|
|
RWANDA, 06 AVRIL 1994 : LA NUIT DES PRÉDATEURS1
Avant d'entrer dans le vif du sujet, je désirerais présenter au lecteur quelques observations préliminaires afin d'éviter toute difficulté de malentendu :
Première observation : depuis le génocide au Rwanda de 1994, il existe plusieurs sources d'informations sur cet événement qui a été suivi dans le monde entier grâce aux média, la télévision en particulier. Cependant, malgré la « médiatisation » planétaire de la tragédie rwandaise, l'abondance d'images, de discours et documents écrits ne nous a guère fait avancer dans la recherche de la vérité sur ce qui s'est véritablement passé dans le ciel de Kigali, le 06 avril 1994. Après un examen minutieux de divers témoignages, je dirais même que l'abondance d'informations aurait, en quelque sorte, porté « préjudice » à la recherche objective de la vérité. Car, en ce qui concerne l'histoire du génocide au Rwanda, tout le monde ne cherche pas la même « vérité » ! Il semble même que certaines « vérités » ne seraient pas « bonnes à dire », selon que l'on a des intérêts à défendre : du point de vue idéologique pour les Rwandais eux-mêmes, du point de vue économique et géo-stratégique pour les étrangers. Car, le Rwanda c'est aussi la porte ouverte vers la République Démocratique du Congo et ses champs miniers !
Deuxième observation : dans le présent chapitre, je ne prétendrais pas que les témoignages recueillis nous apporteraient « toute la vérité » sur les circonstances des événements qui ont déclenché le génocide au Rwanda. Cependant, malgré certaines difficultés liées à notre impossibilité d'effectuer certaines vérifications historiques, politiques, géographiques et diplomatiques approfondies, il appert que nous nous sommes rapprochés, un peu plus, d'une certaine « vérité » sur ce qui se serait passé à Kigali dans la nuit du 06 au 07 avril 1994.
Troisième observation : devant l'horreur des massacres et l'indignation justifiée à l'encontre des auteurs du génocide au Rwanda de 1994, nous avons néanmoins été handicapés, depuis la fin du génocide lui-même, par l'absence de témoignages précis de ceux-là mêmes qui ont commis des massacres et/ou qui les ont planifiés. En effet, un « embargo » médiatique a été infligé à certains Rwandais jusqu'à nos jours : le même « embargo » médiatique consiste à isoler non seulement des Hutu Rwandais qui exerçaient des responsabilités politiques, mais aussi et surtout, tous les intellectuels qui ont pris le chemin d'exil devant l'arrivée au pouvoir du Front Patriotique Rwandais. Pour cela, nous allons nous intéresser à la « vérité » des vaincus - surtout ceux qui ont essayé de garder une certaine neutralité idéologique entre les deux camps opposés : que disent les Hutu, de leur côté, à propos de la nuit du 06 au 07 avril 1994 ? Que disent-ils au sujet du conflit armé qui a été déclenché dans la même nuit et au sujet des massacres génocidaires qui ont été déclenchés par l'attentat contre l'avion présidentiel le soir du 06 avril 1994 ?
Quatrième observation : bien entendu, nous ne pouvons pas nous fier, les yeux fermés, aux témoignages individuels alors que les faits historiques concernent tout un pays. D'autre part, il existe nécessairement, dans chaque témoignage, une part d'exagération émotionnelle, d'oubli, voire même de manipulation idéologique - qui peut être de bonne foi chez certaines personnes, de mauvaise foi pour d'autres ! Cependant, à partir de plusieurs témoignages, il appert que certains récits se recoupent. Ainsi, malgré toutes les difficultés ci-dessus énoncées, dans les différents témoignages des Hutu, il y aurait aussi un certain « fond » de vérité historique.
Cinquième observation : les différents témoignages des Hutu que j'ai retenus comme étant « proches » de la « vérité historique » sont ceux que j'ai confrontés à d'autres sources et témoignages « neutres », en particulier les témoignages des étrangers qui vivaient au Rwanda à l'époque des faits. En particulier, j'ai recueilli les témoignages des étrangers qui séjournaient à Kigali le 06 avril 1994 et qui y sont restés jusqu'à la fin du génocide vers fin juin de la même année. Pour cela, les témoignages que j'ai retenus semblent refléter une certaine « unanimité » chez différents observateurs qui ne se connaissent pas : ils ne se seraient donc pas concertés pour « inventer » certains faits historiques qui, malheureusement, semblent avoir été gardés sous silence par les « média » et d'autres voies officielles de communication de masse.
1. Opération « Kibonumwe »2
En Kinyarwanda (langue vernaculaire au Rwanda), le terme « kibonumwe » désigne la lumière en mouvement - et de très courte durée - que l'on aperçoit la nuit lorsqu'une étoile filante apparaît dans le ciel.
