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MÉMOIRE, TRANSMISSION, TRAUMA1
Intéressons-nous à la problématique de la mémoire des origines en tant que fondement de la constitution du sujet : étant donné la diversité des sens auxquels renvoie le concept de « sujet » dans le domaine des sciences humaines, il importe de préciser que nos hypothèses de réflexion concernent avant tout « le sujet en situation », un sujet enraciné dans une aire historique et culturelle, aire qui contribue à la construction de sa singularité. Ainsi, les troubles psychiques individuels sont intimement liés à la perte des repères socioculturels comme nous le démontre le cas clinique de Issa qui servira d'étayage dans le présent chapitre.
Selon S. Ferenczi, « le comportement des adultes à l’égard de l’enfant qui subit le traumatisme fait partie du mode d’action psychique du traumatisme. Ceux-ci font généralement preuve d’incompréhension apparente à un très haut degré. L’enfant est puni, ce qui, entre autres, agit aussi sur l’enfant par la très grande injustice. L’expression hongroise à l’usage des enfants, « katonadolog » (le lot du soldat), exige de l’enfant un degré d’héroïsme dont il n’est pas encore capable. Ou bien les adultes réagissent par un silence de mort qui rend l’enfant aussi ignorant qu’il lui est demandé d’être ».2
1. La métaphore de l’arbre généalogique
Issa est né dans la région parisienne des parents immigrés. Son père est venu en France à la recherche de son propre père (le grand-père d'Issa) qui avait fuit le pays natal suite à un conflit armé. Ayant participé à de multiples incidents dans la cité, plusieurs jeunes furent arrêtés et jugés. Issa faisait partie de cette bande qui terrorisait la cité ! Au lieu d'être inquiet pour son fils, le père d'Issa semblait se réjouir des peines qui avaient été infligées à cette bandes de jeunes gens : « la prison est une très bonne école ! », ironisait le père lors d'un entretien clinique en présence de son fils.
Selon le père, Issa allait « mieux apprendre dans la prison qui sont vraiment les Blancs ! » Car, son fils « allait faire l'expérience de la haine du monde des Blancs ». Pour le ramener à la raison, le thérapeute a rappelé au père que son fils [Issa] est né en France et que, de ce fait même, « le monde des Blancs » est aussi le sien. Mais, le père n'était pas d'accord avec cette observation : « le bois peut demeurer longtemps dans l'eau, il ne deviendra jamais le crocodile ! », a-t-il ajouté !
Essayons de comprendre la métaphore du père de Issa, compte tenu du contexte particulier de l’exil : « le bois » c'est la métaphore pour parler du fils, « le crocodile » c'est ce que le fils ne peut jamais devenir, à savoir appartenir à la race des Blancs. Il nous reste la signification de l'image de l'eau. Là-dessus, le contexte de l'exil nous éclaire : « l'eau » serait l’arbre généalogique imprégné de la culture ancestrale - ici et/ou ailleurs.
En effet, pour les familles d’exilés, l’arbre généalogique reste le repère de toute une lignée et il en constitue le fondement identitaire quasi immuable. C’est ainsi que pères et fils sont les dépositaires de la mémoire généalogique, tandis que les mères de familles doivent êtres des servantes fiables qui assurent l’éducation des enfants selon un code bien déterminé. Ainsi, tout sujet serait « déterminé » par sa culture d'origine selon certains parents exilés. Cette conception de la transmission est d’ailleurs source de conflit lorsque la question du mariage se pose chez les enfants nés en exil.
La mémoire des origines semble ainsi enracinée à la fois dans un « lieu » et dans un « nom ». Selon les rites qui accompagnent la naissance d’un enfant, nous retrouvons la dimension symbolique qui inscrit le nouveau-né dans la lignée de ses aïeux et qui lui assigne une patrie.
De plus, si la mémoire généalogique se transmet à travers le « nom », la mort est à son tour le passage par lequel l’individu entre définitivement dans la lignée de ses ancêtres. Pour cela, la mort du vieillard est un événement mémorable, dans la mesure où le défunt commence une autre vie : « les morts ne sont pas morts », ils restent vivants dans la mémoire de leur descendance. A ce sujet, le père de Issa a été clair : « si mon fils venait à mourir, je ferais rapatrier son corps pour qu’il soit enterré dans la terre natale de ses ancêtres ».
