ÉDITIONS UMUSOZO

LA FONCTION PARENTALE EN SITUATION D'EXIL
L'exil, c'est « l'honneur perdu... »1


Parmi les rites culturels qui nous rapprochent des origines identificatoires, les rituels autour de la mort sont les plus significatifs. En effet, la mort et les rites funéraires constituent, avec la naissance et le mariage, les événements les plus ritualisés sur le plan culturel. Cela parce que ces trois événements définissent le statut du sujet parmi les siens : en tant que « nouveau venu » au monde, en tant que « marié » et donc capable de transmettre la vie à son tour, ou en tant que « mort » - séparé définitivement d’avec les siens. Pour cela, les rites funéraires en situation d'exil rappellent au sujet la séparation d'avec les siens. De ce fait même, l'exil lui-même peut être vécu par certains sujets comme une mort lente :


Monsieur P. est exilé en France. Après la mort de son épouse, Monsieur P. n'a pas réussi à s'occuper de ses jeunes enfants : il allait « mal », c'est pour cela qu'il a décidé de consulter un thérapeute pour faire le point sur la situation de ses enfants. A partir de différents entretiens cliniques, l’hypothèse de la mort de sa femme fut formulée comme étiologie possible à cette situation de « malaise » qui n'a pas épargné les enfants.


Lors d'un entretien clinique, le thérapeute s'est intéressé aux circonstances de la disparition de l’épouse de Monsieur P. afin de mieux comprendre la situation actuelle de la famille : le thérapeute a demandé comment se déroulent les rituels d’enterrement dans la culture de Monsieur P. : « Chez-nous, l’inhumation d’un enfant diffère de celle d’un parent. Dans notre religion, nous pratiquons l’incinération du corps. Puis, la cendre est versée dans la mer, lieu d’habitation des esprits de nos ancêtres. Car, l’eau que nous buvons et dans laquelle nous nous baignons restitue à la descendance cette vie du défunt, qui est la même pour tous depuis les premiers temps de nos aïeux. Comme nous sommes loin de la mer qui entoure notre pays d'origine, nous avons demandé aux autorités locales – ici en France – l’autorisation de répandre la cendre de mon épouse dans un fleuve. Ainsi, comme ce fleuve se déverse dans la mer et que toutes les eaux océaniques du monde communiquent entre elles, c’est sûr que cette cendre finira par atteindre la mer de notre pays d’origine selon la tradition. »


Le thérapeute : « Vu que vous avez respecté les rites funéraires pour votre épouse, quelle serait alors l’origine des troubles dont souffrent vos enfants ? » La réponse de Monsieur P. à cette question nous renseigne sur l’intrication des rites cultuels d'ordre privé – funéraires dans ce cas précis - et les règles sociales : « Chez-nous, les rites cultuels, même s’ils concernent tel ou tel événement de la vie privée, ils constituent en même temps le fondement des règles sociales. Car, chaque règle s’établit en corrélation avec le rituel qui assure la protection contre les événements susceptibles d’apporter le malheur. »


Pour cela, l’interdit - règle - concerne ce qu’il ne faut pas faire, par opposition à ce qui est recommandé - rituel – afin de conjurer le malheur. Quel interdit avait-il été transgressé par la famille de Monsieur P., ou quel rite n’avait-il pas été respecté lors des funérailles de l'épouse pour que le mari et les enfants en soient affectés ?


1. Être un « homme », c’est une question d’honneur !


Avant sa mort, l'épouse de Monsieur P. lui a demandé de veiller à leurs enfants, de ne pas faillir malgré les difficultés de l’exil. Cependant, après la mort de sa femme, Monsieur P. est tombé dans une dépression profonde et il est devenu alcoolique au point que c’est un proche de la famille qui a été obligé de s’occuper des enfants. Monsieur P. est entré dans une phase de désespoir ; puis un jour, il aurait eu un rêve dans lequel sa femme défunte lui demandait pourquoi la famille était en deuil : « Je ne suis pas morte, je suis encore avec mes enfants. »