Dans les différents témoignages sur l'attentat du 06 avril 1994 contre l'avion du feu président J. Habyarimana, certains de ceux qui affirment avoir été témoins de cet événement utilisent le mot « kibonumwe » pour décrire la lumière qui aurait précédé la désintégration de l'avion présidentiel en phase d'atterrissage sur l'aéroport de Kanombe.
Cependant, il est très rare, voire même difficile, de trouver les témoins oculaires de l'événement qui allait déclencher un des plus grands génocides de l'histoire de l'humanité. Cela pour plusieurs raisons :
D'abord, la zone était surveillée pour deux raisons : d'une part, à l'époque des faits, c'était une zone militaire ; d'autre part, la résidence présidentielle se trouvait dans le même permettre et cela empêchait aux personnes étrangères d'y accéder facilement. A ces deux facteurs de nature militaire s'ajoutait le fait que la piste de décollage et d'atterrissage de l'aéroport de Kanombe n'était pas loin.
Ensuite, compte tenu des conséquences que l'attentat du 06 avril 1994 a entraînées, certains témoins - sans doute la majorité - préfèrent se taire pour leur sécurité.
Enfin, il existerait une forme de « silence intéressé ».
2. La nuit du 06 au 07 avril 1994
Pendant l'été 1994, lors d'un échange avec un haut responsable de l'Eglise du Rwanda qui s'était réfugié à Bukavu [ville de l'Est de la République Démocratique du Congo, ex-Zaïre], l'une de ses observations sur le génocide dont il venait d'être témoin attira mon attention. Il s'interrogeait sur les raisons qui avaient amené les Rwandais à massacrer leurs voisins, en particulier dans le sud du pays.
Puis, il déclara : « par exemple, le président intérimaire Sindikubwabo je le connais bien depuis longtemps. Je ne crois pas qu'il ait pu planifier un génocide, avant le 06 avril 1994, sans que nous puissions en être informé. Certes, tout est possible avec la nature humaine. Cependant, mon sentiment, c'est qu'il a dû se passer quelque chose dans la nuit du 06 au 07 avril 1994 ; quelque chose qui a changé cet homme. D'ailleurs, je me demande : pourquoi l'armée est-elle venue le chercher juste après la mort de J. Habyarimana ? Certes, il était président du Conseil National pour le Développement [l'Assemblée Nationale]. Mais, il ne faisait pas partie de l'entourage du président au point de faire recours à lui précipitamment, tard dans la nuit ! En tout cas, il se passait sans doute quelque chose à Kigali, juste après la mort de J. Habyarimana. Tout s'est passé comme si l'armée avait besoin de Sindikubwabo pour servir de « témoin » des faits. Cela afin que quiconque ne puisse attribuer la mort de J. Habyarimana à son entourage. Mon hypothèse c'est que, après avoir constaté les « faits », Sindikubwabo aurait finalement adhéré à l'« idéologie extrémiste » de certains Hutu de l'Akazu - cercle rapproché du régime. Il nous reste à savoir ce qu'il aurait vu au juste, cette nuit là du 06 au 07 avril 1994. Car, à partir de cette nuit là, il est devenu un « autre homme » ! Par exemple, lorsqu'il a prononcé son discours d'appel aux massacres dans la région de Butare, nous n'avons pas reconnu l'homme que nous connaissions avant ! »
3. Le mystère sur les circonstances de l'assassinat de
A. Uwilingiyimana, Premier Ministre
Très tôt le 07 avril 1994, Mme A. Uwilingiyimana, qui occupait le poste de Premier Ministre, fut interviewée sur Radio France Internationale. L'interview se termina presque en larmes selon la voix de Mme A. Uwilingiyimana. Plus particulièrement, derrière la voix de Mme Le Premier Ministre, des coups de feu étaient audibles à la radio. La question qui est aujourd'hui posée est celle-ci : comment Mme A. Uwilingiyimana a pu s'aventurer dans les rues de Kigali, juste après l'interview ci-dessus citée, pour aller - semble-t-il - prononcer un discours à la Radio Rwanda ? Surtout que, à ce moment précis des événements, elle était la seule personne détentrice du pouvoir suprême dans l'attente de la prestation de serment d'un président intérimaire.
L'argument selon lequel elle serait sortie de chez-elle pour « aller prononcer un discours » à la Radio nationale n'est pas convaincant : compte tenu de la situation qui prévalait, la logique aurait voulu que ce soient plutôt les journalistes qui se déplacent pour aller chez-elle avec le matériel-radio.
