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RWANDA, 06 AVRIL 1994 :
« OPÉRATION KIBONUMWE » ! ET DÉBUT DU GÉNOCIDE1
Le soir du 06 avril 1994, vers 20h30 heure de Kigali, l'avion du feu président rwandais J. Habyarimana fut abattu dans le ciel de Kanombe alors qu'il était déjà en phase d'atterrissage.
Depuis cette date, il existe plusieurs thèses au sujet des auteurs de cet attentat. Sans vouloir prendre parti dans ces débats et hypothèses contradictoires, poursuivons notre description des faits à partir de certains témoignages concordants :
1. Le premier témoignage
Monsieur M. avait un logement sur une colline voisine de l'aéroport de Kanombe, à quelques kilomètres de l'aérogare. Situé au deuxième étage de l'immeuble, son logement lui permettait d'observer les avions qui atterrissaient et/ou qui décollaient de l'aéroport de Kanombe. Le soir du 06 avril 1994, il était assis devant sa fenêtre en train de fumer une cigarette lorsque, soudainement, il aurait aperçu une lumière intense dans le ciel suivie d'une explosion. Immédiatement, compte tenu de l'endroit où se situait la lumière et l'explosion dans le ciel, Monsieur M. a pensé que ce serait un accident d'avion. J'ai voulu savoir la suite de ses observations :
Mon interlocuteur : « Maze kubona urumuri rwinshi n'ibishashi, amasasu yaravuze. Cyane cyane, amasasu yumvikanaga muri za kawa zo ku kibuga k'indege. Nta gushidikanya, mbere y'uko mbona ibishashi, abarasaga bari bahageze bategereje ». [« Juste après avoir vu la lumière et l'explosion, des coups de feu ont éclaté. En particulier, les balles fusaient de partout dans le champ de caféiers tout autour de la piste d'atterrissage. Nul doute, avant même l'explosion à laquelle j'ai assisté à distance, les auteurs des coups de feu étaient sur les lieux et attendaient »].
J'ai demandé au témoin de me décrire cette « lumière intense » qu'il affirme avoir vue.
Mon interlocuteur : « Urumuri rw'ari nka kibonumwe.2 Ndetse si jye jyenyine warubonye. Mushobora kubaza, muzasanga hari benshi barubonye kandi bumvise n'amasasu ». [« La lumière ressemblait à une étoile filante. D'ailleurs, je ne suis pas le seul à l'avoir vue. Vous pouvez vous renseigner, vous constaterez que beaucoup de gens l'ont vue et ont entendu les coups de feu »].
J'ai demandé à mon interlocuteur de m'indiquer approximativement combien de temps auraient duré les coups de feu qu'il a entendus : Mon interlocuteur : « Byamaze nk'igice k'isaha ». [« Environ une demi-heure »].
2. Le deuxième témoignage
Plus tard, j'ai eu un entretien avec un autre témoin qui semblait être mieux informé. En effet, d'après son Curriculum Vitae, il semble que ce soit le cas. Je lui ai parlé du contenu du témoignage ci-dessus présenté et je lui ai demandé de me donner son avis et d'ajouter ses propres commentaires. Premièrement, j'ai voulu savoir s'il y aurait eu effectivement une « lumière intense », une telle lumière qui aurait été visible à une dizaine de kilomètres autour de l'aéroport. Car, le logement du premier témoin se situait environ entre 5 et 8 km de l'aéroport de Kanombe.
Le deuxième témoin : « Oui, il y a eu une lumière intense qui aurait pu être observée à plusieurs kilomètres ».
J'ai alors poursuivi mes questions : le premier témoin m'a parlé d'une « étoile filante ». C'est aussi la forme de cette « lumière intense » que vous avez vue ?
Le deuxième témoin : « N'importe quoi ! Quelle étoile filante ? Il s'agirait plutôt d'un faisceau laser de guidage de tir. Je crois que votre témoin ne connaît pas grand-chose en matière militaire » !
