de la mère d’une part, puis au pouvoir mystique dont certaines femmes auraient été dotées d’autre part.
1. La figure de Nyabingi
Au sujet des régions du Rukiga au nord du Rwanda, J.-P. Chrétien a fait une remarque importante :
« Ces régions septentrionales sont aussi dépositaires de nombreuses traditions relatives aux origines du Rwanda. Des légendes concernant Kigwa, Gihanga, Ruganzu y sont (…) rattachées. Des familles de ritualistes y ont leurs centres. On peut y relever toute une série de « lieux saints » (…).
Le plus bel exemple de la capacité de ces régions à mobiliser des forces sacrées au service d'une action politique est fourni par le mouvement de Nyabingi. Cette héroïne divine est un personnage protéiforme dont le mythe semble s'être diffusé des pays de l'est (Gisaka, Karagwe) à ceux du nord (Ndorwa). Selon les cas elle est présentée sous les traits d'une princesse du Ndorwa victime de la jalousie de son mari, le roi Ruhinda du Karagwe, ou de la malédiction d'un roi du Ndorwa (Gahaya ou Murari) ou encore d'une intrigue de la cour menée par les Batutsi Bagina. Parfois elle est décrite comme une servante de cette cour. En tout cas son culte est demeuré, car elle a reçu la possibilité de se réincarner en possédant ses fidèles, les Bagirwa, de la même façon que Ryangombe ou que Kiranga au Rwanda et au Burundi ».3
Selon J.-P. Chrétien, « Nyabingi, c’est « Celle qui a beaucoup », l’Abondance même ; Biheko , « Celle qui porte » (sous -entendu : la vie), la Grande Mère en quelque sorte ». L’auteur poursuit :
« On comprend que cette religion, où les femmes jouaient un rôle essentiel, ait représenté, en période ordinaire, un gage de fécondité et de santé. Ses initiés étaient consultés pour obtenir une guérison, pour accroître le bétail, pour faire tomber la pluie. Mais certaines lignées de serviteurs de Nyabingi prirent une signification particulière : c’est le cas de Rutagirakijune, fille ou servante d’un chef, (…) décapitée par le chef rwandais Bayibayi lors d’une expédition du mwami Rwabugiri au Mulera et au Bufumbira. Selon la légende sa tête aurait parlé au roi, à qui elle était présentée. (…) Le phénomène Nyabingi est donc susceptible d’interprétations politiques : « la Mère » peut apparaître comme une « accoucheuse » de justice défiant les maîtres arbitraires (…). Chaque fois ce sont des intrus et des innovations qui sont dénoncés au nom de la tradition »4.
2. Le personnage de Muhumuza
La personnalité de cette dame constitue l’exemple par excellence de la mystification politique au Rwanda : elle se prénomme « Muhumuza » [« celle qui apaise »] alors qu’elle est à l’origine d’une rébellion contre le roi Musinga ! De facto, dans sa région d’origine et au-delà, elle incarnait l’autorité naturelle d’après le récit de J.-P. Chrétien :
« Elle se serait enfuie au nord vers 1897 (…) pour y organiser une résistance. (…) Pour les autorités il s'agissait seulement d'une agitatrice qui troublait les régions de Mpororo et du Ndorwa. (…) En octobre 1909, devant l'inquiétude de la cour de Musinga et avec l'aide de grands chefs comme Rwantangabo, les Allemands l'arrêtèrent à Nyakitabire (près de Rubobo, au Mpororo allemand) et l'emmenèrent à Kigali, où son arrivée créa une certaine émotion. De là elle fut donc déportée (…) chez le roi Kahigi, au Kianja, c'est-à-dire dans la région de Bukoba (…) »5. Mais, en plus du pouvoir politique qu’elle incarnait, elle était aussi détentrice du pouvoir spirituel :
Selon J.-P. Chrétien, « la mère de Ndungutse, Muhumuza, passait aussi au Ndorwa pour être une « servante » de Nyabingi et, lors de son équipée de 1911, elle résida la plupart du temps chez des initiés. A la fin de l’année, Ndungutse en fuite se réfugia d’abord de l’autre côté du lac Bunyoni, à Kyante. La conviction ou la volonté de Muhumuza d’être « inspirée » se manifesta aussi de façon étrange au moment où elle s’enfuit du district de Bukoba (juillet 1911) : elle fit enlever et emmener avec elle une jeune fille du Karagwe qui passait pour avoir des crises de possession (…). Muhumuza avait compris que le levier du pouvoir n’y résidait pas dans des intrigues avec quelques chefs, mais dans la ferveur latente du « nyabingisme », reflet idéalisé de l’ancien Ndorwa et expression de la nostalgie d’une justice disparue ».6
Nous pouvons alors comprendre la nature de la peur que susciteraient certaines dames de pouvoir au Rwanda, jusqu’à nos jours ! Cependant, comme l’ont bien fait les Allemands en 1912, il vaut mieux de les craindre en exil que de les affronter au Rwanda même !
