|
|
RWANDA, 1910 - 1912 : L’INSURRECTION DES INSOUMIS1
Prélude du génocide de 1994 au Rwanda
« La révolte de Ndungutse »2 présente étrangement des ressemblances avec le génocide au Rwanda en 1994. Certes, aucun journaliste n’a couvert l’événement, aucune télévision n’a diffusé des images et les seules sources disponibles aujourd’hui sont les archives de l’administration coloniale et quelques archives des missions catholiques de l’époque. Cependant, la révolte fut suffisamment sanglante et populaire qu’elle aurait dû servir comme avertissement. Plus particulièrement, aujourd’hui, nous constatons que l’insurrection de 1912 partage plusieurs points communs avec le génocide de 1994 au Rwanda.
Pour situer le cadre de nos observations, nous faisons nôtre le mot d’introduction de J.-P. Chrétien à son article qui nous sert de référence :
« Notre but n'est pas d'établir ici la chronologie complète d'un événement, ni même d'en épuiser toutes les significations, mais de poser quelques problèmes en rapport avec un mouvement politico-religieux qui nous semble caractéristique de l'histoire des premiers contacts entre les sociétés africaines et les conquérants européens ».3 Selon J.-P. Chrétien, « l'administration coloniale allemande avait placé beaucoup d'espoir dans l'avenir des régions du nord-ouest de la Deutsch-Ostafrika, décrites à l'envi comme saines, fertiles, bien peuplés : de futurs greniers, de beaux pâturages d'altitude, des réservoirs de main-d'œuvre ! Ce secteur correspond alors aux trois résidences du Bukoba, de l'Urundi et du Ruanda, dont les frontières avec le Congo belge et l'Ouganda britannique n'ont été fixées définitivement qu'à l'issue de la conférence de Bruxelles de février-mai 1910 ».4 En effet, « la transformation en trois résidences des anciens districts militaires de Bukoba et d'Usumbura, décidée en 1906, révèle le trait spécifique de cette région : l'existence d'anciens royaumes, entre les lacs Victoria et Tanganyika, et les problèmes délicats d'encadrement administratif que cela pose. Ce Far West de l'Est africain allemand rassemblait, vu les densités, quelques 50 % du peuplement de l'ensemble de la colonie ». En plus des problèmes de « dispersion » des populations au niveau de l'habitat, il y avait aussi « l'existence de réseaux politiques et socioculturels extraordinairement complexes. Des hiérarchies savantes voyaient s'entrecroiser les rapports familiaux, les liens de clientèle fondés sur le bétail, les autorités sacrées et administrantes. Tout cela assurait la coexistence de populations d'origines différentes, de tradition « bantoue » (les Bahutu) ou de tradition « éthiopide » (les Batutsi), selon des rapports d'intensité et d'ancienneté très variés. En outre des souvenirs historiques se superposaient, les bouleversements des XVIe et XVIIe siècle ayant en quelque sorte donné plusieurs couches de constructions monarchiques. La personnalité de ces États interlacustres avait été préservée par un long isolement : aucun étranger ne mit en fait les pieds sur les collines du Rwanda, du Burundi ou du Nkole avant les années 1890. On voit l'intérêt que représente l'étude du contact entre ces sociétés originales et la pénétration européenne. Or une révolte est toujours un moment privilégié pour analyser, celui où l'on voit les réactions d'une population s'exprimer avec une particulière netteté ».5 La révolte de 1912 a eu lieu dans « la région que l'on peut désigner globalement sous le terme de Rukiga (…), le pays des montagnards Bakiga, à cheval sur le Rwanda et le Kigezi ougandais. (…) Il s'agit donc d'une région d'accès très difficile, très peuplée, disposant à la fois de terres riches, d'eau en abondance et de multiples lieux de refuge. Les premiers explorateurs à en approcher furent, vers le nord, Emin Pacha en 1891 et, vers le sud, Von Götzen en 1894. L'ignorance n'empêcha pas les diplomates européens de tracer des frontières à travers cette région en 1885 et en 1890 ! En fait les conflits qui éclatèrent entre Allemands, Anglais et Belges, dès qu'ils entreprirent de contrôler effectivement leurs possessions, occupèrent les dix premières années du XXe siècle. Les frontières ne furent définitivement marquées sur le terrain qu'en 1911 ».6 Après cette présentation historique très précieuse, l’auteur nous présente le personnage à l’origine de la révolte de 1912 au Rwanda. 1. Qui est Ndungutse ? Selon J.