ÉDITIONS UMUSOZO

II. ALIÉNATION MENTALE

« Celui qui ne connaît pas l'histoire est condamné à la revivre ». Cette phrase de K. Marx anticipe, de manière explicite, l'importance et le rôle des « rituels royaux » Ubwiru au Rwanda : depuis la préhistoire du pays jusqu'à la chute de la monarchie en 1959. En effet, la cohésion sociale autour d'un monarque absolu dépendait de la « remémoration » continuelle, de la « commémoration » et de la « réitération » mystique des liens identificatoires qui unissaient le peuple comme un seul homme. Le but des rituels royaux Ubwiru au Rwanda était celui de faire en sorte que la mémoire du passé sur laquelle avait été fondée la monarchie ne soit pas oubliée.

Après la chute de la monarchie, le travail de « mémoire » fut assuré par la nouvelle génération : les « ritualistes » de la mémoire collective n'étaient plus des Abiru, mais plutôt la jeune communauté d'intellectuels rwandais. Ces derniers avaient été formés par quelques écoles des missionnaires catholiques et protestants. A la tête de cette nouvelle élite du pays, il y avait un certain A. Kagame.

Toutefois, à côté de l'élite intellectuelle, il a toujours existé au Rwanda différents acteurs indépendants et des groupes d'artistes : ceux-ci ont aussi contribué au développement socioculturel du pays, à son rayonnement dans la sous-région et dans plusieurs pays du monde.

Malheureusement, après le génocide au Rwanda de 1994, tout le travail intellectuel et artistique des Rwandais a été méprisé, critiqué et même dénigré dans une certaine mesure : à force de chercher les causes du génocide partout, certains chercheurs et observateurs occidentaux ont fin par diaboliser tout le monde, y compris ceux qui n'avaient rien à voir avec les crimes génocidaires en tant que tels.

Il ne s'agit en aucun cas de disculper tel ou tel intellectuel qui aurait soutenu des thèses partisanes sur le plan idéologique. En revanche, notre souci est celui d'attirer l'attention sur un véritable danger, sur une nouvelle idéologie qui essaye de faire croire au monde entier que tout ce qui se faisait au Rwanda avant 1994 serait nécessairement à l'origine du génocide !


1. Procès contre A. Kagame

Depuis le génocide au Rwanda de 1994, nous observons chez certains « spécialistes » de notre pays une réelle volonté de réduire en poussière tout ce que les Rwandais ont mis des siècles à construire sur le plan socioculturel : conformément à l'idéologie nouvelle dont le but est celui de soutenir par tous les moyens le régime des « vainqueurs » du Front Patriotique Rwandais, différents « spécialistes » et commentateurs - Rwandais et/ou étrangers - voudraient faire croire à la terre entière qu'avant le génocide au Rwanda, tout ce qui se faisait au Rwanda était négatif !

Plus particulièrement, tous les intellectuels Rwandais qui n'ont pas fui leur pays après la « Révolution » de 1959 sont régulièrement attaqués, dénigrés, diffamés et leur mémoire balayée par des critiques négatives : ils auraient contribué à asseoir l'idéologie « divisionniste » entre les pseudos ethnies du Rwanda !

Ainsi, le plus important des chercheurs rwandais de tous les temps, A. Kagame, a été injustement attaqué et critiqué à partir de ses travaux sur l'Histoire du Rwanda. Le plus inquiétant, c'est que ces attaques ne viennent pas seulement des « spécialistes » déjà reconnus comme étant des « partisans » de l'idéologie politique du Front Patriotique Rwandais. Car, même des chercheurs qui sont parfaitement au-dessus de la mêlée tombent dans ce « piège de l'histoire » et remettent en cause les travaux de recherche qui avaient permis d'assurer la continuité du savoir au Rwanda pendant et après l'époque coloniale. Voici l'exemple de l'une des critiques destructrices dirigées contre l'ensemble de l’œuvre de A. Kagame :

