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DOUBLE NATURE ET POLYSÉMIE DU MYTHE1
Dès le début de notre recherche, nous nous somme intéressés au contenu et au rôle des mythes dans la survenue des violences collectives. En effet, les mythes des origines (dont les auteurs sont anonymes) comme les « néo-mythes » (dont les auteurs sont historiquement connus) partagent un point commun : l'adhésion inconditionnelle des foules à leur contenu. Ce qui confère au mythe la capacité à mobiliser la masse, pour des « causes » dites d'intérêt général. Ainsi, nous constatons, à l'origine des manifestations collectives pour la violence ou pour la paix, non seulement des « idéaux » mythiques mais aussi des leaders charismatiques ou inspirés. Pour cela, le mythe se construit à partir de quatre éléments : la source suprême (Dieu, les dieux, l'ancêtre commun ou les esprits, un animal totémique), le message (le mythe), le messager (le meneur, le prophète ou tout autre héros), et enfin les destinataires (le peuple, la tribu, etc.). Dans tous les mythes, ces quatre éléments sont indispensables.
1. La « vérité » du mythe
Compte tenu de son origine éthérée, le mythe fascine et permet d'interpréter, de donner un sens à l'existence et à la condition humaine. En d'autres termes, le contenu du mythe propose à l'homme une série de réponses aux énigmes de l'existence. Par conséquent, le mythe permet de dépasser le sentiment de fatalité, d'absurdité et d'inachèvement chez l'homme dont le destin ultime est la mort.
Cependant, en tant que « parole d'homme », le mythe n'apporte pas que des réponses aux interrogations existentielles : produit à l'origine par l'esprit humain, le mythe peut aussi avoir des aspects proches du délire ! Ce sont ces aspects déconnectés de la réalité qui, une fois mal interprétés ou crus comme tels sans prendre du recul, peuvent conduire à des comportements déviants, voire mêmes à des violences collectives. D'où l'intérêt de lire le mythe en essayant de le situer dans son contexte originel ; et surtout, il serait nécessaire de confronter la « vérité » des mythes à d'autres sources historiques, anthropologiques, philosophiques, etc. Cette vigilance permettrait d'éviter des erreurs d'interprétation : la même démarche d'analyse comparative aura été la nôtre dans toutes les parties de la présente thèse.
Le double sens du mythe
La modernité, fondée sur l'exigence de la preuve scientifique – autrement dit la signature de n'importe quelle invention par son auteur – a introduit un double sens dans la compréhension des mythes en général. Ainsi, le mythe c'est non seulement le contenu du message, mais aussi le messager, le prophète ou l'ancien en ce qui concerne les croyances religieuses et ancestrales : Moïse, Bouddha et d'autres grandes figures des religions sont dites « figures mythiques » ; tandis que dans les traditions animistes on parle de « totems » ou de « figures emblématiques » du clan. Pour ce qui concerne les néo-mythes, le même double sens des mythes est omniprésent car, les héros modernes sont des « mythes vivants » : dans la politique, la musique, le sport, la science et dans d'autres domaines de la connaissance, ceux qui font « figure » de chef ou de meneur, les « chefs de file » sont qualifiés de « mythes. » Il va de même pour les guerres, qu'elles soient conventionnelles ou de véritables guérillas : par exemple, Che Guevara est devenu le mythe, l'icône de la résistance partout dans le monde. Ainsi, l'idéologie et l'idole sont confondus en une figure humaine appelée « mythe. »
En fin de compte, les quatre éléments composant le mythe se confondent en un seul : le mythe, c'est finalement le « chef » ou le « meneur » qui devient à la fois l'origine suprême du message prophétique, le messager ou prophète, puis il représente le peuple ou les adeptes de son idéologie. C'est ainsi que les violences collectives à caractère identitaire ont souvent comme élément déclencheur la chute ou la mort tragique du « meneur » - qui peut être une personne ou une idéologie. Car, l'idéologie peut aussi incarner à la fois la source suprême, le message, le messager et représenter l'idéal d'un peuple. C'est l'exemple des religions : la « Foi » constitue le mythe lui-même, elle est reçue et vécue comme le mystère de la nature d'un être suprême (Dieu), c'est par leur « foi » que sont reconnus de « vrais » prophètes et, c'est en elle que le peuple est rassemblé. Pour cela, porter atteinte à la « foi » c'est s'en prendre directement à tous les composants du mythe lui-même.