-P. Chrétien, Ndungutse est le fils de « Muhumuza ou Nyiragahumuza ». D'après le même auteur, « les deux sont connus aussi bien en Ouganda qu'au Rwanda ». Dès 1898, la mère de Ndungutse aurait été « signalée (…) par des officiers allemands Bethe et von Grawert. En 1903, la caravane des missionnaires venue de Bukoba qui allait fonder le poste de Rwaza, rendit visite (…) à la « cheffesse Muhumuza » : cette femme (…) se présentait comme une veuve du mwami du Rwanda Kigeri Rwabugiri, le grand roi mort en 1895. Elle se serait appelée Muserekande et c'est son fils Biregeya qui aurait dû régner sur le Rwanda : Mibambwe Rutarindwa (1895-96) est présenté dans ce récit comme un régent chargé de la transition et Yuhi Musinga (1896-1931) comme un usurpateur. Elle se serait enfuie au nord vers 1897 (…) pour y organiser une résistance. Pour les autorités il s'agissait seulement d'une agitatrice qui troublait les régions de Mpororo et du Ndorwa. (…) En octobre 1909, devant l'inquiétude de la cour de Musinga et avec l'aide de grands chefs (…), les Allemands l'arrêtèrent à Nyakitabire (près de Rutobo, au Mpororo allemand) et l'emmenèrent à Kigali, où son arrivée créa une certaine émotion. De là elle fut donc déportée (…) chez le roi Kahigi, au Kianja, c'est-à-dire dans la région de Bukoba (…) ».7 J.-P. Chrétien décrit alors la mère de Ndungutse à travers ses différentes zones d’influence : « En juillet 1911 on reparle d'elle. Elle s'enfuit au nord de la Kagera pour revenir dans sa région de Rutobo, qui est alors intégrée à l'Ouganda britannique, ce qui empêche la poursuite. Elle circule à travers le Ndorwa en direction du lac Bunyoni, prophétisant le retour d'un roi, annonçant qu'elle va retrouver un tambour royal (Mahinda ou Karinga) dans la grotte d'Ihanga, promettant des vaches à satiété. Elle est alors accompagnée de Ndungutse, un Mututsi présenté comme son fils mais né, celui-ci, d'une union avec le mwami Rutarindwa. Muhumuza serait donc la veuve de deux rois et la mère de deux prétendants au pouvoir. Elle est suivie d'une foule croissante, mais deux chefs récalcitrants font appel à l'aide des Anglais (…). Le capitaine Reid et ses auxiliaires baganda l'attaquent en septembre 1911 (…) : 50 de ses fidèles périssent, elle-même capturée et envoyée à Kampala où elle ne mourut qu'en 1945. Son fils Ndungutse hérite de ce courant : il réussit quant à lui à se réfugier à l'ouest du lac Bunyoni, puis, avec l'aide d'un chef allié à Muhumuza, le Mutwa Basebya, il s'installe à l'est du lac Bulera, dans les grands marais de la Rugezi, à un lieu dit Ngoma. Il est dès lors à la fois le successeur de sa « mère » Nyiramuhumuza et le précurseur de son « demi-frère » Biregeya ».8 Au début de l'année 1912, « Ndungutse, bénéficiant au Rwanda de sa double qualité de « fils » du roi Mibambwe et de « petit-fils » du roi Kigeli, se taille rapidement une grande popularité. Il gagne à lui toute la région située entre les volcans du Mulera et les grands « marais des Batwa », entre les lacs et les vallées de la Base et de la Cohoha (…). Il se fait construire un deuxième enclos à Ruserabwe, au sud-est du lac Luhondo. Ses bandes, composées initialement des Batwa de Basebya, des chasseurs et guerriers pygmoïdes qui terrorisaient leurs voisins de longue date, et grossies ensuite de rebelles bakiga, attaquèrent les enclos des opposants, y pillant le bétail et faisant fuir les grands chefs batutsi de la région. Il se mit à promettre à la population l'abolition des corvées agricoles (ubuhake) et rallia ainsi la masse des paysans bahutu. En fait il semble avoir rallié presque tous les notables autochtones, qu'ils fussent batwa, bahutu ou batutsi. Son pouvoir passait pour magique : on allait répétant que les balles des fusils se transformaient en eau devant ses guerriers. En janvier-février la région des lacs est donc en effervescence. En mars on voit le mouvement gagner en direction du lac Kivu à l'ouest et de la Nyabarongo au sud : le Nduga, cœur du royaume rwandais semble menacé. Les populations du Bushiru s'échauffent, le Bumbogo et le Buriza, à cinq heures de marche de Kigali, sont touchés. Le pouvoir de Musinga semble sérieusement compromis aux yeux des observateurs attentifs que sont les missionnaires de Rwaza. Musinga lui-même est très inquiet. C'est un véritable antiroi qui se dresse contre lui et dont le succès a gagné tout le Nord du pays comme un feu de brousse ».9 2. L’intervention militaire allemande Selon J.