D’après le thérapeute qui connaît la tradition du pays de Monsieur P., c’est une honte pour un homme de faillir à l’éducation et à la protection de ses enfants après la mort de sa femme. Car, le dépassement de soi, la maîtrise de soi est obligatoire pour quiconque perd son conjoint – surtout dans l’exil. Pour cela, le retour de la défunte dans le rêve avait une double signification : d’un côté, le mari n’arrivait pas à faire le deuil et à se séparer d’avec sa femme définitivement ; d’autre part, il éprouvait la culpabilité de ne pas avoir été à la hauteur des valeurs culturelles redevables à un homme en cas de veuvage. Par conséquent, incapable de faire le deuil lui-même, Monsieur P. n’avait pas pu aider ses enfants à suivre le même processus psychique, malgré le respect des rituels funéraires. Dans ce cas clinique, la transgression a consisté dans l’oubli des obligations culturelles : Monsieur P. n’était plus un homme, il était moins qu’un mort ! C’est pourquoi sa femme ne voulait pas partir, elle voulait continuer à assurer elle-même la survie de ses enfants !


Mais comment Monsieur P., qui a bénéficié de l’éducation traditionnelle et l’initiation destinée à « devenir l’homme de toutes les situations », est-il tombé dans la dépression après la mort de sa femme ?


Sans doute, comme nous le verrons plus loin, la perte des repères du cadre culturel - suite à l’exil - est à l’origine de cet effondrement des bases identificatoires chez Monsieur P. Ou alors, a-t- il perdu la notion d’honneur liée à l’identité d’être homme ? Certainement pas. Tout simplement, il n’y a plus le cadre d’approbation sociale auprès duquel Monsieur P. doit rendre des comptes quant à sa tenue en cas de malheur extrême. Suite à cette absence du « surmoi culturel », le moi de Monsieur P. a lâché prise et, le deuil sans fin a remplacé l’honneur salutaire ! Car, chez lui, Monsieur P. aurait été obligé de se surpasser – du moins par orgueil narcissique ! - pour prendre en charge ses enfants et éviter ainsi la honte de l'échec devant le malheur.


Cependant, il y a un autre point à souligner. Monsieur P. est un exilé, il a fui son pays avec sa famille suite aux troubles de violences collectives. Au pays natal, sa tribu était victime des massacres et la guerre civile n'est pas encore terminée. Monsieur P. garde l'espoir de retourner dans son pays : il est en France depuis plusieurs années, mais il n'a pas demandé la nationalité française car, il espère retourner un jour auprès des siens. Là se trouve sans doute, c'est mon hypothèse, l'une des étiologies possibles des psychopathologies liées à l'exil : l'exil de contrainte, qui est différent de l'exil de conditions (conditions économiques, professionnelles, culturelles, etc.) ajoute aux souffrances de la différence culturelle une autre souffrance psychique spécifique, à savoir l'horizon d'une séparation définitive d'avec les siens sans l'avoir véritablement choisi. Pour cela, l'exil de contrainte est vécu, chez certains sujets, comme une mort psychique sur le plan affectif. Ce sujet mériterait une recherche appropriée et approfondie au-delà de cette première approche dans le cadre général des violences collectives.


2. Trauma et féminité en situation d'exil


Quel que soit le moyen par lequel la femme immigrée « se fond » dans la société d’accueil, il y a un moment crucial où elle se pose la question de la transmission en s’identifiant à sa propre mère : c’est le moment de la grossesse et de l’accouchement. En effet, les pathologies liées à la problématique identitaire apparaissent souvent, chez certaines femmes exilées, lorsqu’elles sont confrontées au problème de la procréation et de l’accouchement. Chez certaines femmes, l'accouchement peut réveiller des traumatismes liés aux souffrances du passé, surtout les séquelles des violences collectives :


Les enfants « otages »