2. La métaphore de l’eau
La fonction symbolique de l’arbre généalogique est celle de rappeler à l’individu qu’il ne s’est pas fait tout seul et qu’il a le devoir de transmettre la vie qu’il a reçue. Et celle-ci comprend la mémoire familiale car, tout sujet s’inscrit dans un espace et dans un temps bien déterminés. D’où la question de l’histoire qui implique la notion du devenir-sujet, sans oublier que c’est l’espace qui permet l’encrage dans une aire culturelle partagée. Autrement dit, l’histoire du sujet se situe dans un lieu où se pratiquent des rites, et ceux-ci donnent à leur tour le sens aux événements de la mémoire collective. Ainsi, la mémoire individuelle est intimement liée à la mémoire collective qui lui sert de berceau.
Par conséquent, la mémoire des origines dépend essentiellement de l’héritage du « nom » qui rattache le sujet à ses origines parentales et au mythe collectif, entendu que ce mythe transmet à tous les membres d’une société donnée les clés de décodage pour s’approprier l’univers qui les entoure. D’ailleurs, les questions que nous posons à toute personne inconnue - « quel est votre nom ? » et « d’où venez-vous ? », révèlent ce double déterminisme dans l’édification des fondements identificatoires subjectifs.
Compte tenu de ce lien indéfectible entre le « nom » et le « lieu », tout sujet est surdéterminé par sa culture à la naissance. Car, en plus de l’héritage biologique de ses parents, l’individu puise dans le corpus de la mémoire inter-générationnelle les éléments constitutifs de sa subjectivité. Puis, le devenir-sujet, fondement de la singularité de chacun malgré l’héritage commun à tous, s’appuie sur les capacités et l’investissement individuel quant à l’acquisition des moyens de décodage pour s’approprier les signifiants symboliques - comme le langage par exemple - caractéristiques à une culture donnée.
De ce point de vue, l’exilé représente à la fois la mémoire de sa propre histoire au sein de la famille et il est surdéterminé, en tant que sujet, par la mémoire collective de sa terre natale. Ces deux fondements identificatoires - famille et culture - sont à prendre en compte dans toute démarche clinique auprès des exilés.
D’où l’espace intermédiaire, plus précisément l’élément immuable qui permet aux différentes générations de communiquer les uns aux autres le contenu initiatique : cet élément qui sert d'intermédiaire c'est le temps, un temps hors du temps, qui est représenté par la métaphore de l’eau dans le proverbe cité par le père de Issa : certes, « le bois peut rester longtemps dans l’eau mais il ne devient jamais le crocodile ». Le bois et le crocodile, qui n’ont rien en commun, sont pourtant rapprochés par un troisième élément : l’eau. De la même façon, il existe un tiers dans la transmission inter-générationnelle, le temps. Lorsque la transmission est assurée sans contraintes, le temps n’est pas vécu comme un contenu répétitif fractionné. D’ailleurs, un autre dicton dit que « seules les montagnes résistent au temps ! » Par conséquent, le temps répétitif pathogène c’est celui qui est lié au traumatisme. Car, ce temps figé ignore le changement qu’imposent la reconnaissance et l’intégration de l’altérité.
Pour cela, devenir « sujet » c’est accepter les changements. Ce qui suppose la capacité d’intégrer la différence de l’autre, la possibilité de « flotter » dans l’océan du temps sans « pourrir ». Ceci permet de résister aux vagues contraires tout en modifiant sa propre structure psychique afin de mieux s’adapter à la réalité. C’est donc l’absence de cette perméabilité des processus psychiques qui caractériserait le traumatisme migratoire chez certains exilés.
3. La dimension symbolique du temps et du récit
Comme nous l’avons déjà évoqué ci-dessus, l’indicible de la transmission peut se transmettre à travers les objets d’initiation, comme le masque dans certaines cultures. En effet, le masque sert de médiation, en tant que symbole, entre le sujet et le corpus socioculturel. Mais sur le même plan symbolique, le masque permet aussi de s’inscrire dans une dimension atemporelle : le porteur du masque endosse, de par son initiation, toute la mémoire de ses aïeux et s’engage à la transmettre à son tour aux générations futures.