-P. Chrétien, « l'attitude des Allemands » aurait été décisive, mais elle resta un moment hésitante, au moins en apparence. L'Oberleutnant Gudowius qui assurait l'intérim de la Résidence en l'absence de Richard Kandt alors en congé, s'efforça d'abord de circonscrire l'agitation en défendant l'axe de circulation Kigali - Ruhengeri. Il envoya dès le 5 février une section de police créer trois postes complémentaires le long de cet axe, à Mugenda, Kibare (au sud de Ruserabwe) et Kiburuga, espérant freiner ainsi l'extension du mouvement vers le sud. Mais Ndungutse était habile : il ne manifesta aucune agressivité à l'égard des Européens, il établit des contacts avec la mission catholique de Rwaza et avec le poste de police de Kiburuga. Au début d'avril il livra même Lukara, un chef muhutu qui avait tué deux ans auparavant le père Loupias, un missionnaire français de Rwaza. Ses efforts étaient en fait condamnés : dès ce moment en effet l'expédition prévue contre lui depuis février était prête. Gudowius avait obtenu l'accord de Dar-es-Salaam, c'est-à-dire du gouverneur et du commandement suprême de la Schutztruppe pour l'Afrique orientale. Les forces de police de Kigali pouvaient donc compter sur l'appui de la 11e compagnie coloniale stationnée alors à Kisenyi. En outre Musinga avait accepté avec joie de fournir des troupes auxiliaires et les Ingabo (guerriers) de ses grands chefs Biganda, Sendashonga, Nshozamihigo, Rwidegembya, etc., étaient sur le pied de guerre ».10 Finalement, « une attaque-surprise des résidences de Ndungutse fut préparée. La région des lacs et de la Rugezi fut encerclée, une section de la 11e compagnie arrivant de l'ouest par Ruhengeri et les forces de police arrivant de Kigali en marches de nuit par Remera et Mugenda. Le kraal de Ngoma fut assailli le 11 avril et occupé après un bref mais sanglant assaut (…). On crut du côté allemand que Ndungutse y avait péri, alors qu'il avait réussi à s'enfuir. Les soldats de la 11e compagnie détruisirent de leur côté l'enclos de Ruserabwe. Les semaines qui suivirent furent employées à la pacification de toute la région du Nord : il y eut des combats près des lacs jusqu'au 16 avril et encore quelques accrochages au Bugarura en mai. Des réunions de chefs et de notables locaux furent organisées systématiquement, afin de les rappeler à l'obéissance à l'égard des chefs de Musinga. Une petite campagne se déroula au Bushiru du 23 au 19 avril. Entre temps, le 18 avril, le chef Lukara avait été solennellement pendu à Ruhengeri ».11 Le dernier chef de guerre Basebya, « qui avait réussi à échapper jusque-là à la répression, fut capturé grâce à un piège tendu par le grand chef Rwubusisi en accord avec Gudowius. Le kraal de Ngoma fut évacué afin d'y permettre une négociation entre ce chef et Basebya. Celui-ci y vint avec 100 hommes, mais Rwubusisi avait dissimulé parmi les cinq guerriers qui l'accompagnaient deux askaris armés de fusils. Basebya fut exécuté le 15 mai. Le 20 mai l'état de guerre pouvait officiellement cesser. Quant à Ndungutse, il fut arrêté par les Anglais en 1913 et envoyé à Jinja où il mourut de la variole en 1918. Mais les Bakiga restèrent agités des deux côtés de la frontière jusqu'aux années 1920 au moins.12Ce mouvement de rébellion a donc connu deux phases : une longue période de prophéties annonçant un nouveau règne pour le Rwanda et marquée par l'agitation entretenue à partir du Ndorwa par une « reine » en exil dont le fils reste invisible (Biregeya) ; puis une explosion brutale menée d'abord du côté ougandais puis du côté rwandais (…) par un héritier bien visible de cette « reine », Ndungutse, le précurseur. La répression alternée des Anglais et des Allemands vint à bout du mouvement sans bien le comprendre ».13 Dans la suite de sa réflexion, J.-P. Chrétien propose de « s'interroger » sur la « nature » de ce mouvement insurrectionnel des Bakiga au nord du Rwanda : « Pourquoi cette région-frontière est-elle la plus concernée ? Pourquoi Ndungutse rencontre-il un tel succès au Rwanda ? Pourquoi les Allemands ont-ils choisi le parti de Musinga ? Quelle est la part relative des traditions historiques précoloniales et de la réaction au colonialisme envahissant dans cette affaire ? »14 Toutes ces questions sont toujours d’actualité. Au-delà de la guerre civile de 1912, nous pourrions formuler les mêmes questions aujourd’hui au sujet du génocide de 1994 au Rwanda qui a concerné tout le pays. 3. « Une manifestation de l'esprit d'indépendance des Bakiga » selon J.