Il devait donc y avoir une raison très importante pour que Mme A. Uwilingiyimana soit obligée de sortir de chez-elle pour se rendre au centre-ville de Kigali. En interrogeant différents témoins, j'ai fini par découvrir que la destination de Mme A. Uwilingiyimana ce matin là ne serait pas la Radio Rwanda mais plutôt « le Camp Kigali » - le camp militaire où se trouvait l'État-Major de l'Armée Nationale à l'époque des faits.
En conclusion, nous avons trois événements et trois « mystères » en face de nous : la mort de J. Habyarimana le soir du 06 avril 1994, la venue précipitée de Th. Sindikubwabo dans la nuit du 06 au 07 avril 1994 et la sortie risquée de Mme A. Uwilingiyimana de chez-elle, le matin du 07 avril 1994, qui fut suivie par son assassinat dans les rues de Kigali.
Que se passait-il au Camp Kigali ?
C'est le point qui est resté « secret », voire même tabou, depuis le génocide au Rwanda de 1994. Tous les chercheurs et commentateurs semblent s'être intéressés à tous les détails concernant beaucoup de lieux, sauf un : le camp militaire où se trouvait l'État-Major de l'Armée Nationale.
Il y aurait ainsi un lien incontestable entre l'attentat contre l'avion de J. Habyarimana le soir du 06 avril 1994, la venue précipitée de Th. Sindikubwabo dans la nuit du 06 au 07 avril 1994 et l'assassinat de Mme A. Uwilingiyimana au matin du 07 avril 1994.
Revenons sur la description des lieux que nous avons faite au début de ce chapitre - description concernant la géographie du permettre dans lequel l'avion du président J. Habyarimana fut abattu :
Il était impossible de pénétrer dans ce même permettre militaire sans se faire repérer. Surtout, compte tenu de la vigilance de la Garde Présidentielle, il est impossible d'imaginer une quelconque intrusion des personnes étrangères, avec des « missiles » sur l'épaule, pour s'installer et attendre l'avion du président pour l'abattre !
Conclusion : ceux qui ont « tiré » sur l'avion présidentiel le 06 avril 1994 - du moins ceux qui auraient tiré le deuxième « engin » à proximité de la piste d'atterrissage - ne pouvaient pas échapper à la Garde Présidentielle. N'oublions pas d'ailleurs que le camp militaire de Kanombe est situé tout au long de la même piste de l'aéroport. Or, ce même camp militaire était, à l'époque des faits, celui de l'élite de l'armée nationale : les « Para-commandos » et les unités de renseignement militaire étaient basés dans le même camp. Donc, l'armée avait suffisamment de moyens pour intervenir immédiatement juste après l'attentat contre l'avion du feu président J. Habyarimana.
Autre indice déterminant
Selon différents témoignages, des combats auraient eu lieu autour de la résidence de J. Habyarimana à Kanombe, juste après l'attentat.
En fin de compte, dans la continuité des combats qui avaient lieu autour de la résidence présidentielle à Kanombe, il y aurait eu effectivement des « remous » au Camp Kigali (centre-ville de Kigali) toute la nuit du 06 au 07 avril 1994.
La colère de la masse populaire :
une « manne » tombée du ciel !
Lorsqu'on observe le comportement des dirigeants Rwandais après le 06 avril 1994, on a l'impression que la « colère » de la masse populaire a été utilisée comme « une arme » de guerre et un « argument » de propagande diplomatique. Pour cela, deux facteurs auront surdéterminé la suite des événements et le déclenchement du génocide au Rwanda :
Le premier facteur, c'est celui de la mobilisation massive de la population pour se « mêler » du conflit armé. Avant la mort de J. Habyarimana, personne n'aurait pensé que tout le pays pouvait se mobiliser pour le « venger » ! Or, cette mobilisation a été perçue par certains dirigeants Hutu, de manière machiavélique, comme une opportunité de se faire entendre auprès de la communauté internationale afin d'affaiblir et de dénier les revendications du Front Patriotique Rwandais.
Le deuxième facteur est militaire : avant la mort de J. Habyarimana, personne n'aurait imaginé que la « Garde Présidentielle » pouvait défier, pendant plusieurs semaines, des forces « hostiles » puissamment armées et en nombre supérieur. Selon plusieurs témoignages, malgré l'implication de certains éléments de la « Garde Présidentielle » dans les massacres contre les populations civiles, les éléments de cette unité d'élite de l'armée régulière auront empêché la prise rapide de la capitale rwandaise par la rébellion de P. Kagame épaulée, semble-t-il, par certaines unités des forces étrangères présentes à Kigali à l'époque des faits.