Il y a quelques années, la famille de Monsieur Clément est arrivée en France. Son épouse était enceinte. Avant de quitter leur pays natal en guerre civile, ils avaient l’espoir de trouver une vie meilleure en Europe. Mais à leur grande surprise, dès la descente de l’avion, ils auraient été orientés vers un foyer social. Quelques jours après leur installation, la femme de Monsieur Clément aurait accouché dans des conditions d’extrême précarité. Pis encore, elle s’attendait au soutien et à l’accompagnement d’autres femmes voisines, comme cela se fait chez-elle ! Mais, personne ne s’est soucié de sa maternité, selon son témoignage. Néanmoins, ce qui a bouleversé le plus la vie du couple, ce sont les accusations des « voisins » selon lesquelles leurs enfants aînés seraient maltraités : ces derniers ont été placés dans des familles d'accueil.


La procédure de placement des enfants a constitué l'événement déclencheur des troubles de comportement chez leur mère. Selon Mme Clément, « il est impensable qu’une société qui ignore une femme en train d’accoucher soit en même temps celle qui vient au secours de l’enfant après sa naissance ! » C’est pour cela que ce couple dit avoir décidé de mettre en échec le plan de la justice qui cherche à s'approprier les enfants d'autrui. » Selon Monsieur Clément, « c’est contradictoire cette démarche judiciaire. » Car, avant, personne ne s’était souciée de la situation de sa femme qui aurait accouché « dans des conditions inhumaines. » Pour « se venger », dit Mme Clément, « j’ai décidé avec mon mari de faire un enfant chaque fois que le juge en placera un ! » Ce rythme semble avoir été respecté car, dès que les premiers enfants du couple ont été placés, un autre est né quelques mois plus tard ! J’ai posé la question de savoir combien d’enfants le couple comptait faire si le juge leur retirait définitivement la responsabilité parentale. La femme m’a répondu : « nous ferons beaucoup d’enfants qu’il n’y aura pas de familles pour les accueillir. »


La question qui se pose dans le cas de cette famille c’est celle de savoir quel est le statut de ces enfants qui naissent pour servir de moyen de vengeance. On peut aussi se poser la question sur ces signes de maltraitance constatés par les voisins.


Je me suis intéressé ensuite aux raisons qui ont amené le couple à prendre le chemin de l'exil : ils ont fui leur pays natal suite à une situation de guerre civile. Pour cela, l'enfant ne serait pas seulement « otage » dans la bataille entre les parents et l'administration du pays d'accueil ; l'enfant serait aussi la figure de « l'autre » à la fois parent et persécuteur. En effet, dans les guerres civiles, les bourreaux ne sont pas nécessairement des étrangers ! Ce sont souvent des frères, des cousins, des sœurs, des oncles, etc.


3. Exil, généalogie et filiation :
« Je suis le fils unique »


Santos, demandeur d’asile en France, a quitté son pays il y a quelques années. Son histoire d’exil renvoie à la problématique de filiation : « Je suis cadre supérieur de formation. Dans mon pays, j’ai travaillé dans des entreprises privées. Mais, suite à des conditions de précarité liées à la guerre civile, j’ai décidé d’intégrer la police en tant qu’officier. Ce métier allait me permettre d’aider ma famille qui était en difficulté au village. Ainsi, j’ai passé le concours et la police m’a envoyé une convocation pour entrer à l’école des officiers. Un jour j’étais absent de chez mes parents ; les membres des bandes armées sont venus et lorsqu'ils ont fouillé mes affaires, ils ont trouvé la convocation de la police. Ils ont interrogé mes parents pour savoir où je me cachais. Mes parents ont répondu qu’ils ne savaient pas où j’étais parti. Déçus, ils ont décidé de partir mais, ils ont averti tout le village : si jamais je revenais et que j’intégrais la police, c’est tout le monde qui serait massacré. Une fois que je fus informé de cette mauvaise nouvelle, j’ai quitté mon pays et je suis venu demander l’asile politique ici. Vous savez, je suis le fils unique de ma famille. S’il m’arrivait quoi que ce soit, vous comprenez vous-mêmes (…). Notre généalogie s’arrêterait là ! »