-P. Chrétien. L'auteur précise que le « terme de Rukiga », dans son article qui nous sert de référence, désigne « l'ensemble montagneux situé entre les plateaux proches de la Kagera et la chaîne volcanique des Virunga [les « Bakiga » : habitants du Rukiga]. Il ne coïncide pas avec les frontières coloniales, puisqu'une partie est revenue au district ougandais du Kigezi et l'autre au Rwanda allemand. Cette région ne correspond pas non plus au début du XXe siècle à une structure politique africaine cohérente. Mais il y a de part et d'autre une population originale, dont la langue même a des traits spécifiques qui la différencient des langues voisines du Rwanda et du Nkole ».15 « Une société à tendance égalitaire : les lignages » Selon J.-P. Chrétien, « la société de cette région » a « un esprit rebelle bien connu » qui « n'est que le reflet d'une répulsion à l'égard des systèmes étatiques et des hiérarchies. Alors que le Rwanda central semble avoir été caractérisé par la construction de pyramides de type vassalique, on voit prédominer ici les processus horizontaux : les liens du sang ou du voisinage, les contrats conclus à égalité, les associations ou les fusions interlignagères. La réalité prédominante est celle des miryango, que l'on pourrait traduire par « lignages ». Ces groupements patrilinéaires sont restés beaucoup plus consistants qu'ailleurs au Rwanda et ils coïncident souvent avec des unités territoriales et avec des unités de commandement sous l'autorité de conseils d'anciens et de chefs de clan (abakungu). Les repères totémiques y sont restés très vivaces, la justice familiale et la vendetta y apparaissent comme les voies les plus efficaces dans le règlement des conflits. Les lignages sont eux-mêmes regroupés en ensembles plus larges, dispersés géographiquement, mais liés par des usages communs, des rites de purifications ou d'amitié, des alliances fondées sur des serments. Ces sortes de clans sont justement appelés endahiro [« indahiro »] par les Bakiga, c'est-à-dire des « alliances jurées ». Un même endahiro peut donc rassembler des familles d'origines variées, à la manière de l'ubwoko rwandais regroupant des lignages hutu, twa et tutsi et particulièrement vivace dans ces régions septentrionales du pays. Par exemple un même nom de clan, comme celui des Basinga, très influents dans ces contrées, recouvre tels lignages hutu de la région de Rwaza, tels lignages tutsi du Bugoyi et le lignage twa de Basebya. Le visage du clan peut donc varier selon l'histoire de chaque région : ainsi les Basinga Batutsi du Bugoyi sont peut-être des Bahutu « tutsisés ». D’après J.-P. Chrétien, « le peuplement de ces montagnes est caractérisé en outre par son ancienneté. La très grande majorité des habitants sont des Bahutu, mais ils côtoient des Batwa et des Batutsi eux-mêmes autochtones (installés au moins avant le XVIe siècle). Les différentes vagues de populations se sont agglomérées par le jeu du voisinage, des mariages, des fraternités du sang, des liaisons à plaisanterie, des accords politiques restreints établis sur des bases lignagères et religieuses. Les bahinza du Bushiru passaient notamment pour des faiseurs de pluie. Ces différents facteurs avaient sans doute favorisé la naissance des endahiro. C'est dans ce contexte qu'il convient de situer l'esprit de solidarité et d'indépendance qui anime ces populations du Nord face aux hiérarchies de type féodal instaurées par la conquête rwandaise d'après le XIIe siècle ».16 L'auteur cite alors une source d'autorité : Pour souligner le fait que « l'indépendance des Bakiga (au sens large) » à l'égard de la cour de Musinga était une réalité bien avant l’ère coloniale, J.-P. Chrétien cite le Résident Allemand R. Kandt : « Eux, qui étaient habitués à partager soucis et joies avec leur chef de village, un homme de leur sang, qui étaient habitués à se priver avec lui en période de famine et à faire bombance avec lui en période d'abondance, à se conduire avec lui en hommes libres inter pares et à voir en lui le conseiller, le juge et le guide tout désigné, devaient maintenant exécuter des corvées pour un sultan17 établi dans une lointaine résidence, qui les confiait en priorité aujourd'hui à tel chef, demain à tel autre. Ces chefs, créatures du caprice royal, mais étrangers à leurs sujets par leur origine et par leurs mœurs, préféraient pour la plupart rester toute l'année à la Cour et n'apparaître chez eux que lorsque les récoltes étaient mûres, pour exiger de façon arrogante les taxes dues par ces barbares qui leur déplaisaient. Face à une telle exigence, devaient-ils se plier, s'ils