Plus précisément, le masque est une « icône » par laquelle on fait mémoire du passé, dans le présent et pour l’avenir. Dans cette dynamique symbolique, le temps n’est pas fixe ou déterminé. En revanche, du point de vue de la maturation subjective, le temps est conçu, pour reprendre l’expression de Spinoza, comme la « continuation de l’existence » d’un groupe humain à travers les générations.3 Ce qui permet au temps de ne pas être figé dans des rites ou des conduites qu’on reproduit avec nostalgie, uniquement pour s’accrocher au passé.
Pour cela, la pathologie psychique chez certains sujets en exil serait perçue comme une maladie du temps, un temps qui devient pour certains immigrés un élément de fixation, un espace-temps où la rencontre avec l’altérité menacerait l’intégrité psychique du sujet. En effet, lorsque les représentations archaïques sont devenues indépassables ou « immuables », c’est la notion du temps qui change ; le temps devient fixe, et le sujet se voit obligé de répéter sans cesse ce qu’il a reçu sans aucune possibilité d’ouverture à l’Autre.
Par déduction, la pathologie violente de Issa est très proche de l'hypothèse de E. Minkowski, hypothèse de « la maladie du temps » dont relèveraient les états de dépression. Cette maladie du temps est liée au « dualisme » selon cet auteur : d’un côté le sujet se sent embarqué ou confondu avec l’autre, mais en même temps il se sent isolé. Ce dualisme est dû, selon E. Minkowski, à la perte de « la solidarité organo-psychique » qui est la condition essentielle du j’existe ».4 Car, « le phénomène de l’achèvement suppose une solidarité entre le moi et le monde ambiant ». De ce point de vue, la pathologie n’est pas autre chose que cette « déconnexion » entre le moi et le monde ambiant. Cela ressemble à la pathologie que Issa a héritée de son entourage : la répétition du comportement violent - comme ce « bois » qui ne se transforme pas malgré les divers courants d’eau et du temps - semble appartenir à un syndrome dépressif infantile dont souffrirait son père à son tour.
Selon E. Minkowski, c’est la désagrégation de la notion du temps qui est la caractéristique essentielle du syndrome dépressif : « être malade du temps », comme si on vivait hors du temps. Pour le patient, les événements n’ont plus de sens, le temps n’est plus continu mais fractionné.5 On ne peut donc pas négliger le lien entre la transmission inter-générationnelle et la notion du temps. Car, c’est par l’initiation à la vie adulte que le sujet pubère acquiert le rapport au temps, qui est aussi le rapport à l’autre et le moteur de l’action.
Nous pouvons ainsi lier la compulsion de répétition et la violence adolescente à ce défaut de « la fonction dynamique » qui constitue l’étiologie des dépressions selon E. Minkowski : la dépression exprimerait la dépréciation de soi et le sentiment d’inachèvement. D’où le comportement violent pour éprouver ses limites par rapport à autrui.
1 © SEBUNUMA D., La compulsion de répétition dans les violences collectives, thèse de doctorat soutenue en 2011 à l'Université Paris-Diderot Paris 7, publiée ensuite par L'Atelier National de Reproduction des Thèses, Université Lille3 (2012) ; puis aux Éditions Umusozo, Paris, 2013.
2 FERENCZI S., (1932), Texte « Réflexion sur le traumatisme », in Psychanalyse IV Œuvres complètes 1927 – 1933, Paris, Payot, 1982, p. 141.
3 RICŒUR P., La Mémoire, l’Histoire, l’Oubli, Paris, Seuil, 2000.
4 MINKOWSKI E., (1930), Etude sur la structure des états de dépression : Les dépressions ambivalentes, Paris, Editions du Nouvel Objet, 1993, pp. 1 – 60.
5 Ibid.
Déogratias
SEBUNUMA : Psychologue
clinicien - Auteur
Titulaire du Doctorat de "Recherche
en psychopathologie fondamentale et psychanalyse".
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