« L'abbé Alexis Kagame, l'historiographe devenu incontournable dans ce pays grâce à l'injonction qu'il a assurée entre les détenteurs des traditions du pouvoir central, les lieux de production et de diffusion intellectuelles sous tutelle catholique et enfin les pouvoirs en place, colonial et « coutumier », est le meilleur reflet (un reflet actif ) de cette adhésion de toute une couche instruite rwandaise à la réinterprétation ethnique, voire raciale, de leur culture, à commencer par le contenu des récits de fondation du royaume4. La supériorité globale attribuée globalement aux Tutsi par les colonisateurs européens ne pouvait aisément être dédaignée par les jeunes Tutsi qui se voyaient tous appelés à intégrer, par l'école, les rangs de la nouvelle aristocratie définie à l'ombre de l'administration indirecte. Ils tombaient ainsi dans un piège de discriminations et de frustrations qui sera lourd de conséquences, mais ce n'est pas l'objet de cette étude.

Dès 1943, Kagame introduit dans la première rédaction de Inganji Kalinga l'idée que tous les clans sont d'origine tutsi, malgré leur composition plurielle. Il y revient en 1954 dans sa synthèse sur « les organisation socio-familiales »5. Il utilise des arguments anachroniques sur les mariages impossibles avec des filles hutu, il décrit l'arrivée des clans dans un ordre d'ancienneté proportionnelle à leur présence plus au sud, selon un modèle de coulées successives que l'on retrouve chez d'autres auteurs inspirés par ce modèle gobinien6, en oubliant les bastions hutu du nord. L'influence de l'hypothèse hamitique est manifeste :

Il faut savoir et surtout sentir ce que représente le Code ésotérique d'une dynastie, écrit-il,… aucun tambour dynastique des roitelets vraiment autochtones ne préoccupa nos monarques, puisque ces dynasties purement bantu n'avaient pas ce Code ésotérique dont les Hamites seuls possédaient le secret.

Donc pour lui, l'inceste initial de Mututsi et de sa nièce serait une image de l'endogamie hamitique. On retrouve dans son ouvrage la bibliographie et l'argumentaire habituels de la thèse raciale opposant Hamites et Bantous. L'origine égyptienne des Hamites « au teint clair » est appuyée par des étymologies bricolées : de gutuukwa, « être riche », et de gutuuka, vieux mot censé être connu au Gisaka et au Buganda et qui signifierait « arriver de l'étranger », il fait dériver Tuutsi avec le double sens d'immigrant et de riche !

Cette extraversion des origines a rayonné dans toute la région, tant la fascination des ancêtres blancs pouvait valoriser ceux qui s'y rattachaient. Comme on l'a vu, cela a été la stratégie consciente de certains milieux dirigeants au Burundi. Le chef Baranyanka a entrepris méthodiquement dans les années 30 de rattacher son ancêtre Ntare à la dynastie du prestigieux Rwanda, c'est-à-dire du même coup à une ascendance tutsi, ce qui était contesté par d'autres traditions dans ce pays. Il a utilisé pour ce faire l'autorité des traditionnistes rwandais déjà écoutés par le Père Schumacher, celle aussi de l'abbé Kagame et enfin, grâce à un cousin séminariste, celle de l'évêque missionnaire, et ethno-historien à ses heures, Julien Gorju.

Ensuite les thèses de l'invasion hamitique se sont diffusées de plus en plus largement : le cliché de l'origine égyptienne des Tutsi, que nous avons rencontré dans la bouche d'un ancien notable de rang princier à Ijene (au nord du Burundi) à la fin des années 60, était devenu un slogan dans la bouche des bandes hutu lancées à la chasse aux Tutsi à la fin d'octobre 1993. Les Tutsi du Burundi se sont vus intimer l'ordre de « retourner en Misri » « l'Égypte) ou de périr. Au Rwanda, c'est en « Abyssinie » que de 1959 à 1994 on leur a conseillé de « rentrer »7 ».