J'ai alors réagi avec étonnement : Mais, vous avez bien dit qu'il s'agirait d'un « faisceau laser de guidage de tir » ? Ai-je bien entendu ?
Le deuxième témoin : « Oui, vous avez bien entendu. Il faisait une nuit noire à Kigali. Plus particulièrement, l'endroit où l'attentat a été commis n'était pas bien éclairé ; c'était à l'écart de l'aérogare. Donc les malfaiteurs auraient utilisé un faisceau laser de guidage de tir pour ne pas rater la cible qui était en mouvement, à savoir l'avion présidentiel ».
J'ai repris la parole : Mais, depuis 1994, tous les observateurs nous parlent des missiles. Et vous, vous me parlez de tirs ?
Le deuxième témoin : « Vous m'avez mal compris. Car, l'un n'exclut pas l'autre ! Tenez : il y a eu d'abord une explosion, l'avion était alors en flammes. Par la suite, il y a eu un ou plusieurs tirs qui ont désintégré l'avion. Le problème des témoignages est que beaucoup de témoins n'ont vu que la lumière qui a suivi la première explosion.
Autrement dit, il pourrait y avoir eu un tir de missile ou une bombe placée dans l'avion, puis des tirs à partir du sol ».
Je ne suivais plus. J'ai alors insisté : Mais, je ne comprends pas alors pourquoi il y aurait eu la nécessité d'utiliser un « missile » ou une « bombe » à bord de l'avion, puis, d'utiliser en plus des tirs à partir du sol !
Le deuxième témoin : « C'est parce que vous êtes un « civil » ; vous n'y connaissez pas grand-chose en matière militaire ! Tenez : les auteurs de cet attentat sont des professionnels. Le missile et/ou la bombe à bord, c'était le moyen le plus efficace pour provoquer la chute et la désintégration de l'avion. Cependant, comme on n'est jamais sûr à cent pour cent dans ce genre d'opération, les planificateurs du même attentat ont prévu un commando au sol, près de la piste d'atterrissage, pour intervenir « au cas où ». Voilà la grande affaire de la « lumière intense ». Sinon, s'il n'y avait pas eu de tirs à partir du sol, personne n'aurait rien vu ni entendu de si loin » !
J'ai à nouveau réagi : Certes, vos explications semblent rigoureuses. Mais, pourquoi alors ce « commando » aurait-il effectué des tirs, étant donné que l'avion était déjà en feu suite à l'explosion initiale ?
Le deuxième témoin : « Ah ! Ah ! Vous n'êtes pas si ignorant comme je l'aurais imaginé au départ » ! Et il a poursuivi : « Le pilote de l'avion était très expérimenté. Lorsque la première explosion a eu lieu, il a poursuivi les manœuvres d'atterrissage. D'ailleurs, l'un des passagers de l'avion en feu a sauté : malheureusement, comme l'avion était encore à une altitude trop élevée par rapport au choc qu'un corps humain est capable de supporter, ce passager est mort aussi en touchant le sol. Donc, s'il n'y avait pas eu des tirs au sol en direction de l'avion, peut-être que le pilote aurait réussi à atterrir. Ou bien, peut-être que certains passagers auraient réussi à sortir une fois que l'avion aurait touché la piste d'atterrissage. De plus, je tiens à vous informer que c'est ce faisceau laser qui a permis à la Garde Présidentielle de localiser avec précision l'endroit où se trouvait le commando responsable des tirs au sol ».
J'ai alors demandé sans attendre : Et où est passé ce commando ? Quelle est l'identité de ses membres ?
A ces questions, mon interlocuteur me répondit par un silence de mort. J'ai insisté et j'ai demandé : Donnez-moi la suite ? Car, si vous savez tout cela, vous savez aussi où seraient passés les membres dudit commando qui aurait abattu l'avion présidentiel le 06 avril 1994 ?
Le deuxième témoin répondit : « Comptez les cercueils » !
