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EXIL ET TRAUMA1
« Notre culture n’est pas la meilleure, mais elle est la bonne pour nous. » Telle est l’affirmation identitaire d’une catégorie des patients à laquelle le thérapeute est régulièrement confronté dans la clinique auprès des exilés. A l’opposé de cette fixation à la culture du pays d’origine, d’autres patients « oublient » leurs racines culturelles. Par conséquent, à partir de différents cas cliniques que nous allons présenter, nous pouvons formuler l’hypothèse de deux étiologies possibles en ce qui concerne les psychopathologies de l’exil chez les adultes comme chez les adolescents :
En situation d’exil, au lieu de garder un équilibre entre les souvenirs de la terre natale et la réalité socioculturelle du pays d’accueil, certains sujets surestiment la culture du pays d’origine – celle-ci étant considérée comme un tout immuable ; ou, à l’inverse, d’autres oublient leurs repères identificatoires archaïques au profit des acquis supposés de la culture du pays d’accueil. Dans les deux cas, il y a en même temps un effet de surestimation et un effet de rejet. La surestimation de la culture d’origine suppose le rejet presque « total » de celle du pays d’accueil ; a contrario, lorsqu’on surestime plutôt la culture du pays d’accueil, on rejette essentiellement les attributs identificatoires hérités de ses origines. Ainsi, nous observons divers cas de patients qui n’hésitent pas à changer leur nom, puis d’autres consomment des produits pharmaceutiques pour changer la couleur de la peau !
Pour cela, l’étiologie des troubles psychiques chez certains immigrés ou exilés se trouverait dans la fragilisation par l’exil de leurs figures identificatoires et la perte des repères culturels. Dans cette partie de synthèse théorique et clinique, nous nous intéresserons particulièrement au problème de la violence chez les adolescents en situation d’exil. Il va de soi que, à partir des cas pathologiques chez les enfants, notre réflexion concerne avant tout l’institution familiale dans son ensemble.
Expérience des situations paradoxales
Nos observations s'intéressent aux situations des patients en situation d'exil : il s'agit ici du sens précis de l’exil en tant que « séjour obligé et pénible loin de ses proches, de ce à quoi l’on est attaché » ; et de l’exilé en tant que celui qui est « condamné à l’exil, qui vit en exil. »2 Mais, par extension, nous ne faisons pas de différence entre « exilé » et « immigré » car, quelles que soient les raisons à l’origine de l’exil, « exilés » suite à une contrainte et « immigrés » pour des raisons personnelles vivent tous loin des leurs et souffrent non seulement de la nostalgie de leur terre natale, mais aussi de la perte des repères culturels de leurs origines.
Par conséquent, la violence des adolescents en situation d’exil constitue l’un des symptômes majeurs du traumatisme migratoire. D’où l’hypothèse d’une possible transmission de la « mémoire traumatique » d’une génération à une autre, selon l’histoire individuelle du sujet au sein de la famille.
1. Les souffrances identitaires en situation d'exil
La recherche sur les psychopathologies de l’exil permet d’observer des situations cliniques particulières, dans ce sens où le regard du clinicien est constamment sollicité par des faits dont la clé de compréhension se trouve ailleurs : par de-là le récit actuel sur la maladie, les symptômes des patients exilés renvoient non seulement à leur histoire personnelle en tant que sujet, mais aussi à toute la mémoire des expériences du passé – y compris des expériences traumatiques au pays d'origine.
Épreuves d'être parents en situation d'exil
Si la situation est assez compliquée chez un jeune en situation d'exil, elle l'est encore plus chez certains parents qui n'arrivent pas à concilier le présent et le passé pour préparer l'avenir de leurs enfants nés en exil. C'est surtout lorsque des événements tragiques surviennent que certains symptômes du passé surgissent : la sérénité apparente en temps de joie se transforme alors en état de dépression chez certains parents.
