ÉDITIONS UMUSOZO

LE PARADOXE DES VIOLENCES COLLECTIVES1


L’observation de différents événements relatifs aux situations de violences collectives dans différents pays - au Rwanda en particulier - permet de constater un paradoxe suivant : les crimes de masse et des génocides surviennent dans des pays très bien organisés et très bien administrés sur le plan territorial. Autrement dit, contrairement à l’idée fantaisiste répandue, ce n’est pas l’anarchie qui crée le chaos ! C’est plutôt l’hyper organisation hiérarchique de l’administration qui permettrait à tel ou tel État de mettre en place des systèmes idéologiques « clivés » dont la survenue des violences collectives est la conséquence directe.


1. Approche phénoménologique


Personnellement, j’ai séjourné au Zaïre - qui est devenu « République Démocratique du Congo » - à l’époque du feu président Mobutu. Tous les étrangers que j’ai eu l’occasion de rencontrer lors de ce séjour se demandaient comment le Zaïre ne sombrait pas dans une guerre civile compte tenu de la situation « chaotique » que les Zaïrois eux-mêmes ne supportaient plus ! En particulier, les villes de l’Est (Bukavu, Goma, Kisangani) étaient devenues presque indépendantes du pouvoir central de Kinshasa. Contre toute attente, c’est plutôt le Rwanda qui a sombré dans une folie meurtrière collective indépendamment de ses structures administratives et de son organisation territoriale reconnue depuis la nuit des temps !


De 1995 à 1998, j’ai séjourné aussi en République Centrafricaine. A partir de 1997, une guerre civile a éclaté à Bangui, la capitale du pays. Malgré l’animosité constatée dans certains discours idéologiques du moment et la généralisation du conflit armé à certaines régions du pays, il n’y a pas eu de « génocide » en Centrafrique ni de crimes de masse comme au Rwanda ou au Burundi.


Le sujet mériterait d’autres recherches approfondies. Cependant, deux hypothèses permettraient de faire une approche théorique sur le même paradoxe des violences collectives présenté ci-dessus :


Premièrement, entre individu et collectivité, il existerait une « relation incestuelle »2 - à l’instar d’une « relation duelle » archaïque entre une mère et son enfant : la collectivité chercherait à contrôler tous les désirs de l’individu-sujet, alors qu’en même temps, l’individu-sujet chercherait constamment à s’affranchir des interdits ou tabous collectifs pour satisfaire ses désirs.


Pour cela, lorsque les structures de l’administration territoriale sont trop exigeantes au point d’annihiler certaines libertés individuelles, il ne reste au sujet que la soumission et l’obéissance pour être reconnu et accepté par la collectivité. A contrario, dès que les structures administratives répressives arrivent à disparaître, le sujet transgresse les interdits et va même au-delà de ce qui est permis par le bon sens !


Cette hypothèse expliquerait - du moins en partie - le fait que dans des États moins « policiers », les individus ne tombent pas dans l’excès de comportements à risque lorsque les structures administratives sont fragilisées.


Deuxièmement, dans le cas précis du Rwanda, il existerait un conflit archaïque des représentations collectives en ce qui concerne la nature de l’« État » : comme l’a bien exposé J.-P. Chrétien (...)3, à l’origine, il existait deux modèles de concevoir l’« État » chez les Rwandais et selon la communauté d’appartenance préhistorique.


Chez les Hutu, surtout au nord et au sud-ouest du pays, l’« État » aurait été la « communauté », un espace bien délimité : toutes les affaires étaient gérées par le chef coutumier religieux « umuhinza » ou bien par le chef de lignage « umukungu ». L’espace ou le territoire de cet « État-communauté » était aussi limité à la famille regroupant plusieurs lignages.


Tandis que chez les Tutsi, l’« État » aurait été conçu comme un espace sans fin : le mot « Rwanda » vient du verbe « Kwanda » qui signifie « agrandir ». Pour cela, chez les Tutsi dans le Rwanda préhistorique, la seule référence étatique c’était le « roi » ; un monarque despote qui avait le devoir d’agrandir le territoire par des conquêtes extérieures et qui gérait toutes les affaires du pays par l’intermédiaire des chefs subalternes.


