ÉDITIONS UMUSOZO

4. La Violence des mythes religieux

Le résumé des recherches exposé ci-dessous a été inspiré par la question récurrente en rapport avec la situation du Rwanda :

Comment un peuple chrétien à plus de 80 % [le peuple rwandais] a pu sombrer dans la violence barbare ? Comment les chrétiens peuvent-ils en arriver là ? » Pour répondre à cette question qui nous est posée à toutes les occasions, j'ai essayé de m'informer à partir des données historiques :

Commençons notre recherche par la sagesse orientale. En Orient, la sagesse est considérée comme la « religion » de l’homme qui veut atteindre la force spirituelle suprême par élévation de l’âme. L’homme est ainsi considéré comme maître de lui-même et il est appelé à se réaliser au maximum par des exercices spirituels sous la direction d’un gourou. Le Yoga et les autres jeux qui forment et épanouissent l’âme sont considérés comme « religion » pour ceux qui les pratiquent.

Le Bouddhisme : 12 A partir de « la cessation de la douleur » proposée par la doctrine bouddhique, nous apprenons la morale de cette religion vis-à-vis de la violence considérée comme l’une des origines - sinon la plus importante - de la douleur.

Chez les bouddhistes, le Nirvâna est « l’extinction totale » des racines du mal » à savoir : « la convoitise, la haine et l’erreur. » Ces trois racines du mal constituent le noyau de la « soif » - le mal par excellence. Pour cela, « la voie qui mène à la cessation de la douleur » ou la voie de la Délivrance », la « sainte voie », comprend huit états d’esprit : « opinion correcte, intention correcte, la parole correcte, activité corporelle correcte, moyens d’existence corrects, effort correct, attention correcte et concentration mentale correcte. » Pour posséder ces qualités de la perfection, la bonne conduite morale est le pilier de la réussite : abstraction rigoureuse de toute mauvaise action » à commencer par le meurtre, le vol, la luxure, le mensonge et la consommation des boissons enivrantes. N’est-ce pas là une école efficace pour prévenir la violence, surtout les guerres civiles dans nos sociétés modernes ? Malgré sa cohérence morale, le Bouddhisme comme religion présente certaines failles : l’homme bodhisattva compte seulement sur ses propres forces pour mériter le salut. D’ailleurs, le Bouddhisme est considéré plus comme une voie » plutôt qu’une religion : « Sur la voie bouddhique, il n’y a pas de rencontre avec une autre liberté. (…) Nous sommes à une époque où l’on ne peut plus utiliser notre terme occidental de religion pour faire le tri entre toutes les spiritualités du monde. (…) Le mot qui existe un peu partout est celui de voie. » 13

La non-violence : spiritualité ou posture politique ? 14: « Celui qui rend le bien pour le mal, c’est comme s’il avait conquis le monde. (…) Le pardon est la parure du soldat. » Ces quelques mots de Gandhi sur la non-violence nous permettent d’affirmer que cette dernière n’est pas simplement une philosophie, mais bel et bien une religion pour son fondateur.

Dans sa lutte contre l’injustice, Gandhi finira par convaincre, par son discours et son style de vie, qu'« opposer la violence à la violence - celle des hommes comme celle des situations - ne peut que multiplier le mal. » Ce qu’il faut souligner : contrairement à la dialectique de Hegel et de Marx, Gandhi part de la liberté « et non de la nécessité historique » pour proposer la non-violence comme chemin de pardon et de réconciliation.

D’ ailleurs, la non-violence chez Gandhi (et plus tard chez son disciple Martin Luther King) ne vise pas la victoire sur l’ennemi ni son humiliation. Elle cherche plutôt la conversion de ce dernier pour le bien de tous.

Gandhi n’est pas non plus naïf : « S’abstenir de punir n’est pardon que quand il existe le pouvoir de punir ». 15Ainsi, pour Gandhi, chacun doit porter la responsabilité de ses actes devant la justice. En d’autres termes, la non-violence renforce le sens de la liberté et de la responsabilité de l’homme. En effet, « le pardon n’exclut pas la justice. »

Puis, la non-violence est une grandeur pour l’homme plutôt qu’une lâcheté : « l’ahimsâ est incompatible avec la crainte » et dans les cas extrêmes, la violence peut se justifier pour sauver des vies humaines en danger : « je risquerais mille fois la violence plutôt que l’émasculation de toute une race », 16 confia Gandhi.

En somme, Gandhi récapitule tout le savoir juridique et philosophique des penseurs qui l’ont précédé sur la gestion des conflits. A cet effet, on dira de Gandhi qu’il était « un saint parmi les hommes politiques et un homme politique parmi les saints. » Aura- t- il réussi à réconcilier le monde et l’absolu, au moyen de la non-violence et la résistance civile ?

Certes, l’ascèse est un exercice spirituel qui élève l’âme et qui peut aider l’homme à aimer, s’il le veut sincèrement. Cependant, le principe de réalité nous amène à penser que la non-violence « absolue » demeure la doctrine des seules « grandes âmes » comme Gandhi !