Dans son analyse sur la spécificité de la souffrance culturelle, R. Kaës relève trois traits à partir de la clinique des groupes interculturels.3 Ces traits permettent de faire une synthèse théorique et clinique sur les problématiques identitaires à l’origine des pathologies de l’exil. En même temps, ces problématiques identitaires permettent de comprendre combien il est encore plus difficile d'être parent chez des personnes qui auraient fui leur pays natal après avoir subi d'autres violences collectives :
Premièrement, « la différence culturelle nous confronte à revivre la relation d’inconnu qui s’origine dans la relation à la mère, et représente ce qui, en nous et en elle, demeure inconnu, attractif et redouté. » D’où diverses pathologies chez certains sujets exilés autour de la question du mariage et de la descendance car, la peur de l’étranger rend surtout compte de l’angoisse liée à l’intrusion de « l’autre » dans l’histoire personnelle du sujet. Mais, cette intrusion est en même temps nécessaire pour s’adapter aux mœurs d’une autre société : c’est par la différence de l’autre – en tant que semblable - que l’exilé peut s’approprier la culture nouvelle. Ainsi, dans l’exil, l’identification subjective à ce qui est « étranger » s’étaye sur le modèle archaïque du choix d’objet sexuel, à partir du couple parental, puis sur l’identification aux frères et sœurs. Si cet étayage archaïque a été fragilisé, cela peut constituer la brèche pour la pathologie.
Deuxièmement, selon R. Kaës, « la différence culturelle nous confronte à la rupture de tout ce qui, en soi et dans la culture, correspond au maintien de la relation d’unité duelle. » Et de ce point de vue, « le père est une figure de l’étranger » : dans l’exil, la fonction symbolique archaïque du père intervient à nouveau. D’un côté, le sujet est appelé à continuer d’être lui-même – c’est la dimension de l’unité identitaire subjective. De l’autre, il est appelé à négocier en permanence avec les fondements archaïques de son identité pour intégrer ce qui est perçu comme « contraintes externes » dans la culture du pays d’accueil. Il s’agit là d’une « nouvelle castration », dans la mesure où le sujet doit accepter « une loi nouvelle » dictée par la culture de l’autre. Car, celle-ci ne prend pas en compte nécessairement ses propres désirs et représentations d’autrefois. Il y a donc un désarroi devant cette nouvelle « castration » qui peut conduire au sentiment d’abandon, voire même de culpabilité profonde parce que la culture de l’Autre menace l’image narcissique archaïque de soi, celle du « fils aimé du père. » C’est cet effondrement de l’image narcissique de « fils » - héritée de l’identification archaïque au père – qui expliquerait le fait que certains exilés changent leur nom ou leur prénom parce qu’ils ne se reconnaissent plus dans la transmission de la mémoire familiale.
En fin, « plus fondamentalement, la troisième différence nous confronte avec l’identité humaine, avec les critères et les limites par lesquelles nous la constituons. » Il s’agit ici de la dimension symbolique du sujet social que chaque individu hérite de la mémoire collective : la mémoire collective prend le relais des modèles parentaux dans l’identification symbolique du sujet. Cela à travers le corpus culturel et le modelage initiatique qui jouent le rôle de socialisation. C’est ainsi que le modèle du « masque », qui sert à la fois à introduire le sujet dans la chaîne de ses ascendants et à préserver son anonymat, pourrait nous servir de paradigme : par le masque, le sujet-personne a sa place parmi les hommes auxquels ils s’identifie, mais il est aussi différent des autres par ce qui est derrière le masque, par ce qui est intime en tant que singularité. Certaines pathologies de l’exil relèveraient ainsi de la mise à nu du sujet, de la perte de cette dimension symbolique dont il se servait au pays natal dans ses relations à l’Autre, mais aussi dans sa singularité comme moyen de protection.
Plus particulièrement, certains sujets s'exilent justement parce que leur identité est déjà « niée » au pays natal - déjà perçus ou considérés comme des « étrangers » au sein même de leur société d'origine ! Comment transmettre alors cette mémoire doublement marquée par le trauma, à savoir les souffrances endurées au pays natal auxquelles s'ajoutent les souffrances de l'identité en exil ?