Cette fois-ci, je n'étais pas seulement étonné mais j'ai aussi sursauté : Mais, qu'est-ce que vous me racontez ?
Le deuxième témoin : « Je viens de vous dire : si vous voulez savoir où seraient passés les membres du commando qui vous intéresse tant, comptez les cercueils ».
J'ai poursuivi : De quels « cercueils » vous me parlez ? Y-aurait-il un cimetière précis où seraient enterrés ces « cercueils » dont vous parlez ?
Le deuxième témoin : « Je vous donne ma dernière parole et après, je ne dirai rien de plus : cherchez des images de l'aéroport de Kanombe de l'époque ; ou bien, allez à Nairobi, demandez les images concernant la période du génocide au Rwanda et comptez les cercueils ».
L'homme se leva, prit ses affaires et partit sans même me dire au revoir ! Étant donné que je n'ai pas pu aller plus loin, je laisse à mes futurs lecteurs le soin de tirer eux-mêmes toutes les conclusions possibles de ces témoignages.
Ce qui est sûr et certain, c'est que l'événement de l'attentat du 06 avril 1994 au Rwanda est entouré de secrets : je ne parlerai plus de mystères car, je suis désormais persuadé que certaines personnes savent ce qui s'est réellement passé. Les uns se taisent par peur, le silence des autres serait en revanche intéressé.
3. Les combats dans la ville de Kigali et le début du génocide
Suite aux deux premiers entretiens dont j'ai présenté le contenu ci-dessus, j'ai voulu savoir quelle était l'ambiance dans la ville de Kigali, le 06 avril 1994. Curieusement, mis à part la « haute sphère » politique, les habitants de Kigali - et ailleurs dans tout le pays - ignoraient ce qui s'était passé en début de soirée à Kanombe : les programmes de la radio nationale et de la télévision se sont poursuivis normalement, aucun signe de tension et/ou de nervosité n'a été remarqué auprès des militaires qui faisaient des patrouilles dans la capitale. Ce n'est que le lendemain matin, à 5h00 du matin - à l'ouverture des émissions radiodiffusées - que les Rwandais ont appris la mort de leur président !
Un autre témoignage déterminant
Le 06 avril 1994 vers minuit, un homme sortait d'un bistrot lorsqu'il croisa un groupe d'éléments de la Garde Présidentielle ! A ce niveau, rien d'étonnant : le bistrot se trouvait dans un quartier proche de la caserne de la même unité de l'armée rwandaise qui était chargée de protéger le président. D'habitude, les éléments de la Garde Présidentielle étaient très réservés ; ils n'adressaient jamais la parole aux civils dans la rue. Cependant, la personne qui nous a confié ce témoignage aurait été étonnée par l'agressivité des mêmes éléments de la Garde Présidentielle qui l'auraient « arrêté » et « interrogé » d'une manière musclée ! D'une part, les militaires auraient voulu savoir « d'où » il venait. L'homme répondit qu'il venait de sortir d'un bistrot et il leur donna le nom du bistrot ainsi que le lieu de son emplacement. D'autre part, les militaires auraient demandé à notre témoin quel était sa destination à cet instant. Il aurait répondu qu'il rentrait chez lui. Puis, l'homme aurait ajouté : « Mais, pourquoi toutes ces questions ? Vous ne voyez pas qu'il est déjà tard ? Je rentre chez-moi. Qu'est-ce qu'il y a d'étonnant ? »
A ce moment, le plus gradé se serait approché et aurait crié tout-près de l'oreille du témoin : « Nous sommes en guerre, s... ! [Il aurait prononcé une injure!] Allez, montez dans la voiture ! »
Le témoin avait reconnu que c'était la Garde Présidentielle mais, il était étonné par cette agressivité. Et il répondit : « Je vais me plaindre. Je connais bien votre commandant ».
Le chef de la patrouille aurait répondu : « Ça tombe bien car, nous vous conduisons à notre caserne ».