4. Mythes et controverse sur la « Garde Présidentielle »
de J. Habyarimana
Un jour, je prenais un verre avec des Rwandais. Profitant de l'ambiance, j'ai voulu poser certaines questions auxquelles il est difficile - voire même impossible - de trouver des réponses au sujet du génocide au Rwanda de 1994. J'ai demandé à mes interlocuteurs si quelqu'un connaissait un « élément de la Garde Présidentielle » de J. Habyarimana. J'ai ajouté que je voulais m'entretenir avec quelqu'un qui aurait été membre de cette unité d'élite au Rwanda. Soudainement, une dame posa son verre, irritée et me demanda :
« Ça va pas, non ? Vous voulez savoir si quelqu'un connaîtrait un ancien élément de la Garde Présidentielle ? Personne ne peut ni dénigrer ni dénoncer un élément de la G.P. ! » Je répondis, tout en étant étonné : pourquoi ? La dame répondit : « parce que nous leur devons la vie ... ». Puis, elle se retourna et s'adressa à ceux qui étaient présents sur la même table : « mais, il est vraiment sérieux, ou bien, il voulait seulement voir notre réaction ? » Quelqu'un qui me connaît bien répondit : « vous pouvez l'excuser ; il ne vivait pas au Rwanda, il ne sait rien ! » J'ai donc vite changé le sujet de conversation !
Plus tard, j'ai rencontré un ancien militaire qui faisait partie de la Mission des Nations-Unies au Rwanda. Il était très peu bavard au sujet des événements dont il a été témoin. Mais, après quelques minutes d'hésitation, il résuma ses souvenirs comme suit :
« Je vous assure, mon frère, c'était une véritable guerre ! Excusez-moi pour cette expression mal adaptée : La G. P. [Garde Présidentielle], ce fut la surprise du chef ! En tout cas, leur combativité et leur rage, je n'avais jamais vu (…). Nous nous sommes demandés pourquoi, bien avant le 06 avril 1994, J. Habyarimana ne les avait pas envoyés au front pour protéger la frontière avec l'Ouganda. Après le 06 avril 1994, même les Belges ne s'aventuraient plus au centre-ville de Kigali » !
En interrogeant différents témoins pour comprendre la manière dont les massacres se sont généralisés dans tout le pays, j'ai appris que les Rwandais qui fuyaient vers l'étranger, dès début mai 1994, croisaient des colonnes de « combattants » qui franchissaient la frontière du Rwanda, en provenance des pays limitrophes, pour aller épauler le Front Patriotique Rwandais dans la bataille de la capitale rwandaise. Ainsi, ce sont ces « combattants aguerris » qui auraient fait basculer la guerre en faveur du Front Patriotique Rwandais. Sinon, m'a affirmé un agent humanitaire étranger qui était au Rwanda, « P. Kagame et ses kadogo3 s'étaient heurtés à un véritable mur » !
1 © SEBUNUMA D., Communautarisme et autochtonie – Du cas du Rwanda à l'universel, Éditions Umusozo, Paris, 2013.
2 Le « nom de code » est fictif : c'est notre propre appellation pour désigner l'événement déclencheur du génocide à partir de la description des faits selon les témoins : la lumière qui aurait été observé, avant que l'avion présidentiel ne se désintègre dans le ciel de Kigali, était semblable à une « étoile filante » selon divers témoignages. D'où le nom de code « Kibonumwe », mot qui signifie « étoile filante » en Kinyarwanda.
3 Kadogo : mot swahili dont la racine - dogo - sert à former les différents adjectifs qui signifient « petit ». Par extension, dans la région des Grands-Lacs d'Afrique, le mot « kadogo » signifie « enfant soldat ».
Déogratias
SEBUNUMA : Psychologue
clinicien - Auteur
Titulaire du Doctorat de "Recherche
en psychopathologie fondamentale et psychanalyse".
Le
jugement de l'histoire : effets du néocolonialisme multinational au Rwanda
Synthèse
Commander
Le
génocide au Rwanda : postures et impostures génocidaires
Synthèse
Commander
Essai sur l'autosuggestion
Synthèse
Commander
Psychopathologie
descriptive I : Essais sur les violences collectives
Synthèse
Communautarisme et autochtonie – Du cas du Rwanda à l'universel
Synthèse
Commander
Rwanda : crimes d'honneur et influences régionales
Synthèse
Commander
Rwanda : crise identitaire et violence collective
Synthèse
La compulsion de répétition dans les violences collectives
Synthèse
Commander
La compulsion de répétition dans les violences collectives Cet ouvrage est disponible auprès de l'Atelier National de Reproduction des Thèses (ANRT) - Lille 3, France.
Rwanda : crise identitaire et violence collective Cet ouvrage est désormais édité par les EDITIONS UMUSOZO.