Exil, filiation et transmission
« Ma fille m’inquiète. Elle est devenue très agressive ces derniers temps ; elle ne veut rien faire à la maison, elle refuse de faire ses devoirs. En plus elle ne m’écoute plus. Elle est tout le temps agitée. » Ce témoignage m'a été confié par une mère exilée, lors d'un entretien clinique en présence de ses enfants. J’ai demandé à la mère pourquoi son mari n’était pas venu à ce premier entretien. Elle m’a répondu : « nous sommes divorcés depuis la naissance de la cadette. Et depuis lors, je me débrouille toute seule. (...) Vous savez, ce n’est pas facile d’élever seule les enfants ; même si leur papa vient les chercher un week-end sur deux. » J'ai demandé à la mère comment elle pourrait interpréter le fait que sa fille soit « agitée. » Voici sa réponse :
« Mon mari parlait souvent des sévices qu’il a subis lorsqu’il était encore dans son pays (le père et la mère des enfants sont originaires des pays différents). Il nous racontait, lorsque mes enfants étaient encore petits, comment les militaires et les miliciens arrêtaient les gens dans son pays natal. Lui-même il a été torturé et emprisonné. Il exhorte toujours ses enfants à réussir à l’école pour ne pas vivre plus tard ce que lui il a vécu. C’est ainsi qu’il a parlé de la ceinture que les militaires utilisaient pour les frapper, lui et les autres personnes qui étaient en prison. Aujourd’hui, mes enfants disent que c’est moi qui ai chassé leur père alors que nous avons divorcé devant un juge. D’ailleurs, c’est lui qui me frappait. Malheureusement, mes enfants disent que je les traite comme on traite les gens dans le pays de leur père. »
Cette histoire douloureuse ressemble, malheureusement, à beaucoup d’autres qu’on entend lorsqu’on se met à l’écoute des familles d’exilés. Certains parents qui ont souffert des dictatures, des guerres civiles ou d’autres événements sanglants adoptent plus tard le comportement de leurs anciens bourreaux. Mais ce qui est particulier, en ce qui concerne la transmission, c’est la violence avec laquelle certains parents traitent leurs propres enfants après avoir subi des violences physiques et/ou psychologiques dans leurs pays d’origine.
Dans l’entretien familial qui a suivi, la mère a finalement avoué qu’elle frappait « régulièrement » ses enfants mais qu’elle a cessé de les frapper depuis notre premier entretien. J’ai posé la question aux enfants pour savoir si la situation avait réellement changé. Ils m’ont confirmé que tout se passait bien.
L'histoire de « l'agitation » de l'un des enfants montre qu'en situation d’exil, ces derniers peuvent récupérer les éléments de l’histoire des parents dès qu’il y a le moindre signe de maltraitance. Par conséquent, certains enfants nés des parents exilés – ayant subi des violences extrêmes – peuvent aussi devenir violents. En effet, à travers des récits que les parents racontent - sans véritablement les situer dans l’espace et dans le temps de leur contexte propre, les enfants finissent par croire qu’on peut régler des problèmes par la force ou qu’il est permis de se faire justice au détriment du respect de l’autre.
La violence comme quête d’identité
Julien, jeune réfugié, vit en France avec ses parents. Né dans un camp de réfugiés sur le chemin d'exil, il n’a jamais connu le pays natal de ses parents. Cependant, depuis un certain temps, il n’arrête pas de créer un conflit violent à la maison parce qu’il veut « aller rendre visite à ses grands-parents » qui seraient restés au pays natal de ses parents.
J’ai demandé à Julien pourquoi il voulait tant aller rendre visite à ses grands-parents. Il m’a répondu : « mes parents ne me parlent jamais de mon pays (…). Et comme d’autres copains de l’école, je voudrais aller chez mes grands-parents pendant les vacances d’été. » D’après les explications des parents, Julien fait souvent des cauchemars, il se réveille quelques fois la nuit en criant : « j’ai vu quelqu’un près de mon lit. » Son père est inquiet car, son fils le traite de « nul » ! J’ai voulu savoir s’il y avait d’autres actes violents de la part de Julien vis-à-vis de ses proches ou des voisins. Les parents m’ont répondu qu’à part ses crises régulières au sujet des grands-parents, « il est correct avec tout le monde. » D’ailleurs, il semble qu’il a un contact facile avec ses camarades d’école et de très bons résultats scolaires.