Une fois arrivé dans la caserne de la Garde Présidentielle, l'homme réalisa qu'il y avait déjà plusieurs civils entassés dans une salle ! Selon le témoin, il y avait surtout plusieurs familles de hauts dignitaires [le témoin était un fonctionnaire, il connaissait certaines personnes de la haute sphère politique au Rwanda!]. Il se pencha alors pour demander à l'une des personnes qui était assise à côté de lui : « Pourriez-vous m'expliquer ce qui se passe ? » La personne lui répondit : « Vous ne savez pas ? Le président est mort. Il vient d'être tué par les Inkotanyi.3 »
J'ai alors demandé au témoin de me décrire brièvement les événements qui ont suivi son arrivée dans la caserne de la Garde Présidentielle et comment il en est sorti :
« Il y avait de l'agitation parmi les soldats de la Garde Présidentielle. Certains parlaient sur des radios, d'autres sortaient et revenaient. En particulier, on entendait des voix dans des bureaux à côté. Il y a un détail que je voulais vous décrire. Apparemment, la Garde Présidentielle était habillée en tenue de combat. Tous les militaires étaient en tenue de combat. Selon ce que j'ai entendu parmi les gens qui se trouvaient là, les propos très forts qu'on entendait, ce seraient des responsables de la Garde Présidentielle qui se disputaient avec l'État-Major : la Garde Présidentielle aurait demandé l'autorisation de prendre le CND [Conseil National de Développement, où se trouvait la base militaire des Casques Bleus, mais aussi, où étaient regroupés les soldats d'un bataillon du Front Patriotique Rwandais dans l'attente de l'application des Accords d'Arusha].
J'ai demandé : Alors, la Garde Présidentielle a-t-elle pris le CND ?
Le témoin : « Mais non ! Pendant qu'ils se disputaient, les premières bombes sont tombées partout dans la caserne ! J'ai regardé sur ma montre : la première bombe est tombée à 02h03 [heure de Kigali]. A partir de ce moment, c'était la débandade ! En passant par des trous, certains d'entre nous civils ont été conduits dans le camp de la Gendarmerie de Kacyiru ; les autres, surtout les familles des dignitaires, ont été conduits au Village Urugwiro.4 Ce fut le début de la guerre. Le lendemain, j'ai eu beaucoup de difficultés à rentrer chez-moi : il y avait des combats partout ; il y avait aussi des barrières partout ».
A partir de ce témoignage, j'ai interrogé différents expatriés qui vivaient au Rwanda pour comparer leur récit à celui du témoin ci-dessus cité. Il existe un fond de vérité dans ledit témoignage : selon certains expatriés occidentaux qui habitaient dans le quartier de Kiyovu [en face de la colline de Kimihurura, où se trouvait la caserne de la Garde Présidentielle], entre 02h00 et 3h00 du matin, ils ont été réveillés par des combats et le bruit des armes ! Suite au danger des balles perdues qui tombaient ici et là, ces mêmes expatriés m'ont informé qu'ils ont été obligés de quitter leurs lits pour se coucher à même le sol !
Des combats intenses, juste après l'attentat du 06 avril 1994
Selon des témoignages concordants, les combats autour de la résidence de J. Habyarimana - dans la soirée du 06 avril 1994 - auraient été très intenses. Un détail important m'a été communiqué par certains témoins : malgré sa proximité avec le lieu de l'attentat, le Camp Militaire de Kanombe ne se serait pas « mêlé » des combats qui ont suivi la désintégration de l'avion. Ce seraient plutôt, selon les mêmes sources, deux sections venues de « Kigali ville » qui auraient permis de contenir l'événement : une section de l'Escadron serait partie du Camp Kigali, une autre serait partie de la caserne de la Garde Présidentielle à Kimihurura ; les deux sections se seraient rejointes à l'aéroport de Kanombe et auraient « porté secours » à l'unité de la Garde Présidentielle qui se trouvait déjà sur les lieux. En effet, quelques dizaines d'éléments de la Garde Présidentielle s'étaient rendus à l'aéroport pour accueillir leurs chef, le feu président J. Habyarimana. Puis, d'autres soldats de la même unité se trouvaient à la résidence présidentielle de Kanombe. Étant donné que certains débris de l'avion seraient tombés dans le jardin de la même résidence [il semblerait même que certains corps des passagers de l'avion soient tombés dans la cour de la résidence], les éléments de la Garde Présidentielle ont été des « témoins directs » de l'événement tragique. Cependant, selon tous les témoins que j'ai pu interroger, s'il n'y avait pas eu des « renforts » ci-dessus cités, les militaires qui étaient déjà sur les lieux auraient été dépassés par l'intensité des combats.