Personnellement, je reconnais que J.-P. Chrétien est sans doute le meilleur spécialiste de la région des Grands-Lacs d'Afrique - et du Rwanda en particulier. Cependant, malgré son œuvre inestimable sur cette région du monde, malgré tout ce que les jeunes chercheurs et la communauté scientifique lui doivent en terme de contribution intellectuelle, je ne peux pas rester sans réagir suite à l'ensemble des critiques désastreuses de J.-P. Chrétien contre l’œuvre de A. Kagame - critiques ci-dessus résumées :


2. Les pseudos ethnies au Rwanda :
aliénation culturelle et mentale

Certes, comme chez n'importe quel chercheur - surtout en sciences humaines -, l’œuvre de A. Kagame est nécessairement marquée par son histoire personnelle. En effet, chez tous les chercheurs, la subjectivité influence d'une manière ou d'une autre le travail et le regard de l'auteur sur l'objet de sa réflexion.

Toutefois, l’œuvre considérable de A. Kagame ne peut pas être réduite à une quelconque volonté de sauvegarder la tradition au détriment de la rigueur scientifique :

Premièrement, comme je l'ai déjà indiqué dans ma thèse de Doctorat déjà citée, ce n'est pas A. Kagame ni les missionnaires qui auraient inventé de toutes pièces les termes de « Hutu », « Twa » et « Tutsi » au Rwanda. Bien avant l'ère coloniale, ces termes désignaient déjà des communautés ou groupes sociaux au Rwanda. Pour cela, le débat concernerait non pas lesdits termes en question mais plutôt le contenu qui leur a été attribué de manière abusive : là où l'administration coloniale a établi l'existence des « ethnies » et fabriqué la carte d'identité pour mieux distinguer l'appartenance de chaque Rwandais à tel ou tel groupe, il n'y avait que des classes sociales fondées sur des contrats d'obligations entre « seigneurs »-nobles Tutsi et « obligés »-roturiers Hutu et Twa. D'ailleurs, comme je l'ai démontré dans ma thèse de Doctorat, certains Rwandais pouvaient quitter telle ou telle classe sociale soit pour intégrer la classe des nobles, soit lors de la déchéance d'un sujet noble pour devenir membre des classes de roturiers.

Deuxièmement, J.-P. Chrétien ne peut pas objectivement remettre en cause l'argument de A. Kagame concernant les liens matrimoniaux entre les Hutu et les Tutsi d'une part, mais aussi, entre ces deux groupes sociaux et le groupe des Batwa. Même si, il est vrai, le mariage entre les Batwa et les autres groupes était et reste très rare même dans le Rwanda d'aujourd'hui. D'ailleurs, même après le génocide au Rwanda de 1994, dans les campagnes et dans les milieux de Rwandais qui n'appartiennent pas à des « cercles de pouvoir » ou d'idéologies politiques, les mariages continuent d'être célébrés sans se soucier de l'appartenance des uns et des autres à des pseudos ethnies.

Troisièmement, en plus des éléments anthropologiques et historiques qui ont été présentés par A. Kagame dans ses différents travaux de recherche sur le Rwanda - éléments dont j'ai présenté un résumé détaillé dans ma thèse de Doctorat, le problème qui nous intéresse n'est pas celui de nier ou d'affirmer que tel ou tel groupe social au Rwanda serait venu d'ailleurs dans le passé lointain. L'objet de préoccupation du peuple rwandais aujourd'hui, c'est celui de comprendre pourquoi ce mythe est devenu une base idéologique génocidaire.