J’ai demandé au père de Julien quel était son avis à propos des mots très durs de son fils qui le traite de « nul. » Le père m’a répondu : « moi-même je ne sais pas. » Je lui ai demandé alors de me parler un peu de leur histoire d’exil. Voici l’histoire :
Les parents de Julien se sont mariés au pays d'origine, juste avant la survenue d'une guerre civile. Ils ont fui leur pays, c'est pendant le séjour dans un camp de réfugiés à l'étranger qu’est né Julien, premier enfant de la famille. A cette époque, la mère de Julien était avec ses deux parents (grands-parents maternels de Julien.) Du côté de la famille paternelle, il n’y avait que son grand-père. Car, la grand-mère paternelle de Julien était portée disparue depuis l’exode massif vers l’étranger.
Comme l'histoire semble se répéter pour cette famille, leur camp de réfugiés fut attaqué et détruit. Les parents de Julien, comme tous ceux qui habitaient le même camp de fortune, commencèrent l'errance pour « aller nulle part…. », selon le témoignage du père : « nous ne savions pas où nous allions, dit-il, nous voulions tout simplement fuir le destin. Mais, avec le recul, j’ai l’impression que ce destin nous poursuit où que nous allions. » J’ai demandé à mon interlocuteur ce qu’il voulait signifier en parlant de « destin. » Il m’a répondu : « voyez-vous ? Je croyais avoir fait le plus dur en éloignant ma famille de cette région qui est à feu et à sang depuis des années. Mais, aujourd’hui, mon fils se retourne contre moi pour me traiter de nul. » Le père de Julien s’est mis à pleurer avant de poursuivre :
« Mon père à moi a été tué sur-le-champ dans les camps, tandis que ma mère nous n’avions plus de ses nouvelles depuis que nous l’avons perdue pendant le premier exode au pays. Les parents de ma femme, eux, nous les avons laissés sur le chemin dans la forêt (...) pendant le deuxième exode après la destruction du camp de réfugiés. Fatigués et épuisés à cause de la longue marche, ils nous ont bénis et suppliés de continuer la route sans eux. Ceux qui nous suivaient nous ont informés plus tard (...) qu’ils les avaient trouvés morts, sur la route. Dans ces conditions, que voulez-vous que je réponde à mon fils, surtout lorsqu’il me demande de quel groupe ethnique nous sommes ? Ce sont sans doute des questions que lui posent ses camarades lorsqu’il leur parle de notre pays d'origine. »
J’ai demandé au père de Julien pourquoi il n’explique pas à son fils ce qui s’est passé au pays natal. Surtout, s’il soupçonne que les copains de son fis interrogent celui-ci sur ses origines ! Le père de Julien m’a répondu : « (…) Vous savez, ces histoires d’ethnies, c’est pour nous les adultes. D’ailleurs, si j’ai fui mon pays, c’était pour épargner mes enfants de cette guerre tribale. Puis, mon fils n’est pas né dans mon pays d'origine. J’ai tout fait pour venir avec lui en Europe et, maintenant, il est Français. Rien de plus. Il doit travailler pour réussir son avenir car, moi j’appartiens à une génération qui a été sacrifiée. »
Ce cas clinique est très riche d’enseignements en ce qui concerne le traumatisme lié aux violences collectives. Nous reviendrons sur ce thème de la violence chez les adolescents en situation d'exil et sur la problématique de la transmission plus loin. Car, des cas semblables sont observables auprès d'autres familles d'exilés originaires de différents continents.
2. Rêves et désenchantement
A l'origine de toute vie psychique, il doit y avoir une « illusion » d’atteindre un jour la vie adulte, celle-ci étant conçue comme le seul moyen permettant de satisfaire tous les désirs réprimés. Dans tous les récits migratoires, il y a l’espoir d’arriver un jour dans « un pays où coulent le lait et le miel », un pays où tous les « rêves » seraient « réalisés. » Malheureusement, cette portée imaginaire des attentes migratoires a souvent dérouté certains chercheurs intéressés par la question de l’exil : ceux-ci confondent parfois la recherche du bonheur chez les exilés avec la quête de l’abondance matérielle ou « eldorado » ! Or, le « lait » et le « miel » rêvés par les immigrés, ce sont surtout des structures socioculturelles idéalisées qui leur serviraient de lieu sûr en tant que contenant psychique.