L'apport de la clinique
La foi, la vision du monde ou l'idéal social du mythe, ce sont avant tout des productions psychiques du « messager » lui-même : le prophète pour la religion, l'ancien pour les animistes, l'idéologue ou « penseur » en politique. Pour cela, à l'origine, le mythe contient des erreurs d'interprétation de la réalité inhérentes à la condition humaine. C'est ainsi que les mythes qui durent longtemps sont ceux qui peuvent être mis à jour, ceux qui peuvent être commentés pour s'adapter aux évolutions socioculturelles. A contrario, c'est le refus de transformation, le refus de s'adapter aux exigences du moment qui conduit les adeptes de tel ou tel mythe à recourir à la violence pour sauvegarder la « tradition. »
L'exemple du Rwanda (...) permet d'illustrer la nature des conflits armés dont l'étiologie serait la croyance aux mythes – la violence comme conséquence de la croyance aveugle aux mythes « fondateurs », ou bien comme résultat de l'adhésion à des néo-mythes (la figure du « seigneur de guerre » par exemple dans les guerres civiles modernes).
Comme nous l'avons déjà développé, il existerait une réelle intrication entre les « mythes fondateurs » ou d'origine et les « néo-mythes » : afin d'acquérir une notoriété fédératrice, les héros modernes - en politique, en religion ou dans d'autres domaines ou règne la compétition au pouvoir - font recours aux mythes identitaires archaïques. C'est plus facile de mobiliser les foules autour des questions d'identité comme la couleur de la peau, les origines ancestrales communes ou les attributs culturels - la langue par exemple. Une fois cette première fédération mythique acquise, les enjeux « néo-mythiques » éphémères peuvent alors s'y greffer.
2. Du choc des cultures à la fausse monnaie identitaire
Il est indéniable que la rencontre des cultures, surtout entre l'Occident et les pays du Sud, a apporté beaucoup de richesses aux uns et aux autres. Cependant, nous constations que dans certaines régions, dans certains contextes précis, la remise en question des systèmes socioculturels traditionnels a entraîné des mutations auxquelles des individus n'étaient pas suffisamment préparés.
Dans certains pays, la remise en question des institutions ancestrales aura été à l'origine des traumatismes individuels et collectifs. Les différents auteurs africains, mais aussi certains écrivains et historiens occidentaux nous ont permis de mettre en évidence une réalité : la crise identitaire des peuples d'Afrique serait à l'origine des troubles à caractère tribal ou « ethnique. » Qu'il s'agisse des récits de fiction romanesque ou des écrits historiques, le constat des représentations identitaires archaïques comme étiologie des violences collectives dans des cas précis - comme au Rwanda par exemple, est une réalité dont nous avons présenté différents aspects cliniques.
Hutu et Tutsi : vraies ethnies au Rwanda
ou « fausse monnaie » coloniale ?
La question est maintes fois posée par des Rwandais eux-mêmes, mais aussi par des chercheurs de tous les horizons. Même s'il n'existe pas de consensus sur le sujet - et tant mieux, car cela encouragera des recherches beaucoup plus approfondies ! - nous avons privilégié le fait que le Rwanda avait connu une réelle mutation sociale avant l'arrivée des Européens à la fin du 19ème siècle. C'est pour cela que les termes « Hutu » et « Tutsi » signifiaient plutôt des classes sociales et non pas des ethnies distinctes. Cette hypothèse n'exclut pas qu'il y ait eu dans la préhistoire du Rwanda - lors du premier peuplement de ce pays - des ethnies séparées correspondant aux termes précédemment cités. Cependant, la centralisation du pouvoir autour d'un monarque commun avait favorisé le brassage social et l'émergence des classes dont l'appartenance ou l'exclusion dépendait essentiellement du mérite ou des liens matrimoniaux. Nous avons illustré nos hypothèses à partir des travaux de A. Kagame, premier chercheur rwandais sur la question.
Quant à la question de la « fausse monnaie » identitaire, elle est le résultat inattendu de la systématisation des classes sociales « Hutu » et Tutsi » en pseudo-ethnies par l'administration coloniale. Ce problème de « vraies-fausses » différences ethniques, à l'origine des violences collectives actuelles, ne concerne pas seulement le Rwanda. A Jos au Nigeria - nous avons déjà présenté cette situation, les problématiques identitaires ou la « fausse monnaie » coloniale a entraîné récemment des violences et des massacres de plusieurs centaines de morts dans quelques jours. A l'origine du conflit, il y a une guerre sans merci que se livrent des « autochtones » chrétiens et des « étrangers » musulmans. D'un cas à un autre, récemment au Kenya, la contestation des élections politiques s'est transformée en une guerre civile entre plusieurs couches sociales. Mais ce conflit remonterait de l'époque coloniale lorsqu'un groupe social fut privilégié par les maîtres d'alors au détriment d'autres tribus.