étaient des hommes libres ? Ils étaient contraints de s'y plier tant que des sultans belliqueux comme Rwogera et Luabugiri18 ne craignaient pas de les poursuivre en personne dans les vallées les plus reculées des montagnes de la crête19 et de briser l'insolence des rebelles. Mais dès que cette pression diminua, sans que les causes de leur indocilité fussent diminuées, la résistance passive commença à s'exercer encore plus vigoureusement et, sous le pouvoir du sultan actuel (…) à devenir chronique ».20 4. « La richesse des traditions historiques » des Bakiga « Malgré cette allure anarchique, la région n'est pas marginale par rapport à l'histoire des royaumes des Grands-Lacs. Au contraire beaucoup de choses s'y sont nouées et s'y sont dénouées. Cette zone périphérique apparaît en un sens comme un conservatoire de traditions, plus ou moins recouvertes par les effets des mutations intervenues entre le XVIe et le XVIIIe siècle (…) et par ceux de la grande expansion rwandaise des XVIIIe et XIXe siècle. Celle-ci a brisé, en s'exerçant vers le sud, l'est et le nord, les anciens royaumes du Burera, du Gisaka et du Mpororo-Ndorwa. C'est ce dernier royaume qui nous intéresse. Cet ancien État se situait au nord-ouest de la Kagera, englobant à la fois les collines du Mpororo proprement dit (le pays des Bahororo) et les montagnes situées à l'ouest, c'est-à-dire au moins une partie de notre Rukiga. Cette partie montagneuse du royaume lui donne son autre nom, c'est-à-dire le Ndorwa, le pays du tambour Murorwa, le cœur magique du royaume, puisque le roi, de la dynastie des Bashambo, y était intronisé au moment de la nouvelle lune à l'issue d'une traversée du lac Bunyoni. Le Ndorwa, intégré au Mpororo, est donc l'expression étatique du Rukiga ancien, même si cette structuration fut provisoire et sans doute incomplète. L'apogée du royaume se situe au XVIIIe siècle. Mais, après la mort du grand roi Gahaya, il connaît à la fin de ce même siècle une désintégration rapide qui est exploitée par ses puissants voisins, le Rwanda et le Nkole. La dynastie dut se réfugier au nord, vers le lac Édouard. Une nouvelle tentative d'unification sous les Bashambo échoua au début du XIXe siècle. Les Bakiga retrouvèrent ainsi leur autonomie et le pays se morcela de nouveau. Vers la fin du XIXe siècle Kigeri Rwabugiri multiplia les expéditions dans tout l'ancien royaume, menaçant le Nkole lui-même, mais le souverain du tambour royal du Ndorwa demeura (…) ».21 En plus de cette unité territoriale de jadis, selon J.-P. Chrétien, « ces régions septentrionales sont aussi dépositaires de nombreuses traditions relatives aux origines du Rwanda. Des légendes concernant Kigwa, Gihanga, Ruganzu y sont (…) rattachées. Des familles de ritualistes y ont leurs centres. On peut y relever toute une série de « lieux saints » (…). On retrouve dans ces parages le même phénomène que sur les frontières de tous les anciens royaumes. Ceux-ci ont laissé en legs des souvenirs de valeur sacrée. Tout ce qui vient d'eux apparaît comme mystérieux et prestigieux, comme redoutable aussi. Ce sont des forces que la monarchie rwandaise tient à contrôler, car elles pourraient se retourner contre elle. On comprend que Ndungutse ait entrepris de les détourner à son profit. Le plus bel exemple de la capacité de ces régions à mobiliser des forces sacrées au service d'une action politique est fourni par le mouvement de Nyabingi. Cette héroïne divine est un personnage protéiforme dont le mythe semble s'être diffusé des pays de l'est (Gisaka, Karagwe) à ceux du nord (Ndorwa). Selon les cas elle est présentée sous les traits d'une princesse du Ndorwa victime de la jalousie de son mari, le roi Ruhinda du Karagwe, ou de la malédiction d'un roi du Ndorwa (Gahaya ou Murari) ou encore d'une intrigue de cour menée par les Batutsi Bagina. Parfois elle est décrite comme une servante de cette cour. En tout cas son culte est demeuré, car elle a reçu la possibilité de se réincarner en possédant ses fidèles, les Bagirwa, de la même façon que Ryangombe ou que Kiranga au Rwanda et au Burundi ».22 5. « Une région de rebelles » Selon J.