Une coïncidence troublante
Le lendemain, le 07 avril 1994, après son interview sur Radio France Internationale, Mme A. Uwiringiyimana, Premier ministre, est sortie de chez- elle escortée par des Casques Bleus. Officiellement, elle se rendait à la Radio pour prononcer un discours. Comme je l'ai déjà indiqué dans mon dernier ouvrage5, selon certaines sources, sa destination aurait été plutôt le Camp Kigali - siège de l'État-Major de l'armée. Notons que la veille, tard dans la nuit, la Garde Présidentielle était allée chercher T. Sindikubwabo, président du Conseil National de Développement : conformément à la constitution en vigueur au Rwanda à cette époque, c'est ce dernier qui devait occuper le poste de « président de la République » dans l'attente de nouvelles élections. Ce matin là du 07 avril 1994, Mme A. Uwiringiyimana n'arrivera pas à sa destination : elle a été assassinée en cours de route ainsi que les Casques Bleus qui assuraient sa protection. Pourquoi aurait-elle décidé de se rendre au Camp Kigali alors qu'il y avait des combats autour de chez-elle ? En effet, à la fin de son interview sur Radio France Internationale, on entend des coups de feu. Aurait-elle été forcée de sortir de chez-elle ? Cette hypothèse n'est pas à écarter. Ce qui revient dans les récits de tous les témoins, c'est qu'il y avait des « remous » au Camp Kigali depuis la nuit du 06 au 07 avril 1994.
Conclusion : dans la nuit du 06 au 07 avril 1994, il appert clairement que les hostilités auraient été déclenchées, du moins dans le secteur de Kimihurura et de Kacyiru, non pas par l'armée rwandaise régulière mais plutôt par leurs adversaires !
4. La « guerre des Capitaines » !
Après la mort du président J. Habyarimana et du chef d'État-Major de l'armée rwandaise dans l'attentat du 06 avril 1994, il n'y avait plus de « commandant en chef » capable de s'imposer à la tête de la même armée déchirée par des divisions partisanes internes : certains militaires avaient des liens directs avec les partis politiques d'opposition ; d'autres étaient des « partisans » du Colonel A. Kanyarengwe en exil et président de circonstances du Front Patriotique Rwandais ; d'autres s'étaient engagés tout simplement pour trouver du travail, après la première attaque du Front Patriotique Rwandais en 1990 ! Bref, il existait plusieurs courants de « partisans » au sein de l'armée nationale. Ainsi, seul le Général- Major D. Nsabimana avait réussi à imposer l'ordre, et toutes les unités de l'armée lui obéissaient. Malheureusement, il n'était plus là !
Néanmoins, depuis le début de la guerre civile en 1990, une nouvelle génération d'officiers supérieurs avait émergé : lorsqu'on interroge les Rwandais - ceux qui étaient au courant des affaires militaires -, il y a des noms d'officiers très respectés qui reviennent régulièrement. C'est le cas du Général-Major A. Bizimungu, qui a été nommé chef d'État-Major après le 06 avril 1994 ; le nom du Général de Brigade G. Kabiligi, qui commandait la région militaire de Byumba ; le nom du Colonel M. Bivugabagabo, qui aurait remplacé le Général-Major A. Bizimungu au commandement de la région militaire de Ruhengeri - après que ce dernier ait été nommé chef d'État-Major.
