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GUERRE ET PAIX
1. Les guerres civiles face au pouvoir établi :
quelques références historiques1
L'histoire du Rwanda, depuis la fin du 19ème siècle jusqu'à nos jours, est jalonnée de différentes crises insurrectionnelles : le futur lecteur de cette recherche pourrait se demander pourquoi de telles situations se répètent-elles dans tel pays et non pas dans tel autre, pourquoi tel peuple choisit régulièrement la violence collective comme mode d'expression et de revendication des droits fondamentaux. Toutes ces questions sont et resteront légitimes. Cependant, une observation attentive de l'histoire nous montre que d'autres peuples aussi, avant d'acquérir une certaine maturité sociopolitique, ont traversé des épisodes historiques de violences collectives :
En effet, dans l'histoire de l'humanité, la guérilla a toujours été la méthode privilégiée par ceux qui s'opposent au pouvoir établi avec des moyens limités. Néanmoins, même si la guérilla est aussi vieille comme le monde, elle n'est pas toutefois facile à décrire dans les faits : il s'agit d'un phénomène qui aboutit « aussi bien à la criminalité ou au mercenariat qu'à la guérilla populaire ».2 Au Rwanda, tout cela s'est déjà produit !
Les Orientaux furent les premiers à organiser la tactique militaire de la guérilla : Zhu Yuan-Zhang a lutté comme guérilleros pour fonder la dynastie Ming contre les Mongols (1350 - 1368) et Lê Loï obtint l'indépendance du Vietnam contre la Chine avec la même lutte (1418 - 1427). Par ailleurs, les razzias dans le monde arabe constituent aussi l'une des formes de la guérilla3.
Chez les Latins, la guérilla fut surtout la stratégie de « ceux qui résistèrent aux légions ». En France, les noms les plus connus qu'on peut assimiler à des guérilleros de jadis sont ceux de Du Guesclin, Bayard et Henri de Navarre.
C'est suite à la guerre d'indépendance aux États-Unis d'Amérique que la guérilla devint un fait international. En effet, « dans le Sud, le combat fut (…) mené par des partisans »4.
L'Amérique Latine fut touchée en 1803, quand Haïti – colonie française à l'époque - fut libérée par des partisans. Depuis lors, ce fut la voie adoptée dans presque tout le sous-continent américain pour revendiquer l'indépendance. Ce fut le cas, par exemple, de Simon Bolivar est ses partisans.
Par la suite, la guérilla allait réapparaître en Europe avec les Carbonari et Garibaldi en Italie, par les Faucheurs en Pologne (1863) et par les Fenians et puis les Sinn Fein en Irlande. Jusqu'à la veille de la Première Guerre Mondiale, ces bandes furent anéanties par l'expansion impérialiste5.
Mais, le silence des guérilleros sera rompu par Pancho Villa et Emiliano Zapata (1910) au Mexique et ceux-ci « préfigurèrent les soulèvements qui éclatèrent en Russie en 1917, puis en Chine sous des formes plus structurées »6.
Ainsi, suite à la victoire de Mao Tso-Tong en 1947, plusieurs guérilleros verront le jour dans le Tiers-Monde par contagion idéologique et/ou géographique.
En définitive, l'aperçu ci-dessus présenté démontre que la guerre civile n'est pas le monopole des seuls Rwandais ! Le seul problème est que, chez la plupart des peuples cités précédemment, les crises politiques et identitaires ont permis de dépasser des « idéologies partisanes » pour se doter des institutions stables. C'est désormais ce défi qui attend les Rwandais.
2. Le « sujet » en question :
conscience individuelle et responsabilité sociale
Les violences collectives et la crise identitaire qui en est le plus souvent l'étiologie et/ou la conséquence posent un autre problème à toute l'humanité : la question du rapport duel entre le « sujet » et la « collectivité ». En effet, les moments historiques de crise interrogent chaque citoyen - mais aussi chaque observateur attentif - sur le rôle de la responsabilité individuelle dans l'histoire ; cela par rapport aux responsabilités communes à tous.
Sur ce point, le récit biblique nous présente un « cas » paradigmatique qui prouve que le problème est aussi vieux comme le monde :
« Suis-je gardien de mon frère ? »7
Cette réponse assez laconique de Caïn à Dieu - Dieu l'ayant interrogé à propos de son frère qu'il a tué - permet de constater que la culpabilité se manifeste indirectement dans le refus de l'existence de l'autre, le fait de nier radicalement son existence par l'acte et/ou par la parole.