Cela nous amène à poser la question du lien entre la mémoire intergénérationnelle héritée des parents et le rôle de la mémoire collective dans la détermination de l’identité subjective - au sein d’une société donnée. En effet, l’éclosion des psychopathologies de l’exil se greffe sur la faille sous-jacente là où l’idéal du moi parental devrait être confirmé par le sur-moi collectif dans la structuration psychique de l’individu. C’est pour cela que dans l’exil, certains sujets se retrouvent contrariés, dans leur manière d’être, face aux « messages contradictoires » de leur milieu de vie.
En réalité, la culture du pays d’accueil leur demanderait, dans certaines circonstances de la vie, de s’opposer aux manières d’être acquises depuis le berceau ! D’où le conflit psychique dû à cette double contrainte : l’exigence de la réalité existentielle opposée au désir inconscient d’obéir aux modèles parentaux. Or, si certains parents exilés réussissent à masquer ce conflit identitaire au moyen du clivage - clivage de survie -, certains enfants nés en exil, eux, exposent au grand jour le conflit psychique qui résulterait de la contradiction entre le désir parental – désir de réparation au regard du préjudice migratoire subi – et les exigences de la réalité. C’est en effet ce désarroi qui serait à l’origine de la pulsion destructive que nous observons dans nos cités, dans les écoles et dans d’autres lieux publics où les jeunes en situation d’exil se rebellent pour revendiquer un statut, une identité singulière dans la société.
3. Les enjeux de la transmission
La métaphore du masque
Le corpus culturel, symbolisé par le masque dans certaines sociétés traditionnelles, constitue le point d’ancrage de la singularité dans le processus de maturation identitaire chez l'individu. De ce point de vue, le corpus culturel est une réalité – car il est situé dans un terroir déterminé ; c’est en même temps une illusion dans la mesure où chacun croit en être le représentant « archétype. » En effet, la reconnaissance de chacun en tant que sujet social ne se décrète pas unilatéralement ; elle dépend plutôt de l’assentiment collectif. Par déduction, la mémoire collective « habille » l’individu et celui-ci devient le dépositaire de la transmission de cette mémoire partagée. Ce qui fait que tout homme a besoin de cette illusion d’appartenance pour non seulement exister, mais aussi pour se sentir utile dans la société. Ce corpus socioculturel est représenté au départ par la mémoire intergénérationnelle au sein de la famille, et par la suite, son contenu sera transmis à tout individu via les étapes initiatiques que nous retrouvons, sous des formes différentes, dans toutes les sociétés. Soulignons ici le lien indéfectible qui existe entre « mémoire individuelle » et « mémoire collective », comme le démontre P. Ricœur à partir de divers travaux, surtout ceux de M. Halbwachs.4
En exil, la mémoire collective des origines est fragilisée, voire même vouée à la disparition, au profit de la culture du pays d’accueil. Certains parents exilés vivent ainsi un sentiment d’« inquiétante étrangeté »,5 surtout lors de la naissance d’un enfant. En effet, les parents voudraient transmettre fidèlement la mémoire reçue de leurs aïeux, alors que le référent culturel et historique a changé. D’où l’hypothèse d’un traumatisme de la « double contrainte », développée par G. Bateson6, à partir de sa « théorie communicationnelle » sur « l'origine et la nature de la schizophrénie » : ce traumatisme de la « double contrainte » consisterait dans le fait que, suite aux injonctions paradoxales de l’entourage, le sujet – pour ne pas perdre l’amour des parents – finit par modifier sa propre structure psychique.