Pourquoi cette comparaison de la « fausse monnaie » aux pseudo-identités ethniques? La réponse est simple : il s'agit ici du rapprochement entre la façon dont d'honnêtes gens utiliseraient la fausse monnaie (qui aurait été frappée par un coupable inconnu) et la manière dont des sujets modestes utilisent la « fausse identité » ethnique dont ils n'ont pas été idéologues à l'origine. La comparaison nous vient de la remarque de J. de Maistre que nous avons déjà citée : « Les fausses opinions ressemblent à la fausse monnaie, qui est frappée d'abord par de grands coupables et dépensée ensuite par d'honnêtes gens qui perpétuent le crime sans savoir ce qu'ils font. »2
Signalons aussi que, dans les guerres civiles actuelles, les intrications géopolitiques – sur le plan régional et international – compliquent encore plus la situation : le seul cas du Rwanda suffit pour constater que les belligérants ont dû trouver les moyens pour financer la guerre. Il existe des théories sur les « alliés » éventuels du régime hutu pendant la guerre civile au Rwanda qui s'est terminée par un génocide. Personnellement, je n'ai pas de compétences pour me prononcer sur ces dossiers de diplomatie et de géopolitique. Mais, tous les Rwandais se posent la même question : qui a financé la guerre du côté du Front Patriotique Rwandais ? Lors d'un entretien, un Rwandais a élevé la voix : « Mais, nos assaillants ne se battaient pas avec des cailloux. D'ailleurs, ils étaient mieux armés que l'armée régulière vers la fin du conflit. Qui les a armés et entraînés ? Qui payait leurs salaires ? Et ce sera la nouvelle génération, nos enfants, qui payeront les dettes. »
Sur ce dernier point concernant la géopolitique de la région des grands-lacs d'Afrique, les Hutu auraient commis un « double crime » : d'une part, certains d'entre eux ont commis le génocide au Rwanda. D'autre part, la masse populaire a fui vers l'étranger et plusieurs centaines de milliers de réfugiés rwandais se sont installés à l'est du Congo Démocratique, dans une région riche en minerais et convoitée par différents « prédateurs » ! Pour cette deuxième raison et compte tenu de l'actualité, les Rwandais qui déclarent appartenir à la « communauté Hutu » dans la région des grands-lacs d'Afrique - surtout ceux du Rwanda - porteront longtemps sur eux tous les péchés du monde ! Mais, le problème majeur c'est que, dans ces différents conflits identitaires, le Hutu et/ou le Tutsi c'est « monsieur tout le monde » et « personne » à la fois ! Cela est observable au Congo Démocratique, au Burundi comme au Rwanda ! D'où l'ambiguïté, le jeu de poker politique permanent. Malin est celui qui pourrait prédire la fin de cette histoire !
3. La survenue des violences collectives
Le meneur est à la fois auteur et prophète, médiateur et interprète du mythe : le meneur est un mythe lui-même et de ce fait, il est considéré lui aussi comme « éternel. » En démocratie, c'est la fonction qui est investie d'éternité et de toute puissance alors que, dans les tribus traditionnels, c'est le « chef » en personne qui incarne l'éternité : il est à la fois la source transcendantale du mythe, le mythe lui même, le messager et le représentant du peuple !
Conformément à notre exposé ci-dessus, le « chef » - ou la fonction en démocratie - est considéré comme ayant une nature éthérée de par ses fonctions qui nécessitent des qualités exceptionnelles. En même temps, pour assurer la « continuité de l'existence » du groupe ou de la tribu, il ne doit y avoir aucune vacation de poste à cette fonction de chef : ce serait la catastrophe, la dé-liaison, la séparation d'avec l'être transcendant de qui dépend la vie et la cohésion du peuple. C'est pour cette raison que les Rwandais croyaient - et croient encore que le roi n’est pas une personne :
« Une fois nommé, il se sépare de la noblesse. (…) Le souverain est un élu / il ne se mêle pas aux nobles et il obtient un rang distinct. (…) Le roi c’est Dieu. »3 Compte tenu de cette nature éthérée du chef, il suffit de porter atteinte à sa personne pour déclencher la colère de ses sujets ! Car, toutes les institutions socioculturelles sont fondées sur l'image que l'on se fait du « meneur », du messager-médiateur entre les humains et l'au-delà.
1 © SEBUNUMA D., La compulsion de répétition dans les violences collectives, thèse de doctorat soutenue en 2011 à l'Université Paris-Diderot Paris 7, publiée ensuite par L'Atelier National de Reproduction des Thèses, Université Lille3 (2012) ; puis aux Éditions Umusozo, Paris, 2013.
2 De MAISTRE J., in TOULAT J., Le droit de naître, Paris, Pygmalion, 1979, p. 83.
3 VANSINA J., Le Rwanda ancien, Paris, Karthala, 2000.
Déogratias
SEBUNUMA : Psychologue
clinicien - Auteur
Titulaire du Doctorat de "Recherche
en psychopathologie fondamentale et psychanalyse".
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La compulsion de répétition dans les violences collectives Cet ouvrage est disponible auprès de l'Atelier National de Reproduction des Thèses (ANRT) - Lille 3, France.
Rwanda : crise identitaire et violence collective Cet ouvrage est désormais édité par les EDITIONS UMUSOZO.