Toutefois, le 06 avril 1994, ces trois officiers supérieurs se trouvaient tous dans le nord du pays - ou du moins, avaient tous des responsabilités ailleurs qu'à Kigali.
Ainsi, dans l'attente de la nomination d'un nouveau chef d'État-Major et dans le chaos général à Kigali, ce sont des « Capitaines » qui ont pris les choses en main !
J. Habyarimana, lâché par les siens ?
Alors que les « Capitaines » essayaient de protéger la capitale rwandaise ravagée par des combats, on n'a pas entendu parler d'anciens « compagnons de la Révolution » de 1973 - « Révolution » militaire qui a renversé le premier président rwandais G. Kayibanda. Selon des témoignages concordants, d'anciens dignitaires du régime (dont des haut-gradés de l'armée) auraient plutôt commencé, dès le petit matin du 07 avril 1994, à préparer les bagages pour quitter le Rwanda !
L'armée rwandaise face au dilemme stratégique
Au problème de commandement militaire s'est ajouté le problème de la stratégie à adopter. Avant le 06 avril 1994, l'armée rwandaise semble avoir préparé une « bataille décisive » qui aurait été menée pour répondre à une attaque lancée à partir de l'Ouganda - au nord du pays. Pour cela, les trois officiers « guerriers » ci-dessus cités avaient été nommés dans le nord, et du matériel militaire aurait été acheminé dans la même région. Cependant, à partir du 06 avril 1994, l'adversaire [le Front Patriotique Rwandais et ses soutiens] n'a pas attaqué à partir de là où on l'attendait : en revanche, les combats ont eu lieu directement dans la capitale rwandaise ! Pis encore, dans les jours qui ont suivi, le Front Patriotique Rwandais a contourné l'obstacle militaire du nord pour aller attaquer à partir de l'est du pays, loin de sa base arrière historique !
Ainsi, la stratégie militaire de l'armée régulière fut très difficile à mettre en place : d'un côté, il était très risqué d'abandonner les positions du nord au profit de la capitale ; de l'autre, il fallait tout faire pour protéger la capitale.
Un problème supplémentaire : l'embargo sur les armes !
Afin d'obliger tous les belligérants à respecter les Accords d'Arusha, un embargo sur les armes avait été décidé par la communauté internationale. Cette disposition diplomatique expliquerait d'ailleurs en partie pourquoi le Camp Militaire de Kanombe était mal protégé le 06 avril 1994 : afin d'échapper au contrôle des « experts » et l'éventuelle saisie des armes et des minutions, l'armée régulière aurait déplacé son matériel militaire dans les montagnes du nord ! Cela rendait vulnérable la capitale et l'est du pays. A cette vulnérabilité du Camp Militaire de Kanombe - le plus ancien et le plus important à l'époque des faits - s'ajoutait la vulnérabilité de l'aéroport de Kanombe : selon plusieurs témoignages concordants, à partir du 07 avril 1994, les armes lourdes positionnées sur le Mont Rebero bombardaient jour et nuit le camp militaire de Kanombe et l'aéroport. Or, avant le 06 avril 1994, le site du Mont Rebero avait été « loué » à la Mission des Nations-Unies au Rwanda [MINUAR] ! Finalement ce site stratégique, comme ceux du Conseil National de Développement [CND] et celui du Stade Amahoro, tous ces sites sous le contrôle officiel des forces onusiennes étaient devenus des « bases arrières » du Front Patriotique Rwandais !
Par ailleurs, à partir du 06 avril 1994, étant donné que les « Capitaines » résistaient mieux aux attaques du Front Patriotique Rwandais et ses alliés - une résistance surprise selon tous les commentateurs -, l'embargo sur les armes a été réactivé et renforcé contre un seul camp : celui de l'armée régulière ! En effet, le Front Patriotique Rwandais acheminait des armes et des minutions, à partir des pays voisins, alors que les Hutu étaient asphyxiés de tous les côtés !