Cependant, d’après l’observation de G. Bateson et ses collaborateurs, « la psychothérapie elle-même est un contexte de communications à plusieurs niveaux, qui implique l'exploration des frontières ambiguës séparant le littéral du métaphorique, ou la réalité du fantasme. » Ainsi, dans la psychothérapie, il existe une communication réciproque entre le patient et les soignants dans laquelle surgissent les mécanismes de « la double contrainte. » Selon le même auteur, « la différence entre la contrainte thérapeutique et la situation originelle de double contrainte tient en partie au fait que le thérapeute, lui, n'est pas engagé dans un combat vital. Il peut, par conséquent, établir des contraintes assez bienveillantes, et aider graduellement le patient à s'en affranchir. »
Sur le plan anthropologique, les mêmes mécanismes de la « double contrainte » seraient à l’œuvre dans le traumatisme initiatique : en effet, l’initiation consiste dans la contrainte extérieure qui, à travers la parole et le symbole, oblige le sujet à modifier sa structure psychique. Le caractère paradoxal de l’initiation – sa « double contrainte », c’est que la société demande au sujet de « devenir lui-même » tout en faisant reposer sur ses épaules toute la mémoire intergénérationnelle ! Dans certaines cultures, cette « double contrainte » de l’initiation est symbolisée par le masque. Dans ce contexte initiatique bien précis, le mot « personne » peut désigner l’intégrité psychique du sujet sous le couvert de l’anonymat absolu que confère le masque. Ceci permet de rendre compte de la dimension inconsciente du sujet, laquelle doit être « modelée » ou « ajustée » pour s’adapter aux exigences de la réalité groupale. Et c’est par ce processus de « modelage initiatique » que s’opère l’identification symbolique du sujet social, car cette dernière prend en compte l’héritage des modèles parentaux.
Cependant, en situation d'exil, « le masque » de certains sujets tombe ! L’individu se retrouve alors « mis à nu », exposé à la merci de tous et à toutes les menaces jusque dans son intégrité psychique. En fait, ce masque qui tombe dans l’exil c’est celui qui, à travers le corpus socioculturel, met tout le monde sur le même pied d’égalité. Notons que ce sentiment d’égalité est la condition nécessaire pour que les individus puissent s’identifier les uns aux autres.7
Le problème de la langue
La fonction du symbolique peut aussi être remplie par la parole. En effet, dans toutes les cultures, c’est le récit - dans le genre littéraire du mythe par exemple - qui sert à transmettre le contenu de la mémoire collective. D’ailleurs, l’objet symbolique et la parole peuvent être associés dans un même rite initiatique : par exemple, le masque peut représenter tous les visages d’ancêtres d’une lignée alors que la parole sert de lien intergénérationnel - la communion - dans le même rite. Ainsi, le mot véhicule à la fois le sens de ce que l’on veut énoncer et le contenu affectif que partagent ceux qui parlent une même langue.
Néanmoins, certains exilés perdent les objets symboliques par lesquels ils s’identifiaient aux leurs dans le passé. Puis, suite à la contrainte d’apprendre la langue du pays d’accueil, ils perdent aussi le potentiel affectif avec lequel ils s’exprimaient dans leur langue vernaculaire. La conséquence en est que, chez certains enfants nés en exil, les pathologies de l’exil peuvent avoir ce choc culturel comme facteur déclencheur. Tout dépend de la posture adoptée par les parents : « c’est en répétant les mots qu’on déguste leur saveur », dit le proverbe rwandais (« amagambo aryoha asubiwe mo »). Si les parents ne donnent pas à leur langue maternelle sa valeur en la transmettant à leur descendance, ou s’ils n’intéressent pas leurs enfants à apprendre la langue du pays d’accueil avec autant de conviction que pour leur propre langue vernaculaire, il y aura nécessairement une barrière en ce qui concerne le support de la transmission par excellence, à savoir le langage. D’où la nécessité de réintroduire le jeu - l’aspect ludique des mots, chez certains enfants issus de l’immigration.