Après la conquête des royaumes préhistoriques des Hutu, le nouveau pouvoir centralisé a été calqué au système administratif des Tutsi : le pouvoir est ainsi centralisé et concentré dans les mains d’un seul « chef » qui règne sans partage.


Par conséquent, lorsque le « chef » disparaît dans des conditions tragiques, - surtout, depuis le début des rébellions des Hutu pour s’affranchir de la mainmise du monarque despote à l’époque coloniale -, les « communautés » préhistoriques imaginaires reprennent leurs droits d’autonomie ! Ceci expliquerait en partie le phénomène de la contagion des violences collectives au Rwanda : ce n’est pas un seul chef, un seul responsable politique qui parcourt tout le pays pour inciter les populations aux massacres ; ce sont plutôt les « petits chefs » locaux qui, dès lors que la hiérarchie administrative est affaiblie ou disparaît, donnent les ordres comme bon leur semble !


Or, dans des pays où l’autorité de ces « chefs coutumiers » n’a jamais été supprimée (en République Centrafricaine ou en République Démocratique du Congo, par exemple), l’administration communautaire traditionnelle est tout-à-fait naturelle : c’est pour cela que l’affaiblissement des pouvoirs centralisés de l’État - voire même la disparition d’un chef - n’affecte pas le comportement habituel des individus.


C. Achebe a bien illustré cette hypothèse des représentations archaïques à l’origine du paradoxe constaté dans la survenue des violences collectives, dans un extrait de son célèbre roman Le monde s’effondre :


« Les missionnaires passèrent leurs quatre ou cinq premières nuits sur la place du marché, et le matin se rendirent au village pour prêcher l’évangile. Ils demandèrent qui était le roi du village, mais les villageois leur dirent qu’il n’y avait pas de roi. « Nous avons des hommes de haut titre et les chefs des prêtres et les anciens », dirent-ils (…). Mais les pensionnaires persévérèrent, et à la fin ils furent reçus par les dirigeants de Mbata ». Or, d’après la suite du même récit romanesque, c’est lorsque les missionnaires et l’administration coloniale ont commencé à créer des institutions étatiques centralisées (la mission, le commissariat, un tribunal, etc.) que « le monde s’est effondré » !4


2. Approche anthropologique comparative


La survenue des violences collectives, comme nous venons de le constater dans le paragraphe précédent, est étroitement liée à la nature de l’État.


Or, la question de savoir dans quelle mesure les sociétés préhistoriques ont évolué pour constituer des États modernes est au cœur des débats entre chercheurs. Pour cela, différentes hypothèses anthropologiques sur l’évolution et la transformation des sociétés préhistoriques pourraient servir de référence dans la présente réflexion sur le cas du Rwanda :


A partir du « schéma d'évolution » des tribus de Marshall Sahlins - schéma qui consiste en « la succession de quatre stades », M. Godelier formule différentes hypothèses sur la transformation des « tribus » en États dont nous pourrions nous servir pour comprendre certains événements de l'histoire du Rwanda5 :


Au départ il y avait des « bandes de chasseurs paléolithiques » et, à ces dernières « avaient succédé au Néolithique les « tribus », lesquelles s'étaient transformées en « chefferies », desquelles étaient nées diverses formes d'État ». Selon M. Godelier, « ce schéma lui-même allait être critiqué, non pas parce qu'il ne correspondait pas à des faits empiriques, mais à cause de l'interprétation de l'évolution humaine qui en sous-tendait encore la construction.


Car ce n'est pas l'évolution qui explique l'histoire des sociétés humaines. C'est au contraire l'histoire à chaque fois singulière des sociétés humaines qui explique leurs transformations, donc l'évolution de l'humanité. Pourquoi cependant la notion d'évolution garde-t-elle un sens ? Tout simplement parce que l'invention de nouvelles façons d'agir sur la nature n'est pas possible à n'importe quelle époque et dans n'importe quelle société. (…) On voit donc que l'évolution de l'humanité ne diffère pas de l'histoire des sociétés qui se sont succédées jusqu'à nous »6.