Quatrièmement, il n'est pas interdit de formuler différentes hypothèses sur le Rwanda pré-colonial, voire même d'aller plus loin dans la discussion : il est possible que dans la préhistoire du Rwanda, les différents groupes sociaux du pays se soient installés en provenance d'autres régions d'Afrique. Ainsi, même s'il n'existe pas de preuves scientifiques pour le prouver de manière irréfutable, nous pouvons néanmoins reconnaître une réelle ressemblance morphologique entre certaines communautés ou lignages du Rwandais et certains groupes sociaux des pays limitrophes : en particulier au Burundi, en Ouganda et même un plus loin à l'est du continent. Pour cela, que les premiers anthropologues et historiens aient fait des rapprochements entre les Rwandais et leurs voisins du Nord et du Sud, au début du 20ème siècle, cela n'est pas de nature à choquer qui que ce soit.

Prenons l'exemple d'autres pays : en France, par exemple, il est historiquement reconnu que certains Français sont des descendants des Viking ; d'autres sont des descendants des Romains ; d'autres sont des descendants des Peuples Celtiques ; tandis que d'autres sont des descendants d'« autochtones » Gaulois. Il existe même des Français Noirs ! Le constat est simple : malgré ces différences identitaires d'ascendance, les Français ne se sont jamais entre-tués à cause des pseudos ethnies préhistoriques ! Pourtant, en France, le terme d'« ethnie » aurait plus de légitimité d'usage qu'au Rwanda.

Pour cela, au Rwanda, ce n'est pas tant l'origine mythique des uns et des autres qui serait à l'origine des violences génocidaires mais plutôt des problèmes liés à la volonté de s'emparer du pouvoir à tout prix ! C'est vrai, il a existé des campagnes idéologiques de propagandes génocidaires autour de la question des origines mythiques de tel ou tel groupe social au Rwanda. Mais, du point de vue scientifique, nous ne sommes pas obligés de croire ou de prendre au sérieux la folie de ceux qui utilisent tous les moyens pour prendre le peuple rwandais en otage !

Enfin, même si certaines théories racistes ont consisté à établir une pseudo descendance des Rwandais jusqu'aux ancêtres mythiques de Blancs, sur ce point précis, A. Kagame n'est pas responsable de cette aberration. Là-dessus, plusieurs observations sont à formuler :

- Je me permets de préciser que la source de A. Kagame, dans ses premiers travaux sur l'Histoire du Rwanda, n'est pas la prétendue « source » d'un Mututsi déchu qui aurait inspiré les premiers missionnaires - comme l'a affirmé J.-P. Chrétien dans son article précédemment cité.

D'abord, A. Kagame connaissait bien l'Histoire du Rwanda de par sa famille - selon les informations à notre disposition, sa famille appartiendrait à la noblesse des Tutsi de haut rang. Ensuite, l'une des sources « scientifiquement » établies de A. Kagame c'est le recueil de la mémoire historique des Abiru : en 1945, A. Kagame a obtenu l'autorisation spéciale du roi Mutara Rudahigwa pour recueillir et publier la mémoire de la dynastie monarchique - une véritable « Constitution » non-écrite : nous en avons une preuve irréfutable et un témoignage indépendant, de la part du chercheur L. De Heusch. Cette source est incontestablement fiable de par la rigueur scientifique de ce chercheur. Par ailleurs, l'ouvrage dans lequel la source a été publié date de 1982. Donc avant le génocide au Rwanda de 1994. Voici un bref aperçu du travail de recherche de L. De Heusch sur l'histoire du Rwanda ancien - aperçu que j'ai déjà publié dans mon ouvrage Communautarisme et autochtonie : Du cas du Rwanda à l'universel (2013) :

Selon L. De Heusch, dans l'histoire du Rwanda, le roi Ruganzu Ndori a introduit « pour la première fois la périodicité saisonnière dans le temps historico-mythique . On enregistre alors un phénomène remarquable. Le successeur du roi magicien et conquérant impose au déroulement historique un rythme cyclique de grande amplitude : ritualiste par excellence, Muyenzi (…) mûrit une réforme institutionnelle impressionnante »8.

