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MÉMOIRE, IDENTITÉ ET TRAUMA1
Dans cet article, nous allons présenter quelques références théoriques et cliniques susceptibles d’apporter une aide dans la compréhension des psychopathologies traumatiques ayant comme étiologie la « mémoire collective ».
1. A partir de la théorie de R. Kaës sur les groupes2
L’étude psychanalytique de R. Kaës sur les groupes nous offre différents outils conceptuels qui permettent d’analyser les mécanismes psychiques qui sous-tendent les comportements collectifs. Ainsi, pour aller plus loin dans notre réflexion de recherche, nous allons confronter certaines observations concernant le cas du Rwanda à la théorie de R. Kaës sur les groupes :
« Les repères identificatoires et appartenance groupale » : Selon R. Kaës, « les liens de groupe sont en appui sur ce que les ethnologues nomment repères identificatoires. Ces repères matériels et culturels articulent l’espace intrapsychique, l’espace culturel et l’espace social : emblèmes et signes de reconnaissance (…), outils et techniques, mais aussi noms, scarifications ou tatouages. Ce sont aussi des signes de distinction : par ces repères chacun peut se faire reconnaître de chaque autre comme membre du groupe et reconnaître ainsi ceux qui appartiennent au groupe et ceux qui n’y appartiennent pas ».3
Les différents textes d’explorateurs et de chercheurs que nous avons présentés tout au long de notre réflexion concrétisent la thèse ci-dessus de R. Kaës. En effet, la description de Grant concernant les « Watusi », le récit magnifique de J. Czekanowski sur les Batwa au nord du Rwanda sans oublier l’article de J.-P. Chrétien qui nous a servi de référence, tous ces récits constituent des exemples qui étayent la théorie de R. Kaës sur l’importance des « repères identificatoires et d’appartenance au groupe ». Pour cela, dès que ces derniers sont remis en cause, par des agents internes ou externes, une brèche s’ouvre et la survenue des violences collectives est possible.
« Les alliances inconscientes » : ce sont celles qui « participent aux fonctions métadéfensives décrites par E. Jaques : le groupe doit offrir à ses membres des organisations défensives communes sur lesquelles ils adossent leurs propres mécanismes individuels de défense, notamment contre les angoisses psychotiques et archaïques réactivées par la régression dans la situation de groupe. L’institutionnalisation du leadership, l’idéalisation et les idéaux partagés constituent aussi des métadéfenses qui encadrent les formations individuelles de l’inconscient ».4 Cette hypothèse de R. Kaës est étroitement liée à la première concernant les « repères identificatoires et d’appartenance au groupe » : au Rwanda, la survenue des violences collectives est toujours précédée par l’assassinat des « chefs » depuis la fin du 19ème siècle. Ainsi, la destruction de « l’institutionnalisation du leadership » et des « idéalisations » qui vont avec constitue l’une des causes majeures de la survenue des violences collectives au Rwanda.
« Contrats et pactes narcissiques » : selon R. Kaës, « la notion de « contrat narcissique » correspond à l’attribution à chacun d’une place déterminée dans le groupe et indiquée par les voix qui ont tenu, avant l’apparition du nouveau venu, un discours conforme au mythe fondateur du groupe. Ce discours, qui contient les idéaux et les valeurs du groupe et qui transmet la culture de celui-ci, doit être repris à son compte par chaque sujet. C’est par ce discours et par cet investissement narcissique qu’il est relié à l’Ancêtre fondateur ».5
Nous retrouvons ici ce que J.-P. Chrétien a désigné comme étant « une société à tendance égalitaire » au moyen des lignages au nord du Rwanda. Selon le même auteur, « la société de cette région » a « un esprit rebelle bien connu » qui « n'est que le reflet d'une répulsion à l'égard des systèmes étatiques et des hiérarchies. Alors que le Rwanda central semble avoir été caractérisé par la construction de pyramides de type vassalique, on voit prédominer ici les processus horizontaux : les liens du sang ou du voisinage, les contrats conclus à égalité, les associations ou les fusions interlignagères. La réalité prédominante est celle des miryango, que l'on pourrait traduire par « lignages ». Ces groupements patrilinéaires sont restés beaucoup plus consistants qu'ailleurs au Rwanda et ils coïncident souvent avec des unités territoriales et avec des unités de commandement sous l'autorité de conseils d'anciens et de chefs de clan (abakungu). Les repères totémiques y sont restés très vivaces, la justice familiale et la vendetta y apparaissent comme les voies les plus efficaces dans le règlement des conflits. Les lignages sont eux-mêmes regroupés en ensemble plus larges, dispersés géographiquement, mais liés par des usages communs, des rites de purifications ou d'amitié, des alliances fondées sur des serments. Ces sortes de clans sont justement appelés endahiro [indahiro] par les Bakiga, c'est-à-dire des « alliances jurées ».6
« Le pacte narcissique » : « au contrat narcissique qui contient une violence structurante, nous opposons le pacte narcissique, résultat d’une assignation immuable à un emplacement de parfaite coïncidence narcissique : cet emplacement ne supportera aucune transformation, car le moindre écart provoquerait une ouverture béante dans la continuité narcissique. Un tel pacte contient et transmet de la violence destructrice ».7
A partir de différents entretiens cliniques, j’ai appris qu’un rituel serait institutionnalisé au Rwanda - dans la période de l'après-génocide, à savoir le rite de « Kurahira ». C’est exactement le rituel ancien des « indahiro » ou « alliances jurées » dont nous a fait part J.-P. Chrétien ci-dessus - réduit à un « pacte d’assignation » et/ou d’emprise. Par ce rituel, l’individu s’engagerait à « ne jamais trahir le régime », celui-ci étant représenté par un « parrain » déjà reconnu au sein du parti au pouvoir. Après avoir accompli le rite de « Kurahira », le contractant peut alors bénéficier des largesses du pouvoir à tous les points de vue : économique, politique, administratif, éducatif, etc. Au début, je ne croyais pas qu’un citoyen puisse être obligé de « jurer » à « ne jamais trahir le régime » pour jouir de ses droits ! Or, après une enquête de terrain parmi les Rwandais qui vivent dans les pays différents en Europe, j’ai découvert que cette réalité du rite de « Kurahira » faisait déjà partie des « usages » familiers au Rwanda !