Le « schéma » des quatre étapes de l’évolution des sociétés préhistoriques semble éclairer nos observations sur le cas du Rwanda. Avant même l’époque coloniale, la transformation des « bandes » en tribus », puis des « tribus » en « chefferies », et enfin de ces dernières en « État » fédéral avait déjà eu lieu au Rwanda. Tous les documents historiques que nous avons présentés jusqu’ici l’attestent. Cependant, comme nous allons le constater, l’apparition de l’État au Rwanda aura un prix que certaines « tribus » - voire même certains individus - ne seraient pas prêts à payer jusqu’à nos jours !


3. L'apparition de l'État


« Lorsque l'on prend une vision globale de l'évolution des sociétés humaines à travers leurs histoires, on constate l'existence de deux lignes qui ont entraîné deux types différents de rapports entre les tribus et les États mais qui toutes deux présupposent au départ l'existence de groupes tribaux et ethniques en voie de transformation. L'une a mené à la formation d'États portés par des tribus qui ont continué d'exister après la naissance de ceux-ci. La ligne d'évolution la plus ancienne et qui continue jusqu'à nous. L'autre a mené à la formation d'États qui ont systématiquement subordonné, transformé, détruit ou marginalisé les tribus qui les avaient portés. La première ligne a toujours impliqué un partage de la souveraineté entre les tribus et l'État qui les rassemblait et souvent les dominait. Dans cette ligne d'évolution, les membres des tribus continuaient généralement à avoir le droit de porter les armes. Dans la seconde ligne d'évolution au contraire, les groupes soumis à l'État étaient le plus souvent peu à peu désarmés par ledit État et celui-ci avait alors besoin de créer une police et une armée pour exercer son pouvoir à l'intérieur comme à l'extérieur de son territoire »7.


4. Le cas du Rwanda


La réflexion de M. Godelier est très intéressante en ce qui concerne le Rwanda : compte tenu des deux « lignes d’évolution » présentées ci-dessus et, à partir des observations que nous avons déjà formulées sur la société rwandaise actuelle, il nous semble qu’au Rwanda, ce serait la deuxième « ligne d’évolution » qui aurait été suivie : d’après M. Godelier, cette dernière « a mené à la formation d’États qui ont systématiquement subordonné, transformé, détruit ou marginalisé les tribus qui les avaient portés ».


De plus, comme nous venons de le constater, dans cette deuxième « ligne d’évolution », contrairement à la première, « les groupes soumis à l’État étaient le plus souvent peu à peu désarmés par ledit État et celui-ci avait alors le besoin de créer une police et une armée pour exercer son pouvoir à l’intérieur comme à l’extérieur de son territoire ». Cette description anthropologique et sociologique correspond entièrement à ce qui s’est passé au Rwanda lors des différentes conquêtes préhistoriques par la dynastie des Banyiginya.


Par conséquent, nous comprenons désormais les différentes raisons qui auraient amenés certains Rwandais du Nord à se rebeller au début du 20ème siècle :


Une fois que la monarchie était affaiblie par des rivalités internes d’une part, et par l’intrusion de la puissance coloniale d’autre part, certaines « tribus » au nord du Rwanda, représentées par Lukara, ont saisie l’occasion pour revendiquer certains droits - à l’instar des droits coutumiers qui sont reconnus aux tribus préhistoriques dans la première « ligne d’évolution » : le port d’armes, la participation à la gestion de la chose publique. D’ailleurs, J.-P. Chrétien l’a bien précisé dans son article que nous avons déjà cité : les Bakiga se sont rebellés, au début du 20ème siècle, en quête d’indépendance.