Un exploit militaire, malgré la défaite !
La chronologie des massacres pendant le génocide de 1994 au Rwanda, la défaite militaire de l'armée régulière, la chute de Kigali et la fuite massive des Rwandais vers l'étranger, tels sont les événements que la mémoire collective a retenus au sujet de la guerre civile qui aura entraîné la mort de plus de deux millions de Rwandais. Voici l'un des rares témoignages sur la période du génocide selon la version des Hutu :
« Abazungu bashatse kudufata mpiri ; ibyamahirwe aba G.P. baratugoboka ! (...)» [« Les Blancs ont voulu nous prendre comme des rats ; heureusement, il y avait la Garde Présidentielle pour nous protéger ! (...) »].
Lorsque on interroge les Rwandais sur l'événement de l'exode massif pour quitter la ville de Kigali, au début du mois de juillet 1994, tous les témoins deviennent intarissables !
Il existe plusieurs commentaires sur la défaite de l'armée rwandaise et surtout, sur la chute de Kigali et la prise du pouvoir par le Front Patriotique Rwandais au moyen de la force. Mais, loin d'être une simple affaire de défaite militaire, l'exode massif pour évacuer la capitale rwandaise aura été un véritable exploit sur le plan militaire :
En effet, le secret de l'évacuation générale aurait été gardé jusqu'à la dernière minute. Et pour cause : il ne fallait pas alerter les troupes du Front Patriotique Rwandais qui combattaient déjà dans plusieurs quartiers de la capitale rwandaise Kigali, surtout à l'est et au sud de la même ville. Le « Jour J », jusqu'à 17h00, personne ne se doutait d'une éventuelle évacuation générale devant l'avancée des troupes du Front Patriotique Rwandais et ses alliés !
Ce serait entre 18h00 et 19h00 que le signal a été donné sur toutes les barrières qui avaient été installées partout dans la capitale rwandaises [et ailleurs dans tout le pays].
A ce jour, personne n'arrive à expliquer comment la Garde Présidentielle et quelques unités combattantes de parachutistes ont réussi à exfiltrer plus de 300 000 personnes de la ville de Kigali en quelques heures ! Or, les combats avaient lieu dans toute la ville ! Surtout, les routes principales qui auraient permis une évacuation rapide de la foule étaient déjà sous le contrôle du Front Patriotique Rwandais. Il ne restait qu'une possibilité : se battre pour sortir par la force !
Le rendez-vous fut fixé vers 19h00 au lieu-dit « feux-rouges » de Nyabugogo, à la sortie ouest de la ville de Kigali.
Malgré le fait que le secret avait été gardé jusqu'à la dernière minute, il semblerait que le Front Patriotique Rwandais ait placé des hommes en embuscade au lieu-dit « Giti k'inyoni », un endroit où la route est très étroite à la sortie ouest de la capitale rwandaise : c'est à ce carrefour que l'on peut soit se diriger vers le sud, soit vers le nord et l'ouest du pays. Le lieu était donc stratégique.
Selon les différents témoins que j'ai pu interroger, les combats auraient été très « durs » pour « forcer le passage ». Par ailleurs, il y aurait eu plusieurs morts et plusieurs blessés.
Un jour, j'ai reçu en entretien clinique une patiente qui a vécu les événements de cette évacuation musclée de la capitale rwandaise. Dans le chaos général, l'un de ses enfants s'est égaré et elle ne l'a plus revu. Selon son témoignage, d'autres parents auraient assisté au naufrage de leurs enfants : en effet, cette localité est marécageuse ; la rivière Nyabugogo arrose toute la zone ! Ainsi, suite aux combats, tous ceux qui s'égaraient de la route se retrouvaient piégés par la boue ou bien, ils tombaient dans la rivière !