L'auteur poursuit : « Jusqu'à présent l'histoire avait progressé de manière linéaire. Kigwa inaugure la série des rois « tombés du ciel », Gihanga celle des « rois de la ceinture », Bwimba celle des « rois historiques ». Chacun de ces souverains « tête de liste » apporte une pierre nouvelle à l'édifice symbolique de la royauté. Après la mort dramatique de Ruganzu Ndori, dernier souverain de la troisième série, son fils instaure l'histoire répétitive, le perpétuel recommencement d'une structure temporelle fixée une fois pour toutes par l'action magique du rituel. Ce projet, qui fut probablement inauguré au XVII siècle (chronologie Vansina), résistera aux guerres et aux troubles intérieurs provoqués par la résistance hutu, jusqu'en 1959-60. A cette époque une révolte paysanne de grande envergure condamne le dernier roi du Rwanda, Kigeli V, à l'exil et la monarchie à l'effondrement »9.

La suite des observations de L. De Heusch permet de comprendre, avec plus de précision, l'origine de la structure administrative actuelle du Rwanda et le caractère sacré du pouvoir :

« En prenant comme nom de règne Mutara, le fils de Ruganzu Ndori décide d'éliminer à l'avenir de l'onomastique royale le souvenir des rois qui connurent une fin tragique : Ruganzu et Ndahiro. Il ne restait plus dans la liste des « rois historiques » que Cyirima, Kigeri, Mibambwe et Yuhi (…). Ceux qui ont été conservés se succéderont désormais dans un ordre cyclique immuable : l'action de deux rois mystiques complétera celle de deux rois guerriers. Le cycle commence par un roi vacher qui porte en alternance le nom de Mutara et de Cyirima. Celui-ci se consacre principalement à la prospérité du bétail et à la fécondité. Deux rois voués aux activités militaires, Kigeri et Mibambwe, lui succèdent. Le cycle s'achève par un nouveau roi mystique, le roi du feu, Yuhi »10.

Ainsi, « en codifiant la succession des noms dynastiques et les fonctions spécifiques qui s'y attachent, Mutara Ier confère à la royauté sacrée une puissance mythique récurrente. Tout se passe comme si le rythme saisonnier que connote le règne de ses deux prédécesseurs se trouvait brusquement élargi à la dimension séculaire pour mieux assurer la maîtrise de la nature et des hommes »11.

Après avoir démontré la continuité du lien historique entre l'ancienne « succession linéaire » au trône et la nouvelle « dynastie cyclique », L. De Heusch propose une analyse approfondie des institutions politiques traditionnelles au Rwanda :

« On ne trouve jamais dans les descriptions minutieuses et sèches, presque maniaques, du Code ésotérique, de référence directe aux héros de l'histoire dynastique. Le secret qui entourait la transmission orale de cet imposant corpus avait été jalousement gardé jusqu'en 1945. C'est à cette époque que l'abbé Kagame obtint du roi Mutara III l'autorisation de recueillir la tradition orale de la bouche des Abiru. Kagame fut lui-même impressionné par l'incroyable profusion de détails technologiques, de gestes précis donnés sans commentaire, dans une forme littéraire rigoureuse, n'admettant aucun trou de mémoire. Dix Abiru déclamèrent les dix-huit « voies » de ce poème considérable comportant des milliers de versets. Tantôt ils les récitèrent « en chœur, telle une formule de prière », tantôt deux groupes se relayaient. Pour faciliter la dictée, les Abiru désignèrent trois d'entre eux, qui prirent la parole à tour de rôle. Si l'orateur commettait la moindre faute, ses collègues l'arrêtaient aussitôt et rectifiaient le passage »12.