Lors
de mes
interventions
dans un Centre
d’Aide par le
Travail, les
travailleurs
handicapés me
demandaient
régulièrement :
« où est ta
maison ? » Je
répondais : je
ne suis pas
propriétaire,
je suis
locataire. Et
j’indiquais
mon lieu de
domicile.
Cependant, dès
le lendemain,
la même
question
m’était posée
par les mêmes
individus ou
par leurs
collègues.
Ainsi, j’ai
mis du temps
avant de me
rendre compte
que pour ces
travailleurs
ayant un
handicap
psychique, le
mot « maison »
désignait
indirectement
« domicile »
dans la question
qui m’était
posée de
manière
répétitive :
« où est ta
maison ? »
Pour
cela, mon
hypothèse sur
cette
observation
est celle-ci :
chez des
personnes
souffrant de
pathologies
psychiques qui
altèrent les
capacités
cognitives, la
« représentation
de mots et de
choses »,
- lorsqu’elle
arrive à
évoluer vers
une certaine
« normalité »
-, consiste
essentiellement
en une mise en
corrélation
directe entre
un « objet »
matériel donné
et le « mot »
qui le
désigne.
Autrement dit,
la
représentation
de mots et de
choses se
limiterait
presque à une
« représentation
matérielle
primaire »
incomplète de
l’objet.
Ainsi,
certaines
réalités
abstraites du
sens de
l’objet, comme
le contenu du
mot
« domicile »
par exemple,
font défaut
dans la
compréhension
des personnes
concernées par
le même
handicap.
Or,
chez les
personnes qui
ont souffert
des violences
collectives ou
des situations
de souffrance
extrême, nous
constatons
aussi une
certaine
« altération »
de la
représentation
de la réalité
objective mais
à un autre
niveau : étant
donné que,
pour cette
catégorie de
patients, la
survenue des
souffrances
psychiques est
le plus
souvent
postérieure
aux étapes
primaires de
maturation de
l’appareil
psychique, ce
n’est pas la
« représentation
matérielle
primaire » de
l’objet qui
est affectée ;
c’est plutôt
la « représentation
existentielle
secondaire de
certains
objets qui est
affectée. J’ai
déjà présenté
le cas des
travailleurs
handicapés qui
se
représentent
la « maison »,
mais qui
n’arrivent pas
à se
représenter
l’une des
fonctions
existentielles
d’une
« maison » -
réalité
abstraite, à
savoir le lieu
de
« domicile ».
Pour illustrer
à nouveau mon
hypothèse, le
cas du roi
Musinga en
situation
d’exil nous
servira
d’exemple dans
la quatrième
partie de
notre
recherche :
lors d’un
échange avec
l’historien P.
Dresse qui
était allé lui
rendre visite,
il reconnaît
bien sa
photographie -
une « représentation
matérielle
primaire »
de l’objet ;
cependant, un
conflit
psychique
surgit en ce
qui concerne
son nom de
règne
« Yuhi » !
Car, ce nom de
règne renvoie
à une autre
réalité, à
savoir la « représentation
existentielle
secondaire »
de ce que
Musinga avait
été en tant
que monarque.
Autrement dit,
comme nous le
constaterons à
partir du
commentaire de
P. Dresse qui
suit l’échange
avec le roi
Yuhi Musinga
en exil,
celui-ci
n’arrivait
plus à se
représenter
lui-même
quelle fut la
nature de son
règne et
encore moins
les raisons de
son exil. D’où
la souffrance
liée à cet
exil forcé
dont la
conséquence
est la
difficulté à
faire le lien
entre le nom
d’enfance
« Musinga » et
le nom de
règne
« Yuhi ».