Le Dieu des religions monothéistes : Le Dieu des Ecritures - ou le Dieu révélé - n’est pas un étranger qui tombe accidentellement dans la vie et dans l’histoire de l’homme. Au contraire, c’est par la relecture de son histoire et l'analyse de sa situation existentielle que l’homme va découvrir que Dieu fait route avec lui depuis sa création – selon les Saintes Ecritures. Pour cela, le Dieu des Ecritures est un Dieu qui se révèle à travers l’Histoire. Par conséquent, la contribution de l'anthropologie judéo-chrétienne dans le débat sur la violence et la guerre est assez significative, aux côtés d'autres approches des penseurs de tous les temps : approches anthropologique, juridique, philosophique, etc. Car, dans différentes expressions culturelles, nous trouvons les traces de l'influence judéo-chrétienne, surtout en Europe. Car, le christianisme présente une certaine particularité dans son discours sur « l'énigme du Mal. » Essayons de présenter cette spécificité de la pensée judéo-chrétienne qui aura inspiré d'autres disciplines en sciences de l'homme :

Si quelqu’un te gifle sur la joue droite... » Cette invitation à la non-violence va avec l’amour des ennemis. Jésus contredit d’abord la Loi du Talion. 17 Dès le code d’Hammourabi, 18 cette loi a été à « la base du système légal d’Israël, de la Grèce et de la Rome antiques. » Pour Jésus, il faut répondre au mal par le bien.

Mais, les « paroles de Jésus - sur le respect de l’agresseur - ne sont pas à prendre au pied de la lettre. » Certains peuvent croire que l’amour des ennemis implique l’absence de la Loi et de la Justice dans la société. Or, par leur conduite, les disciples du Christ sont invités à changer les relations humaines, à établir des relations où prime l’amour et non les rapports de force. » Bref, la non-violence reste subordonnée à l’amour : amour de l’agresseur, mais aussi amour de l’agressé ou de la victime ! C’est seulement cet amour qui est absolu. Tandis que la non-violence absolue qui aimerait l’agresseur en oubliant sa victime relèverait de la passivité.

Saint Augustin : : 19 c’est suite à la prise de Rome par Alaric, en 410, que Saint Augustin a commencé à réfléchir sur l’usage probable des armes par les chrétiens en cas de nécessité. Origène ayant lutté en vain par la prière devant cette invasion barbare, Saint Augustin va faire une argumentation qui finira par légitimer l’usage de la force par les chrétiens. Mais, cet usage de la force requiert les conditions : Saint Augustin « n’admet pas l’autodéfense personnelle. » Cependant, la défense de l’autre, plus particulièrement la défense du faible - la veuve, l’orphelin, le vieillard - peut être légitime. Là-dessus, Saint Augustin rejoint l’idée de Saint Ambroise de Milan : « Celui qui ne repousse pas l’injustice qui menace son frère, alors qu’il le peut, est aussi coupable que celui qui commet l’injustice. » C’est la fameuse « non assistance à personne en danger » d'aujourd'hui !

Saint Thomas d’Aquin: 20 : « Est-ce toujours un péché de faire la guerre ? » C’est dans ces termes que l’érudit théologien pose la question de la guerre dans la deuxième partie de sa « Somme Théologique ». Par la suite, « La guerre juste » sera définie par Saint Thomas d’Aquin comme étant « une exception à une loi générale qui fait de la guerre un péché. » Ainsi pour que cette exception se présente, trois conditions doivent être réunies : l’autorité du prince pour éviter les guerres privées, la cause juste et l’intention droite : « seule est juste la guerre que l’on entreprend pour restaurer la justice, rétablir la paix. »

Francesco de Vitoria 21 : au 16ème siècle, il a placé le problème de la guerre au niveau du « droit naturel. » Pour lui, « le droit divin n’abolit pas le droit naturel. » Défenseur des Indiens, il trouve que ces derniers ont les mêmes droits de se défendre contre leurs agresseurs que sont les conquistadores ! Bartholomé de Las Casas bénéficiera des idées de F. de Vitoria dans sa défense pour les Indiens à son tour.

La proportionnalité : c’est une autre condition de « la guerre juste » que F. de Vitoria ajoutera aux trois premières de Saint Thomas d’Aquin. Cela parce que F. de Vitoria ne limite pas la guerre au niveau des individualités; mais il la situe dans l’ensemble de l’univers : « Si une guerre est utile à une province ou un Etat, mais nuisible à l’univers ou à la chrétienté, j’estime que ce fait la rend illégitime. » Puis, s’il faut reprendre une ville « au prix des maux considérables pour l’Etat », entraînant la mort « d’une grande quantité d’hommes » ou entraînant des inimitiés pouvant provoquer d’autres guerres, il faut renoncer à la guerre. Au 17ème siècle, Francesco Suarez ajoutera la probabilité de victoire 22 sur la liste des conditions de la guerre juste.


12Encyclopedia Universalis, 1980, vol. 3.

13DE FEINSTEIN M.-C., article « Regard chrétien sur le Bouddhisme », in Revue Croire aujourd’hui, du 15 mai 1998, n° 50.

14Encyclopedia universalis, 1980, vol. 7.

15Ibid.

16GANDHI, in Journal Hind Svarâj du 04 août 1920, cité in Encyclopédia Universalis, 1980, Vol. 7.

17Ex. 21, 23 - 25; Lv. 24, 19 - 20; Dt. 19, 21.

186ème Roi de la première dynastie de Babylone (1793 – 1750 av. J.C.).

19MELON C., Chrétiens devant la guerre et la paix, Paris, Le Centurion, 1984, p. 86 - 131, p. 99.

20Ibid., pp. 102 – 103.

21Ibid., pp. 103 – 105.

22Ibid.

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Titulaire du Doctorat de "Recherche en psychopathologie fondamentale et psychanalyse".

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