L'implication des pays de la sous-région
Depuis l'assassinat du premier président burundais élu démocratiquement M. Ndadaye, en octobre 1993, le Burundi était ravagé par une guerre civile. Or, la classe politique au pouvoir au Burundi, excepté l'armée, était constituée essentiellement par d'anciens réfugiés politiques : certains d'entre eux, comme le président M. Ndadaye lui-même, avaient vécu, étudié et travaillé au Rwanda. Pour cela, la guerre civile au Burundi aura empêché ce pays de venir en aide à son voisin du Nord, le Rwanda : en effet, étant donné la situation géopolitique du moment, après le 06 avril 1994, les Hutu au pouvoir au Rwanda étaient complètement isolés ! Sur ce point, certains Rwandais n'hésitent pas à établir un lien de cause à effet entre l'assassinat du président M. Ndadaye au Burundi et l'attentat du 06 avril 1994 au Rwanda.
De plus, ce n'est pas seulement le Burundi qui fut empêché par les circonstances de venir en aide au Rwanda : « Même le président Mobutu a été mis au garde-à-vous ! », a commenté récemment un spécialiste de la région des Grands-Lacs que j'interrogeais sur la question.
Enfin, selon certaines sources, des combattants en provenance des pas limitrophes auraient pénétré au Rwanda pour épauler le Front Patriotique Rwandais dans la bataille décisive de Kigali [mai - juin 1994]. Puis, comme par hasard, le temps du génocide au Rwanda aura coïncidé avec les événements de changement politique en Afrique du Sud. Or, avant le 06 avril 1994, ce pays était devenu le principal fournisseur d'armes et de minutions au Rwanda. Ainsi, le Gouvernement Intérimaire formé après la mort de J. Habyarimana n'avait plus d'autre choix que « se rendre » ou fuir le pays : dans la fuite, les populations civiles suivirent les dirigeants politiques et militaires vers les pays voisins !
1 SEBUNUMA D., Essai sur l'autosuggestion, Éditions Umusozo, Paris, 2014.
2 C'est ce témoignage qui m'a amené à donner à l'événement le nom de code fictif de « opération kibonumwe ». Car, en Kinyarwanda, le mot qui désigne une étoile filante est « kibonumwe ».
3 Inkotanyi : le mot désigne une unité armée d'élite de la monarchie rwandaise. A sa fondation et lors de l'attaque contre le Rwanda en 1990, le Front Patriotique Rwandais a pris le même nom en Kinyarwanda pour se présenter comme étant : « FPR Inkotanyi ». Au Rwanda, le nom « Inkotanyi » est plus populaire que le sigle savant de « FPR » !
4 Situé non-loin de la caserne de la Garde Présidentielle, le Village Urugwiro était le lieu où le feu président rwandais J. Habyarimana recevait des invités de haut-rang, en particulier des chefs d'États ou des responsables de représentations diplomatiques.
5 SEBUNUMA D., Communautarisme et autochtonie – Du cas du Rwanda à l'universel, Éditions Umusozo, Paris, 2013.
Déogratias
SEBUNUMA : Psychologue
clinicien - Auteur
Titulaire du Doctorat de "Recherche
en psychopathologie fondamentale et psychanalyse".
Le
jugement de l'histoire : effets du néocolonialisme multinational au Rwanda
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Le
génocide au Rwanda : postures et impostures génocidaires
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Essai sur l'autosuggestion
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Psychopathologie
descriptive I : Essais sur les violences collectives
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Communautarisme et autochtonie – Du cas du Rwanda à l'universel
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Rwanda : crimes d'honneur et influences régionales
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Rwanda : crise identitaire et violence collective
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La compulsion de répétition dans les violences collectives
Synthèse
Commander
La compulsion de répétition dans les violences collectives Cet ouvrage est disponible auprès de l'Atelier National de Reproduction des Thèses (ANRT) - Lille 3, France.
Rwanda : crise identitaire et violence collective Cet ouvrage est désormais édité par les EDITIONS UMUSOZO.