Selon L. De Heusch, « l'Ubwiru exprime vigoureusement deux fonctions majeures de la royauté : le maintien de la fécondité et de la prospérité économique, d'une part, la conduite de la guerre, d'autre part. Mais on y trouve aussi évoquées à maintes reprises les autres fonctions royales (…) du tissu mythique. La divination par les entrailles des taurillons (…) est exercée à la cour par des spécialistes qui sont recrutés dans un sous-clan ega, les Kongori ; les acolytes qui procèdent à l'abattage des animaux et à la préparation du repas sacrificiel sont des Hutu qualifiés d'« inattaquables » parce qu'ils relèvent directement de l'autorité du roi. Celui-ci est intimement associé au sacrifice par sa salive. En diverses occasions, les tambours royaux étaient aspergés du sang des victimes. Cette fonction divinatoire témoigne de l'origine céleste de la dynastie. Le sacrifice de la personne royale (dont Bwimba fut l'initiateur) est évoqué dans le rituel d'intronisation, mais cette fonction ne sera pas assumée par le roi en personne ; un « libérateur » était désigné par les devins pour représenter le roi et se porter seul au-devant de l'ennemi lors d'une bataille décisive »13.

Il appert donc très clairement que A. Kagame n'a rien inventé de sa propre personne et que ses sources étaient légitimement qualifiées pour représenter la tradition orale concernant l'histoire et la culture du Rwanda.

Observations complémentaires

Si l'on considère les trois caractéristiques principales d'une « ethnie » - un territoire commun à ses membres, une langue et des traditions culturelles communes -, il y aurait beaucoup plus de raisons de parler de l'existence d'ethnies en France, en Belgique, en Espagne et dans différents autres pays d'Europe qu'au Rwanda ou au Burundi ! Cependant, chez les riches, on parle plutôt de « peuples ». Les ethnies, c'est une terminologie réservée aux pays pauvres !

Quant à l'affirmation selon laquelle les Rwandais Tutsi se seraient attribués des origines mythiques d'une descendance de chez les « Blancs », cela n'a aucun fondement historique. Au contraire, cette mythologie est directement liée aux considérations racistes des premiers explorateurs et colons européens qui se sont établis au Rwanda dès la fin du 19ème siècle :

En effet, lorsque les Rwandais ont aperçu pour la première fois des Blancs, ils les ont considérés comme un groupe appartenant à la famille des Arabes. Or, ces derniers avaient régulièrement essuyé des défaites chaque fois qu'ils avaient essayé d'entrer au Rwanda par la force. Finalement, depuis le 16ème siècle, des commerçants arabes venaient au Rwanda mais sur la pointe des pieds ! Dans leurs récits d'explorateurs, Stanley14 et Von Goëtsen15 ont rapporté les faits de l'esprit guerrier des Rwandais vis-à-vis des premiers « Blancs » et la peur des Arabes.

Ainsi, historiquement, ce sont plutôt des « Blancs » qui ont considéré que des « Noirs » - des Rwandais - ne seraient pas capables de créer des institutions d'un État organisé sans l'intervention des Occidentaux : de ce fait, les premiers Occidentaux de l'administration coloniale ont commencé à construire une histoire mythique fantaisiste pour expliquer l'origine des institutions étatiques modernes qu'ils venaient de découvrir au Rwanda. Malheureusement, l'affirmation selon laquelle « l'Homme Africain » ne serait pas encore « entré dans l'histoire » ne date pas d'hier ! Les racistes d'aujourd'hui ne font que répéter ce que leurs ascendants ont déjà théorisé dans le passé.

Pour toutes ces raisons, nous sommes en droit de dénoncer la campagne qui vise à faire « table rase » du passé historique du Rwanda - même si la critique constructive est toujours la bienvenue. Nous dénonçons toute volonté qui viserait à réduire en poussière l'héritage socioculturel qui constitue la mémoire et l'identité du peuple rwandais depuis les siècles. Car, vouloir faire croire que tout ce que les Rwandais avaient construit avant 1994 serait radicalement « mauvais », cela constitue une nouvelle idéologie très dangereuse qui pourrait nuire à notre peuple suite à une asphyxie socioculturelle.