3. La reine-mère Kanjogera
Kanjogera fut la reine-mère de Yuhi Musinga. Elle est surtout connue, avec son frère Kabare, pour ses intrigues politiques qui ont été à l’origine du coup de Palais de Rucuncu en 1896. Cet événement a coûté la vie au jeune roi Mibambwe Rutarindwa et, en même temps, Kanjogera devenait reine-mère en intronisant son fils Musinga comme successeur de Kigeli Rwabugili au trône. Tout au long du règne de Yuhi Musinga, sa mère Kanjogera s’est faite remarquée à plusieurs reprises : par exemple, un certain Kajuga fut crevé les yeux - ce cas nous a été présenté par P. Dresse7 - parce qu’on le soupçonnait d’avoir montré la reine-mère aux Blancs !
Le pouvoir mystique de certaines femmes
Comme nous l’avons exposé précédemment, la figure spirituelle de Nyabingi aura « inspiré » Muhumuza dans son idéologie politique : rétablir l’ordre politique traditionnel.
Cependant, cette prise de conscience n’était pas nouvelle. Car, depuis la nuit des temps, le pouvoir monarchique au Rwanda s’est appuyé sur la personnalité de la « reine-mère ».
Autrement dit, les deux significations qui nous ont été présentées par J.-P. Chrétien - « Nyabingi » : celle qui a beaucoup », l’Abondance même ; « Biheko » : « celle qui porte » (sous -entendu : la vie), la « Grande Mère en quelque sorte » - auraient été copiées aux représentations archaïques des Rwandais envers celles qui « portent » et qui donnent naissance aux rois : car, l’image de « l’Abondance même », l’essence de la vie », c’est le roi dans la conception traditionnelle des Rwandais. Le roi est, de ce fait même, la continuation de celle qui l’a porté, c’est-à-dire la reine-mère.
Par conséquent, nous avons la possibilité de comprendre combien le rôle de la reine-mère était prépondérant dans la gestion du pouvoir monarchique au Rwanda. De plus, nous comprenons aussi combien la religion et le pouvoir étaient interdépendants :
Le travail du ritualiste ou prêtre traditionnel était celui de faire des « interprétations politiques » au service du roi. C’est pour cette raison que la religion de Ryangombe et celle de Nyabingi - qui se ressemblent d’ailleurs - avaient toute une mission purement politique :
« On observe une articulation étroite entre les rituels royaux et le Kubandwa [culte de Ryangombe] : similitude des vocabulaires, intégration du culte initiatique aux rituels de la cour. Le roi est représenté lui-même comme un médium de sa dynastie, l’égal des imandwa [esprits interlocuteurs entre les humains et l’au-delà] »8.
Néanmoins, malgré cette conception idéalisée de la femme comme « mère » du roi et les pouvoirs qui vont avec, il existe au Rwanda une autre image de la « femme fatale » ou « le sexe appât » : il s’agit ici d’une manipulation idéologique de la femme pour la transformer en une arme machiavélique ! Ainsi, dans l’histoire du Rwanda, des conquêtes de territoires mais aussi différentes intrigues auraient été réalisées grâce à l’arme fatale, la « belle femme » au service du pouvoir ! J’ai déjà développé ce dernier point dans ma thèse de Doctorat.9
1 © SEBUNUMA D., Rwanda : Crimes d'honneur et influences régionales, Éditions Umusozo, Issy-les-Moulineaux, 2012.
2 KAGAME A., Les organisations socio-familiales de l’ancien Rwanda, Mémoire in-8° tome XXXVIII, Bruxelles, Institut Royal Colonial Belge, 1954.
3 CHRETIEN J.-P., Article « La révolte de Ndungutse (1912) - Forces traditionnelles et pression coloniale au Rwanda allemand », in Revue française d'histoire d'outre-mer, n° 217 - 4e trimestre 1972.
4 Ibid.
5 Ibid.
6 Ibid.
7 DRESSE P., Le Ruanda d’aujourd’hui, Bruxelles, Charles Dessart, 1940.
8 CHRETIEN J.-P., Article « La révolte de Ndungutse (1912) - Forces traditionnelles et pression coloniale au Rwanda allemand », in Revue française d'histoire d'outre-mer, op. cit.
9 © SEBUNUMA D., La compulsion de répétition dans les violences collectives, thèse de doctorat soutenue en 2011 à l'Université Paris-Diderot Paris 7, publiée ensuite par L'Atelier National de Reproduction des Thèses, Université Lille3 (2012) ; puis aux Éditions Umusozo, Paris, 2013
Déogratias
SEBUNUMA : Psychologue
clinicien - Auteur
Titulaire du Doctorat de "Recherche
en psychopathologie fondamentale et psychanalyse".
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La compulsion de répétition dans les violences collectives Cet ouvrage est disponible auprès de l'Atelier National de Reproduction des Thèses (ANRT) - Lille 3, France.
Rwanda : crise identitaire et violence collective Cet ouvrage est désormais édité par les EDITIONS UMUSOZO.