Je
prendrais
aussi le cas
de certains
patients
exilés qui ont
subi des
violences
collectives
dans leurs
pays
d’origine :
dans cette
catégorie de
patients, le
mot
« autorité »
peut subir une
altération de
représentation
par rapport à
la réalité
abstraite
qu’il désigne.
Pour une
partie de ces
patients, le
mot
« autorité »
désigne soit
la barbarie,
soit la
personne qui a
la possibilité
d’exercer une
répression ou
une violence
publique.
Autrement dit,
la
signification
du mot évolue
et prend un
contenu qui
est relatif à
l’histoire
traumatique du
sujet. De la
même façon,
chez d’autres
sujets ayant
vécu des
souffrances
collectives,
le même mot
« autorité »
peut signifier
« la sécurité
absolue » ou
bien, il peut
désigner la
personne qui
représente
l’autorité
mais de
manière
idéalisée.
« L’autorité »
devient alors
la personne
protectrice,
celui qui
remplace
l’image
idéalisée des
parents chez
l’enfant.
Cette forme
d’idéalisation
infantile
constitue
ainsi une
forme de
régression
pathologique.
Toutes
ces
observations
nous
permettent de
distinguer,
dans le
présent
travail de
recherche, la
nature des
psychopathologies
en situation
d’exil de
celle des
psychopathologies
« classiques » :
suite à la
souffrance
traumatique
des événements
historiques,
les victimes
ne deviennent
pas
systématiquement
« psychotiques » !
Certes, la
survenue des
violences
collectives -
ou des
souffrances
psychologiques
extrêmes -
peut
constituer une
brèche dans
laquelle la
pathologie
latente
pourrait faire
irruption.
Toutefois,
tous ceux qui
subissent des
violences
collectives ne
deviennent pas
des
« psychotiques »
au sens
premier du
mot. En
revanche, chez
la grande
majorité des
personnes
ayant subi des
violences
collectives,
nous
constatons
l’altération
du sens de
certains mots
ou de certains
comportement :
chez certains,
cette
altération
consiste en un
surinvestissement
des réalités
existentielles ;
tandis que
chez d’autres,
la même
altération
pathologique
du sens des
réalités
existentielles
se manifeste
par un
désinvestissement.
Nous parlons
ainsi de
« pathologies
du trop de
mémoire » et
de
« pathologies
du pas assez
de mémoire ».
Ici, nous
faisons un
rappel de la
théorie qui a
été développée
dans ma thèse
de Doctorat
dont j’ai déjà
présenté les
références de
publication.8
2. A partir de
certaines
observations
sur l’exil
1 © SEBUNUMA D., Rwanda : Crimes d'honneur et influences régionales, Issy-les-Moulineaux, Éditions Umusozo, 2012.
2 KAËS R., Les théories psychanalytiques du groupe, Paris, PUF, 2002.
3 Ibid., pp. 96 - 97.
4 Ibid., p. 99.
5 Ibid., p. 101.
6 CHRETIEN
J.-P., Article
« La révolte
de Ndungutse
(1912) -
Forces
traditionnelles
et pression
coloniale au
Rwanda
allemand », in
Revue
française
d'histoire
d'outre-mer,
n° 217 - 4e
trimestre
1972, pp. 660
- 661.
7 KAËS R., Les théories psychanalytiques du groupe, op. cit., pp. 101 - 102.
8 SEBUNUMA D., La compulsion de répétition dans les violences collectives, thèse de Doctorat soutenue le 25 février 2011 à l'Université Paris Diderot - Paris7, publiée à l'Université Lille3, Atelier National de Reproduction des Thèses, 2012 ; puis aux Éditions Umusozo, Paris, 2013.
Déogratias
SEBUNUMA : Psychologue
clinicien - Auteur
Titulaire du Doctorat de "Recherche
en psychopathologie fondamentale et psychanalyse".
Le
jugement de l'histoire : effets du néocolonialisme multinational au Rwanda
Synthèse
Commander
Le
génocide au Rwanda : postures et impostures génocidaires
Synthèse
Commander
Essai sur l'autosuggestion
Synthèse
Commander
Psychopathologie
descriptive I : Essais sur les violences collectives
Synthèse
Communautarisme et autochtonie – Du cas du Rwanda à l'universel
Synthèse
Commander
Rwanda : crimes d'honneur et influences régionales
Synthèse
Commander
Rwanda : crise identitaire et violence collective
Synthèse
La compulsion de répétition dans les violences collectives
Synthèse
Commander
La compulsion de répétition dans les violences collectives Cet ouvrage est disponible auprès de l'Atelier National de Reproduction des Thèses (ANRT) - Lille 3, France.
Rwanda : crise identitaire et violence collective Cet ouvrage est désormais édité par les EDITIONS UMUSOZO.