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JALOUSIE1
Selon M. Klein, « Aux expériences heureuses se mêlent des griefs inévitables qui viennent renforcer le conflit inné entre l'amour et la haine, ou, plus radicalement, le conflit entre les instincts de vie et de mort, donnant ainsi naissance au sentiment qu'il existe un bon et un mauvais sein. La vie affective précoce se trouve alors caractérisée par la sensation de perdre et de recouvrer le bon objet. Par conflit inné entre l'amour et la haine, j'entends que la capacité d'éprouver à la fois l'amour et les pulsions destructives est, dans une certaine mesure, constitutionnelle bien que son intensité puisse varier selon les sujets et être influencée dès le départ par les conditions extérieures »2.
L'auteur poursuit : « A plusieurs reprises, j'ai déjà avancé l'hypothèse selon laquelle le bon objet originel, à savoir le sein maternel, constitue le noyau du moi et contribue à sa croissance de façon vitale ; j'ai souvent décrit comment l'enfant ressentait qu'il intériorisait concrètement le sein et le lait maternel. Dès lors s'établit dans son psychisme un rapport mal défini entre le sein et les autres parties ou les autres aspects de la mère.
Je ne dis pas que le sein représente simplement pour l'enfant un objet physique. L'ensemble des désirs et des fantasmes inconscients tend à parer le sein de qualités qui dépassent de loin la fonction de nutrition en tant que telle »3.
1. De la « relation d'objet » archaïque à la violence destructive
Dans la suite des observations ci-dessus présentées, M. Klein développe sa théorie et nous permet d'en saisir le noyau qui répond aux attentes de notre recherche :
« J'aborde dans cet ouvrage un aspect particulier de ces toutes premières relations d'objet et des processus d'intériorisation, dont la source réside dans l'oralité. Je veux parler des effets qu'exerce l'envie sur le développement de l'aptitude à la gratitude et au bonheur. L'envie contribue à rendre l'élaboration du bon objet difficile à l'enfant : il sent que le sein s'est emparé à son propre profit de la gratification dont il a été, lui, privé ; le sein est ainsi vécu comme responsable de sa frustration »4.
« Il convient d'établir une distinction entre l'envie, la jalousie et l'avidité. L'envie est le sentiment de colère qu'éprouve un sujet quand il craint qu'un autre ne possède quelque chose de désirable et n'en jouisse ; l'impulsion envieuse tend à s'emparer de cet objet ou à l'endommager. La jalousie se fonde sur l'envie mais, alors que l'envie implique une relation du sujet à une seule personne et remonte à la toute première relation exclusive avec la mère, la jalousie comporte une relation avec deux personnes au moins et concerne principalement l'amour que le sujet sent comme lui étant dû, amour qui lui a été ravi - ou pourrait l'être - par un rival (…) ».5
Selon M. Klein, « l'avidité est la marque d'un désir impérieux et insatiable, qui va à la fois au-delà de ce dont le sujet a besoin et au-delà de que l'objet peut ou veut lui accorder. Au niveau de l'inconscient, l'avidité cherche essentiellement à vider, à épuiser ou dévorer le sein maternel ; c'est dire que son but est une introjection destructive. L'envie, elle, ne vise pas seulement à la déprédation du sein maternel, elle tend en outre à introduire dans la mère, avant tout dans son sein, tout ce qui est mauvais (…) afin de la détériorer et de la détruire. Ce qui, au sens le plus profond, signifie détruire sa créativité »6.
Ici, M. Klein fait un rappel : « Un tel processus, qui dérive de pulsions sadiques-urétrales et sadiques-anales, je l'ai défini ailleurs comme étant un aspect destructif de l'identification projective qui se manifeste dès le commencement de la vie. Du fait de leurs rapports étroits, l'on ne peut séparer rigoureusement l'avidité de l'envie, mais une différence essentielle s'impose pour autant que l'avidité se trouve surtout liée à l'introjection, l'envie à la projection »7.
Les problématiques relatives à « l'avidité », à « l'envie » et à « la jalousie » constitueraient, c'est mon hypothèse, l'une des explications rationnelles pour comprendre ce qui a pu se passer au Rwanda en 1994 :
D'abord, il existe la question de « l'avidité » : dans un pays où les ressources économiques sont très limitées, la situation de violences collectives est, pour certains individus, l'occasion de s'approprier les biens d'autrui par la force.
Ensuite, il y a le problème de « l'envie » : selon M. Klein, « l'envie est le sentiment de colère qu'éprouve un sujet quand il craint qu'un autre ne possède quelque chose de désirable et n'en jouisse ; l'impulsion envieuse tend à s'emparer de cet objet ou à l'endommager ». Sans aucun doute, lors des situation de violences collectives, certains criminels massacrent leurs semblables suite à un « sentiment de colère » envieuse, dans le but de « s'emparer » de leurs biens, voire même de les détruire ! Au Rwanda, le « bien » précieux de tous c'est la terre.
Or, les criminels, lors du génocide au Rwanda en 1994, étaient placés devant une difficulté majeure : le « bien » précieux qu'il aurait fallu « détruire » ou « endommager » - pour que l'autre n'en jouisse pas », c'est la terre ! Étant donné que l'on ne peut pas emporter ni sa terre natale ni les biens immobiliers en exil, des extrémistes ont alors adopté la solution criminelle radicale :
Pour cela, la colère populaire aidant, certains criminels se seraient « vengés » sur leurs « rivaux » - réels ou supposés - avec ce sentiment : « on est en train de nous chasser de notre terre, mais vous non plus vous n'en jouirez pas »8 !
Enfin, bien entendu, il y a la question de la jalousie : « La jalousie se fonde sur l'envie mais, alors que l'envie implique une relation du sujet à une seule personne et remonte à la toute première relation exclusive avec la mère, la jalousie comporte une relation avec deux personnes au moins et concerne principalement l'amour que le sujet sent comme lui étant dû, amour qui lui a été ravi - ou pourrait l'être - par un rival (…) ». Ici, l'amour dont il est question, dans le cas précis du Rwanda, c'est l'amour du « bien » suprême, l'amour de « la mère patrie », l'amour de « la terre » qui est aussi « la mère nourricière » de tous les Rwandais.
1© SEBUNUMA D., Communautarisme et autochtonie – Du cas du Rwanda à l'universel, Umusozo, Paris, 2013.
2KLEIN M., (1957), texte « Envie et gratitude », in Envie et gratitude et autres essais, Paris, Gallimard, 1968, p. 16.
3Ibid.
4Ibid., p. 17.
5Ibid., p. 18.
6Ibid.
7Ibid.
8Selon différents témoignages que j'ai pu recueillir, avant la fuite massive de Kigali début juillet 1994, certains éléments de l'armée régulière de l'époque auraient proposé de détruire toutes les infrastructures importantes de la capitale rwandaise. Cependant, selon les mêmes sources, le Général-Major A. Bizimungu, Chef d'État-Major nommé après le 06 avril 1994, aurait catégoriquement refusé cette proposition.
Déogratias
SEBUNUMA : Psychologue
clinicien - Auteur
Titulaire du Doctorat de "Recherche
en psychopathologie fondamentale et psychanalyse".
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