-P. Chrétien, « cette réputation » lui a été « faite d'abord par les chefs rwandais sensés la contrôler depuis le début du XIXe siècle, puis par les occupants européens. Les premières expéditions rwandaises dans cette direction remontaient au XVIIIe siècle, sous les rois Cyilima Rujugira et Kigeri Ndabarasa. Mais elles étaient encore nécessaires sous Kigeri Rwabugiri (…). La conquête s'accompagnait de l'immigration de nouveaux lignages tutsi, de l'assimilation de certains lignages hutu (les Basinga Bagwabiro au Bugoyi par exemple) et l'installation de grands chefs d'armée chargés de contrôler ces marches frontalières. Mais ces nouvelles autorités ne pouvaient exiger de redevances régulières et encore moins de corvées. Les chefs locaux restaient les chefs de lignage (abakungu) ou les chef-mages (abahinza). Il est significatif que le terme de bahinza de même que celui de bagome (désignant aussi de petits chefs autochtones) aient fini par prendre dans le kinyarwanda officiel le sens de « rebelles ».23 Pour illustrer son propos, au sujet du caractère « rebelle » des Bakiga, l'auteur présente « une liste simplifiée » des « incidents intervenus dans la région avec la mission de Rwaza » : - « Entre 1904 et 1906 les missionnaires de Rwaza et leurs gens sont attaqués à plusieurs reprises. - Au début de 1905 le géomètre belge Laurent, travaillant pour une commission frontalière, est attaqué au sud de Rwaza. - En 1906 de nouveaux troubles éclatent au Bugarura. - En 1907 la caravane du conseiller du gouvernement von Gunzert est attaquée, un askari est tué. - En 1908 des marchands et le géologue Kirschstein sont attaqués par le chef Lukara. Dans ce cas et dans le précédent les Batwa ont joué un certain rôle. - En 1909 l'insécurité ajoutée à la proximité de la frontière amène la fondation du poste de Ruhengeri. - En 1910 une certaine agitation règne du côté britannique. En avril le P. Loupias est assassiné près de Rwaza. Le chef Lukara qui semble responsable du meurtre disparaît et devient insaisissable. En décembre un askari est tué à Kiburuga. - En 1912 deux askaris sont tués dans une île du lac Bulera, chez le chef Banzi (fin février). Et d'une affaire à l'autre on retrouve toujours les mêmes noms : le chef Ngomayombi au Bugoyi, qui fut exécuté en 1910 ; Nyamakwa et Rwamiheto au Bushiru ; Ntibakunze, Biraboneye et leurs parents au Mulera. Certains méritent ici une mention spéciale : le Muhutu Lukara et les Batwa Basebya et Ngurube ».24 Le « rebelle » emblématique en chef, Lukara « Lukara, petit chef muhutu du Mulera prit figure de symbole. Ce personnage de haute taille, au tempérament vif et au caractère fier, possédait plus de 1.500 vaches et exerçait une influence énorme à l'ouest des lacs. Sa famille avait cruellement souffert des intrusions étrangères : son grand-père Segitonde avait été supplicié sous Rwabugiri (les pieds coupés, il avait été placé sur une fourmilière), son père Bishingwe avait été abattu par un soldat de l'État du Congo à la fin du XIXe siècle. Jusque vers 1906 il avait fréquenté la Cour de Musinga, mais, d'esprit indépendant, il ne se sentait à l'aise que chez lui, dans « son Nyanza » comme il disait, comparant ainsi son enclos à celui de Musinga ! Au Mulera on jurait par lui, comme s'il était le roi. Il se refusa à rendre visite la mission de Rwaza durant un an et ensuite il ne cessa de lui causer des ennuis. Une vendetta locale compliquée d'un conflit avec Musinga provoqua le meurtre du supérieur de la mission, le P. Loupias, le 1er avril 1910. Ensuite Lukara, considéré comme le principal meurtrier, disparut, exploitant en virtuose la diversité des autorités dans cette région de frontières coloniales et bénéficiant des ressources de la nature : marais, lacs, forêts, grottes des plateaux volcaniques. Il avait des amis et des clients (abagaragu) partout, des parents par alliance (beaux-pères et beaux-frères) aussi bien au Congo et en Ouganda qu'au Rwanda. Bref, le meurtre du P. Loupias et cette disparition mystérieuse ne firent qu'accroître sa renommée : un chef insoumis du Bugoyi aurait souhaité utiliser sa lance considérée comme presque magique, on racontait que les fusils ne donnaient que la fumée contre lui. Très vite en 1912 un de ses clients, un certain Nirinkweya, est au camp de Ndungutse et assure la liaison avec les rebelles ».25 Mais, les rebelles, ce sont aussi des Batwa du Nord D’après J.