Au sujet de l’étiologie des psychopathologies de l’exil liées aux difficultés de la langue, R. Diatkine nous éclaire davantage à partir des notions de « normalité » et d’« anormalité » dans le processus évolutif de l’enfant et son apprentissage du langage : « au cours des confrontations successives de l’enfant avec les langues, des systèmes de communication s’organisent (…). C’est l’excessive stabilité de certains d’entre eux, sous des influences extérieures ou intrapsychiques diverses, qui leur fait perdre leur potentiel évolutif et leur confère une valeur pathologique. »8 Dans la suite de son article, R. Diatkine souligne un point important concernant le rapport entre le langage et le fonctionnement psychique : selon cet auteur, on remarque l’usage de la métonymie et de la métaphore dans le langage enfantin. En s’appuyant sur les travaux de Jakobson - celui-ci a fait remarqué l’importance de la métonymie et de la métaphore dans tout processus symbolique intra-subjectif ou social -, R. Diatkine fait une autre observation qui nous intéresse particulièrement dans notre réflexion sur la violence adolescente : l’étude de la structure du rêve soulève la question de savoir si les symboles et les séquences temporelles qu’on y trouve sont fondés sur leur proximité immédiate dans le fonctionnement psychique ou sur leur similitude en fonction de ce qui relève du social, à savoir identification et symbolisme. D’après l’auteur, il existe une analogie entre le processus psychique – qui est subjectif – et les procédés de la langue qui sont en même temps subjectifs et collectifs :
D’une part, il y a dans le fonctionnement psychique des processus primaires – projection, déplacement et condensation. D’autre part, il y a des processus secondaires qui sont des processus de liaison. Ceux-ci confèrent la stabilité « aux représentations de choses et de mots. » Car, une forme est reconnue en fonction de la qualité d’investissement, c’est-à-dire de la capacité de projeter, qui est la transformation de l’hallucinatoire primitive. A partir de cet investissement, l’enfant peut différencier telle forme de façon stable, par rapport à d’autres formes, en lui attribuant une existence et des qualités particulières. Ainsi, cette forme sera « opposable à tout ce qui n’est pas elle, en général et dans sa classe. » Cela nous introduit dans l’univers de la connaissance qui implique la relation « sujet - objet », ou encore dans le jeu duel « individu - société. » Là-dessus, trois remarques de R. Diatkine permettent de faire une liaison logique entre l’apprentissage de la langue et le processus de subjectivation chez tout individu au sein d’un corpus culturel déterminé :
Premièrement, si le milieu où vit l’enfant facilite l’accès au langage, ce ne sont pas les parents qui apprennent à l’enfant la langue maternelle. L’enfant n’attend pas qu’on lui apprenne pour parler. A un moment donné, tous les éléments sont là pour faciliter l’acquisition du langage. Autrement dit, avant même le langage, l’enfant puise dans un corpus socioculturel beaucoup plus large que le cercle familial pour se structurer en tant que « sujet. » Cette remarque de R. Diatkine démontre que les parents ne sont pas les seuls responsables du devenir-sujet de leurs enfants : le rôle éducatif revient aussi bien aux parents et à la collectivité où vivent les enfants.
Deuxièmement, il existe une corrélation entre la maîtrise du langage par l’enfant et son fonctionnement psychique : « les termes fonctionnels tels que les pronoms, articles, propositions et adverbes (…) servent à formuler des énoncés de plus en plus complexes, mais aussi ils servent à développer le fonctionnement mental de l’enfant. » Car, « l’utilisation de ces termes implique une représentation des représentations verbales. »9
Troisièmement, R. Diatkine souligne l’aspect ludique du langage chez l’enfant : l’enfant répète les mêmes mots, reprend ce qu’il vient d’entendre même si on ne s’adressait pas à lui. Selon l’auteur, c’est ce côté ludique du langage qui se poursuit plus tard dans la poésie et la musique. Cette capacité à se procurer du plaisir en parlant témoigne aussi de la capacité de l’enfant à être seul devant sa mère. R. Diatkine rappelle, à partir de l’observation de Winnicott, que ce temps est indispensable pour que l’enfant « puisse se constituer en interlocuteur devant autrui. »10
Toutes ces observations permettent d’élargir notre réflexion sur la nature du conflit psychique à l’origine des violences adolescentes : certains actes antisociaux, chez tel ou tel adolescent en situation d’exil, constitueraient un « moyen » de dire « j’existe », là où l’entourage n’aurait pas permis à l’individu de se structurer en tant que « je », en tant que « sujet » différencié et responsable de ses actes par le biais du langage.
Agir en bande : le primat de l'anonymat
A partir des observation cliniques, nous constatons chez certains jeunes adultes le refus de devenir « adultes », préférant la vie en bande de copains ou de copines, pour ne pas affronter la vie ! Cela parce que la bande est le seul lieu de refuge, le lieu de décision : le sujet qui n’aurait pas bénéficié d’une confirmation sociale de type « tu es déjà un adulte », à travers un parcours initiatique socialement organisé (école, clubs de sports…), sera toujours désarmé face aux situations qui nécessitent une décision personnelle. Comme alternative, certains individus peuvent s’engouffrer dans l’éternelle boulimie d’amitié entre « potes et amis », sans jamais pouvoir élever leurs choix au statut du « je ». En effet, sous le couvert de l’anonymat au sein de la bande, le sujet croit qu’il ne sera jamais tenu pour responsable de ses actes. D’ailleurs, il est même convaincu que personne ne lui en tiendrait rigueur. Et pour cause ! « La conscience morale » requiert la référence à une autorité interne11 qui, par-delà le cercle familial, trouve ses racines dans une transmission s’étageant à plusieurs générations. Ainsi, en situation d'exil, la bande aura toujours raison car, elle supplée aux parents lointains idéalisés – les parents mythiques en quelque sorte, loin des références culturelles surestimées ou rejetées. De facto, la bande protège contre l’angoisse d’abandon à laquelle serait livré le sujet errant isolé.