Par cette déclaration, Santos affirme avoir quitté son pays pour sauver sa lignée familiale : en tant que « fils unique » et selon le témoignage qui précède, il aurait pris le chemin d'exil pour qu’il ne soit pas tué par les groupes armés. Car, cela l’empêcherait de donner la descendance, d’assurer la postérité familiale. Ainsi, la question radicale qui est posée c’est celle de la filiation. « Je suis le fils unique » révèle, par-delà le fait d’être le seul enfant de la famille, la difficulté à assumer le rôle d’être fils. Car, dans la culture de Santos – et conformément à ses propres explications dans la suite de l’entretien, « la filiation se concrétise dans les deux actes au sommet de tout : donner la vie à un fils (assurer la descendance) et être là pour enterrer son père. » Ainsi, le bonheur suprême d’un père, selon Santos, c’est recevoir dans ses bras « un petit-fils avant la fin de ses jours » et « être sûr qu’il sera enterré par sa propre descendance. »


La filiation, un fardeau lourd à porter


Paradoxalement, Santos semble avoir failli aux deux « obligations » du fils dévoué : il a quitté son pays et il n’avait pas encore donné un fils à ses parents. En suite, ce n’est pas aujourd’hui, sur une terre d’asile, qu’il accomplira le devoir d’enterrer son père selon la tradition. D’où l’intérêt de savoir ce qui a motivé, par-dessus les règles ancestrales, l’exil de Santos : « j’ai caché à mes parents mon projet de partir en exil. Je les ai avertis une fois arrivé en France. Même aujourd’hui, ils me demandent de retourner au pays. Mais, je crains pour ma vie ! »


Ce cas nous montre combien les raisons d'exil sont variées d’un sujet à l’autre. J'ai eu l'occasion de m'entretenir avec Santos sur sa situation et son enfance au pays natal : la menace des groupes armés – qui semble être fondée – a réveillé des fragilités identitaires archaïques.


Ainsi, nous pourrions formuler - à tort - l’hypothèse selon laquelle l'incapacité de Santos à s’inscrire dans la filiation n’aurait rien à voir avec la violence collective, mais plutôt avec ses processus psychiques identitaires archaïques. Cependant, un élément permet de ne pas se contenter seulement de cette hypothèse : avant l’exil, Santos était bien inséré dans sa société et il n’avait jamais présenté un quelconque symptôme susceptible d’alerter notre attention sur une éventuelle psychopathologie. Or, à travers son récit d’exil, nous constatons que Santos, descendant d’une lignée et d’une culture où le rôle du père dans la famille détermine la place du fils dans la société, a préféré s'exposer aux dangers de l'exil loin de la protection de ses proches.


Le dilemme de Santos trouverait ainsi son étiologie dans la rupture forcée, dans la séparation d'avec les structures d'appartenance collective qui lui a été imposée par la guerre civile. Selon son histoire personnelle, les bandes armées auraient certes réveillé chez lui des fragilités psychiques identitaires – notamment l'angoisse liée au lourd fardeau d'être « fils » compte tenu des responsabilités qui vont avec. Cependant, c'est la peur du danger qui aurait forcé la décision de fuir. Pour cela, en exil, Santos serait à la recherche de nouveaux objets d'étayage, des objets d’identification subjective pour construire enfin un foyer et donner une descendance à ses aïeux. Chez certains exilés jeunes, c'est la déception à cette attente quasi magique qui entraîne des troubles psychiques par la suite.


1 © SEBUNUMA D., La compulsion de répétition dans les violences collectives, thèse de doctorat soutenue en 2011 à l'Université Paris-Diderot Paris 7, publiée ensuite par L'Atelier National de Reproduction des Thèses, Université Lille3 (2012) ; puis aux Éditions Umusozo, Paris, 2013.

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Déogratias SEBUNUMA : Psychologue clinicien - Auteur


Titulaire du Doctorat de "Recherche en psychopathologie fondamentale et psychanalyse".

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Cet ouvrage est disponible auprès de l'Atelier National de Reproduction des Thèses (ANRT) - Lille 3, France.

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Cet ouvrage est désormais édité par les EDITIONS UMUSOZO.