-P. Chrétien, « les chefs batwa Basebya et Ngurube terrorisaient » eux aussi « la région depuis quelque dix ans. Les Batwa, qui constituent dans les pays interlacustres une minorité spécialisée dans la chasse et la poterie, étaient dans cette région de grands chasseurs et de grands brigands. On disait qu'ils « trayaient la forêt ». Selon l’auteur, les Batwa « s'étaient surtout développés depuis la mort de Kigeri : installés dans les grands marais de la Rugezi, ils avaient, à la manière zoulou, créé autour de ce repaire une zone dévastée de deux jours de marche, qui assurait leur impunité. De là ils rayonnaient au Rwanda et en Ouganda, multipliant les razzias, les attaques-surprises de nuit, faisant fuir les agriculteurs bahutu. (…) Dès 1911 au moins, Basebya est associé à Muhumuza et intervient pour elle dans la région du lac Bunyoni. Un frère de Basebya est arrêté par les Anglais à l'issue du combat d'Ikumba et livré aux Allemands à la fin de 1911. Ceux-ci n'arrêtaient pas de se plaindre de ces chefs batwa et ils ne furent pas étonnés de les retrouver avec Ndungutse ».26 J.-P. Chrétien souligne alors un point très intéressant pour nous aujourd’hui : « (…) en fait les soutiens de Ndungutse étaient hétérogènes. Les Bahutu et les Batwa se détestaient, mis à part le cas des Bahutu ou des Bakiga hors-la-loi qui trouvaient refuge dans les marais de la Rugezi. Selon les missionnaires de Rwaza, les Bahutu qui allaient acclamer Ndungutse étaient ensuite pillés par les bandes de Batwa qui le suivaient, mais comptaient bien que ceux-ci seraient ensuite éliminés. Les Bahutu étaient eux-mêmes divisés par des querelles personnelles ou lignagères : Lukara s'était disputé avec son parent Sebuyange, les Bazigaba étaient les rivaux des Basigi, etc. Quant aux Batutsi présents dans la région, leur rôle fut souvent très ambigu. En 1904 les missionnaires affirmaient que certains d'entre eux étaient responsables des agressions qu'ils subissaient. Basebya était client du mutware mututsi Mihayo, et ami du petit chef mututsi Minani, complice du meurtre d'un askari en 1906, et il aurait été, avant l'affaire de Ndungutse, incité par ces chefs eux-mêmes à terroriser le pays dans l'intérêt des gens de Musinga ! Ce qui ressort des descriptions de l'époque, c'est le caractère très général du soutien de la région pour Ndungutse ».27 Selon J.-P. Chrétien, « Gudowius écrit dans le rapport annuel de 1911-1912 », à propos de Ndungutse, que « ses partisans se composaient essentiellement de grands notables Wahutu mais aussi d'innombrables Watussi. » Et il répète dans un rapport du 1er juin 1912 : « Il réussit à faire reconnaître la justesse de ses prétentions dans les cercles les plus larges des Wahutu, mais aussi des Watussi. D'innombrables Watussi se joignirent à lui ou entrèrent secrètement en relation avec lui ». Quant à l'appui des Batwa il se lit dans le fait que l'enclos de Ngoma coïncidait avec une résidence de Basebya lui-même. En fait Ndungutse remporte un plein succès auprès des populations enracinées dans la région, où les éléments rebelles sont légion. Les conditions naturelles et historiques font de cette zone un foyer d'insoumission permanent. On a vu ce que Richard Kandt écrivait en 1910. Dès 1907 le capitaine von Grawert notait que le Ndorwa risquait de « constituer un point de rassemblement des éléments mécontents du Rwanda ». Et Gudowius concluait en 1912 : « les indociles et violents Bakiga exploitent la situation ».28 6. « Une crise de la monarchie rwandaise » J.-P. Chrétien rappelle « les conditions de l'avènement de Yuhi Musinga » : « Kigeri Rwabugiri mourut en 1895 au cours d'une expédition menée contre le Bushi, à l'ouest du lac Kivu. Il avait choisi comme successeur Rutarindwa qui fut intronisé sous le nom de Mibambwe, bien qu'il ait perdu sa mère (du lignage des Bakono). C'est une autre veuve de Kigeri, Kanjogera (des Bega) qui fut désignée pour jouer le rôle de « reine mère », indispensable selon la tradition monarchique rwandaise. En 1896 une expédition envoyée par le nouveau roi vers le sud du lac Kivu pour s'opposer à l'intrusion du lieutenant belge Sandrart subit une défaite catastrophique à Ishangi. Cet échec des lances devant les armes à feu ne fit pas peu pour déconsidérer Mibambwe et c'est peu après qu'un complot fut monté contre lui par Kanjogera, aidée de son frère Kabare, d'autres chefs bega et aussi de Batsobe, un lignage où se recrutaient les principaux ritualistes de la Cour. Le jeune roi, isolé et assailli à Rucuncu en 1896, se donna la mort en mettant le feu à sa case. Tous ses parents, notamment ses frères, furent massacrés ou exilés dans les semaines et les mois qui suivirent. C'était le triomphe des Bega, du groupe de Kanjogera et de son fils Musinga, de Kabare, de chefs comme Rwidegembya, etc. Tous les bons postes leur furent confiés, à eux et à leurs alliés Batsobe (…) ».29 Ici, l’auteur met le doigt sur le problème du pouvoir qui est au centre des