Néanmoins, les raisons qui ont amené Lukara et les siens à se rebeller contre l’autorité du roi Musinga ne sont pas les mêmes que celles de la rébellion de Ndungutse et sa mère Muhumuza : Lukara revendiquait l’indépendance et l’autonomie de sa région, alors que Ndungutse et sa mère voulaient venger le roi Mibambwe Rutarindwa d’une part, puis restaurer l’ordre ancien d’autre part. Autrement dit, Ndungutse cherchait tout simplement à renverser le roi Musinga mais, il n’était pas opposé au système monarchique établi. Pour cela, le Hutu Lukara, le Tutsi Ndungutse et le Mutwa Basebya avaient tous un ennemi commun : le roi Musinga. Mais, tous ne se battaient pas pour les mêmes causes et visaient des fins différentes. C’est d’ailleurs pour ces différentes raisons que Ndungutse n’a pas hésité à « livrer » Lukara aux Allemands dans l’espoir de faire de ces derniers ses « alliés » contre le roi Musinga !


Une autre observation de M. Godelier nous éclaire davantage sur le cas du Rwanda :


« Nous voyons que l'enjeu inhérent aux rapports entre tribus et États ne relève pas de rapports de parenté au sein des tribus ou entre elles mais relève avant tout, stratégiquement, du partage de la souveraineté, politique et religieuse, que l'État et les tribus qui le composent prétendent exercer. Ceci ne signifie pas toutefois que les rapports de parenté ne sont pas utilisés dans la gestion du pouvoir, comme le montre sous nos yeux le Royaume d'Arabie Saoudite »8.


Au Rwanda aussi, ce qui compte avant tout, ce sont des rapports visant à conquérir le pouvoir. Certes la parenté peut aider, dans certaines circonstances, à résoudre ou à dépasser tel ou tel obstacle. Cependant, seules les alliances stratégiques comptent dans la bataille politique au Rwanda.


Un autre élément s’est ajouté à la complexité de l’évolution de la société rwandaise vers un État moderne : non seulement l’État a systématiquement subordonné, transformé, détruit ou marginalisé les « tribus » conquises, mais aussi, un brassage « ethnique » a été encouragé - voire même organisé dans certains cas ! Désormais, les anciennes références « ethniques » sont devenues des « classes sociales » entre une élite dominante de la dynastie royale [ou présidentielle] et la masse populaire des pauvres !


Ceci expliquerait la survenue des massacres collectifs : dès lors que les stratégies politiques mises en place ne permettent pas le partage équitable du pouvoir, le seul refuge identitaire aurait été la « tribu ». Or, celle-ci n’a plus de références identitaires préhistoriques ! Pour cette raison, depuis le début du 20ème siècle, toutes les crises politiques se transforment en crises identitaires qui se terminent par des massacres collectifs et des génocides. Car, dès que l’État s’effondre, il n’y a plus d’espace où seraient reconnus les droits d’existence, d’appartenance et de protection pour chaque citoyen.


1 © SEBUNUMA D., Rwanda : Crimes d'honneur et influences régionales, Éditions Umusozo, Issy-les-Moulineaux, 2012.

2 RACAMIER P.-C., L’inceste et l’incestuel, Paris, Editions du Collège, 1995.

3 CHRETIEN J.-P., Article « La révolte de Ndungutse (1912) - Forces traditionnelles et pression coloniale au Rwanda allemand », in Revue française d'histoire d'outre-mer, n° 217 - 4e trimestre 1972.

4 ACHEBE C., (1959), Things fall appart, New York, Anchor Books Editions, 1994, traduction française : Le monde s’effondre, Paris, Présence Africaine, 1992, p. 179.

5 GODELIER M., Les tribus dans l'histoire et face aux États, Paris, CNRS Éditions, 2010, p. 44.

6 Ibid., p. 45.

7 Ibid., pp. 46 - 47.

8 Ibid.

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Déogratias SEBUNUMA : Psychologue clinicien - Auteur


Titulaire du Doctorat de "Recherche en psychopathologie fondamentale et psychanalyse".

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