Pour cela, Caïn a tué son frère doublement : par l'acte même d'homicide, et par la négation volontaire d'en porter la responsabilité devant Dieu. Car, si Caïn avait tué son frère tout en reconnaissant qu'il éliminait une vie, il aurait eu le remords d'avoir commis un homicide. Mais jusqu'à ce que Dieu lui en fasse prendre conscience, il ne s'était pas encore rendu compte que son homicide était un crime !
L'attitude de Caïn ressemble à celle de certains « seigneurs de guerre » de nos jours : perpétrer le crime est devenu le moyen le plus direct pour se débarrasser des ennemis et/ou des rivaux politiques gênants.
3. La dimension sociale du crime
De la même façon que les violences identitaires interrogent sur la responsabilité individuelle de chaque citoyen, les crimes isolés de ceux qui détiennent le pouvoir peuvent entraîner des conséquences dramatiques sur toute la collectivité, voire même sur toute une région. Le cas du Rwanda nous en donne l'exemple. Mais, pour en saisir le mécanisme, voici à nouveau un récit biblique édifiant :
« Cet homme, c'est toi »!8
De Caïn à David, nous découvrons de plus en plus le sens de la responsabilité individuelle du crime et la dimension sociale qui l'accompagne.
Caïn croyait avoir fait un acte isolé en tuant son frère Abel. Dieu lui posa une question indirecte pour voir s'il allait avouer et regretter son acte. Mais face à David, Dieu adopta une autre stratégie : il s'agit ici de la prise en compte des circonstances historiques et de l'évolution culturelle pour s'adresser à chaque individu selon sa situation. Pour cela, c'est le prophète Nathan qui incarnera la pédagogie divine pour persuader David que son acte englobe tous les maux contre la société : l'égocentrisme, l'injustice, le meurtre, le vol, etc.
Car, selon le récit biblique, non seulement David a pris la femme d'Urie, mais aussi il a tout fait pour l'éliminer physiquement. Les conséquences de ce crime seront ressentis par toute la famille de David et par son entourage.
4. « Changer le monde » ou vivre dans le monde tel qu'il est ?
Le constat est tragique mais, c'est la réalité : il y aura toujours des guerres et des violences dans le monde. C'est pour cela que la gestion de la paix est une affaire de tous :
« Tout ce qui rend le monde plus humain, moins violent pour les faibles, moins injuste pour les pauvres, plus respectueux de la liberté et de la dignité de chacun, tout cela doit être considéré non seulement comme condition de la paix mais aussi comme œuvre de paix »9. Le contraste est que ces activités qui assurent la paix sont les mêmes qui constituent la source de conflits. Car, « on ne fait pas la paix (…) sans toucher à des privilèges, dénoncer des mensonges, heurter des pouvoirs politiques, économiques, idéologiques, voire même religieux »10.
Par conséquent, si l'on veut œuvrer pour la paix, il faut accepter nécessairement les conflits. Pour s'en convaincre, il serait souhaitable de ne plus confondre la paix et la tranquillité, ou encore le conflit et la guerre. Car, la paix n'est pas absence de tout conflit et tout conflit n'est pas nécessairement une guerre11.
1 SEBUNUMA D., Communautarisme et autochtonie – Du cas du Rwanda à l'universel, Paris, Éditions Umusozo, 2013.
2 Encyclopédia Univesalis, Vol. 8, Paris, 1980.
3 Ibid.
4 Ibid.
5 Ibid.
6 Ibid.
7 Gn. 4, 9b.
8 2S 12, 1-25.
9 MELLON C., Chrétiens devant la guerre et la paix, Paris, Le Centurion, 1984, p. 86.
10 Ibid.
11 Ibid.
Déogratias
SEBUNUMA : Psychologue
clinicien - Auteur
Titulaire du Doctorat de "Recherche
en psychopathologie fondamentale et psychanalyse".
Le
jugement de l'histoire : effets du néocolonialisme multinational au Rwanda
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Rwanda : crimes d'honneur et influences régionales
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La compulsion de répétition dans les violences collectives Cet ouvrage est disponible auprès de l'Atelier National de Reproduction des Thèses (ANRT) - Lille 3, France.
Rwanda : crise identitaire et violence collective Cet ouvrage est désormais édité par les EDITIONS UMUSOZO.