3. Assassinats, dénigrement et ingratitude

Pendant le génocide au Rwanda de 1994, plusieurs enseignants et chercheurs rwandais furent massacrés, d'autres furent contraints à l'exil. En particulier, des milliers d'enseignants appartenant à la communauté des Tutsi furent massacrés partout au Rwanda. Dans plusieurs cas, ce sont des familles entières qui ont été exterminées.

Je me permets de rappeler que de son côté aussi, le Front Patriotique Rwandais a massacré des intellectuels, des enseignants, des étudiants, etc., pour les mêmes raisons d'appartenance à une communauté idéologique rivale.

Comme si tous ces crimes de masse ne suffisaient pas, aujourd'hui, la mémoire de ces hommes et femmes qui ont été victimes du génocide au Rwanda est régulièrement salie : tel enseignant ou tel chercheur aurait été un « ennemi infiltré » du Front Patriotique Rwandais, tel autre aurait été plutôt proche du pouvoir de J. Habyarimana, donc partisan de l'idéologie génocidaire ! Les attaques de cette nature visent à la fois des hommes et des femmes. J'ai même entendu des témoignages insultants contre un ancien enseignant-chercheur, tout simplement parce qu'il aurait été « ami » du feu président rwandais J. Habyarimana ! Je connais certains Occidentaux qui fréquentaient les milieux politiques au Rwanda : auraient-ils tous été jugés pour cela à leur retour en Europe ?

En parlant des enseignants, nous ne pouvons pas oublier d'innombrables victimes parmi les élèves du primaire, parmi les élèves du secondaire et parmi les étudiants de l'université.

Au sujet des enseignants qui ont été victimes du génocide au Rwanda, quelles que soient les différentes hypothèses que nous pourrions avancées, nous n'arriverons jamais à comprendre comment des parents, d'anciens élèves, des voisins, bref des personnes familières ont pu massacrer ceux qui avaient tant apporté au pays.


4CHRETIEN J.-P. et TRIAUD J.-L., Histoire d'Afrique : Les enjeux de mémoire, Karthala, Paris, 1999, pp. 281 - 320. Sur la place dans le Rwanda contemporain de cet « intellectuel organique » du modèle rwandais, voir Vidal C., 1991, pp. 45 - 61, cité in ibid.

5Kagame A., 1954, pp. 15 - 37, 46 - 51 et 55 - 56, cité in J.-P. CHRETIEN et J.-L. TRIAUD, Histoire d'Afrique : Les enjeux de mémoire , ibid.

6Par exemple D'Arianoff, 1952, p. 49, cité in J.-P. CHRETIEN et J.-L. TRIAUD, Histoire d'Afrique : Les enjeux de mémoire , ibid.

7 Thème central d'un célèbre discours du professeur (Léon ?) Antoine Mugesera, leader du parti de l'ancien président Habyarimana, tenu près de Gisenyi en novembre 1992, cité in J.-P. CHRETIEN et J.-L. TRIAUD, Histoire d'Afrique : Les enjeux de mémoire , ibid.

8DE HEUSCH L., Mythes et rites bantous II, Rois nés d'un cœur de vache, Paris, Gallimard, 1982.

9Ibid.

10Ibid., p. 114.

11Ibid.

12Ibid., pp. 116 - 117.

13Ibid., pp. 117 - 118.

14STANLEY H. M., A travers le continent mystérieux : l'Afrique, Grands voyageurs Stock +, 1980, pp. 117 - 118, in DELFORGE J., >Le Rwanda tel qu'ils l'ont vu, Paris, L’Harmattan, 2008.

15Von GÖTZEN, A travers l'Afrique, de l'est à l'ouest (1893 - 1894), extrait du livre Le tour du Monde, tome III, nouvelle série, 1° liv. N°1, 1897, pp. 15 - 20, in DELFORGE J., Le Rwanda tel qu'ils l'ont vu, op. cit., pp. 28 - 31.

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Déogratias SEBUNUMA : Psychologue clinicien - Auteur


Titulaire du Doctorat de "Recherche en psychopathologie fondamentale et psychanalyse".

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