Néanmoins, dans certaines situations, la bande est aussi dépassée par la détresse archaïque du sujet : c’est à ce moment là qu’un comportement addictif peut surgir suite à l’angoisse dépressive liée à ce sentiment d’abandon.
Toutes ces situations de fragilité en exil constituent un terreau fertile pour les pathologies diverses. Celles-ci se développent soit comme un ultime moyen d’exprimer sa colère contre l’entourage – tenu pour responsable de l’échec par les enfants ; soit pour revendiquer l’amour, les racines culturelles oubliées. D’où deux principales manifestations de la pathologie : dans certains cas, la pathologie se présente sous forme de fuite en avant afin d’oublier ses origines ; dans d’autres, elle se manifeste sous forme de revendication des « valeurs » culturelles du pays d’origine. Mais dans les deux cas, le clinicien repère surtout le dilemme, l’incapacité à se situer entre les deux cultures pour les parents eux-mêmes, mais aussi chez les enfants nés en exil. Et c’est ce dilemme identitaire qui expliquerait la revendication violente chez certains adolescents en situation d’exil.
1 © SEBUNUMA D., La compulsion de répétition dans les violences collectives, thèse de doctorat soutenue en 2011 à l'Université Paris-Diderot Paris 7, publiée ensuite par L'Atelier National de Reproduction des Thèses, Université Lille3 (2012) ; puis aux Éditions Umusozo, Paris, 2013.
2 Dictionnaire Hachette Encyclopédique, Paris, 1998, p. 692.
3 KAËS R. et al., Différence culturelle et souffrances de l’identité, Paris, Dunod, 1998, p. 69.
4 RICŒUR P., La Mémoire, l’Histoire, l’Oubli, Paris, Seuil, 2000.
5 FREUD S., (1919), texte « L'inquiétante étrangeté », in L’inquiétante étrangeté et autres essais, Paris, Gallimard, 1985, pp. 211 – 263.
6 BATESON G. et al., article « Toward a theory of schizophrenia », in Behavioral Science, 1956, vol. I, n° 4, (Publication française dans BATESON G., Vers une écologie de l’esprit, Paris, Seuil, 1980).
7 FREUD S., (1921), texte « Psychologie des foules et analyse du moi », in Essai de psychanalyse, Paris, Payot, 1981.
8 DIATKINE R., article « Les troubles de la parole et du langage », in LEBOVICI S., DIATKINE R., SOULE M., Nouveau Traité de Psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, tome II, Paris, PUF, 1985, pp. 1599 – 1633.
9 Ibid.
10 Ibid.
11 FREUD S., (1930), Le Malaise dans la culture, Paris, PUF, 2000.
Déogratias
SEBUNUMA : Psychologue
clinicien - Auteur
Titulaire du Doctorat de "Recherche
en psychopathologie fondamentale et psychanalyse".
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Essai sur l'autosuggestion
Synthèse
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Psychopathologie
descriptive I : Essais sur les violences collectives
Synthèse
Communautarisme et autochtonie – Du cas du Rwanda à l'universel
Synthèse
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Rwanda : crimes d'honneur et influences régionales
Synthèse
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Rwanda : crise identitaire et violence collective
Synthèse
La compulsion de répétition dans les violences collectives
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La compulsion de répétition dans les violences collectives Cet ouvrage est disponible auprès de l'Atelier National de Reproduction des Thèses (ANRT) - Lille 3, France.
Rwanda : crise identitaire et violence collective Cet ouvrage est désormais édité par les EDITIONS UMUSOZO.