conflits dès la fin du 19ème siècle au Rwanda : « Le coup d'État de Rucuncu était la tare originelle qui fonda l'impopularité de Musinga. Le régicide et la disparition de Kalinga, le grand tambour dynastique, dans l'incendie de la case de Mibambwe étaient lourds à porter, malgré la phrase cynique qu'aurait alors prononcée Kabare : « Il nous reste un roi, le tambour n'est qu'un arbre ! » On ajoutait que Musinga avait fréquenté son père, contrairement aux usages requis pour l'héritier au trône, qu'il avait été initié au Kubandwa (le culte de Ryangombe), qu'il était le mwami des Bega plus que du Rwanda. En outre le rituel voulait que les rois Yuhi ne franchissent pas la Nyabarongo, si bien que Yuhi Musinga restait dans le Nduga alors que ses prédécesseurs circulaient dans tout le pays. La Cour constituait donc un milieu fermé dominé par Kabare jusqu'à sa mort en 1911. Le chef du poste de Kisenyi, von Sparr, notait très justement la différence entre le style de gouvernement de Rwabugiri et celui de Musinga ». Selon ce chef du poste de Kisenyi cité par J.-P. Chrétien, « Musinga ne jouit pas, au contraire de son père Luabugiri, d'une grande faveur auprès du peuple. Luabugiri avait toujours une oreille attentive aux plaintes de ses sujets et il réglait toutes choses personnellement avec une grande équité ; - même un non-Tutsi pouvait y trouver son droit -, tandis que cela ne doit pas être le cas avec l’actuel sultan. Musinga est d'ailleurs personnellement peu connu, car il s'isole beaucoup et ne quitte pas sa résidence de Nyanza. D'après une conviction solide dans le pays, il doit mourir s'il traverse un fleuve. J'ai souvent observé que l'influence de Musinga n'était pas absolue dans le pays, elle est en tout cas égale à zéro dans les régions frontalières du nord ».30 7. « La politique de Ndungutse » J.-P. Chrétien va droit au but et résume le contenu de la politique du chef rebelle : « Elle correspond à la contestation du pouvoir de Musinga qui est sa raison d'être. Ndungutse est d'abord le vengeur de Rutarindwa. Il attaque donc les enclos des Bega et des Batsobe, les complices de Rucuncu. Près de Rulindo vivait un Mutsobe nommé Murangira qui aurait donné le coup de grâce à Mibambwe en 1896 ; tout son lignage est chassé de la région. Mais, toujours près de Rulindo, on constate que Ndungutse fait respecter les enclos des Baha et des Banyiginya, c'est-à-dire respectivement des familles tutsi de sa mère et de son père. Il met en fuite les chefs batutsi nommés par Musinga. Les missionnaires de Rwaza constatent le départ des Ruhanga, Nyirimbirima, Rwakitare, etc. Ces deux derniers sont d'ailleurs attaqués en route par les fabriquants de tambours du Bukonya (…). Les chefs bahutu et les gens du Mulera et des régions voisines désertent les chefs batutsi qui leur avaient été imposés. Le principal adversaire du mouvement dans ces parages est le chef mwega Rwubukwisi qui était en principe le suzerain de Basebya. Les promesses de Ndungutse sont révolutionnaires. Il promet la suppression des corvées agricoles sur les terres du roi ou des chefs, c'est-à-dire de l'ubuhake. Gudowius notait »,31 selon J.-C. Chrétien : « Il gagne les Wahutu surtout en leur promettant qu'ils n'auraient pas à effectuer de travaux agricoles pour les Watussi s'ils n'avaient pas reçu de la personne concernée une vache en fief. L'idée du nouveau sultan, avec sa réforme sociale des corvées agricoles intelligemment calculée, est très séduisante et agit efficacement ». Selon le même observateur un bruit courait au Bushiru : « Il n'est plus nécessaire maintenant de travailler pour les Européens et pour Musinga ». J.-P. Chrétien cite une autre source, celle du P. Dufays, en ce qui concerne « le succès de Ndungutse » qui fut immédiat : « Tout le royaume restait attaché au roi détrôné ; d'autant plus que les réformes des Bega avaient exaspéré les tenants de l'ancien régime en les grevant de prestations et d'impôts inconnus sous Lwabugiri. Et quand ce nom de Buregeya fut prononcé de nouveau, et quand le prétendant fit sa première proclamation au pays, tout le Rwanda sursauta. Sa cause était gagnée : grands chefs et petits Bahutu, tous étaient pour lui. Toutes les provinces, du nord jusqu'au cœur du Rwanda, passèrent sous sa domination sans coup férir ». Ainsi, « Ndungutse s'appuyait sur un courant d'opinions plus encore que sur les arcs et les lances de ses guerriers batwa. Mais la révolution qu'il annonce est en fait un retour à la tradition, c'est-à-dire à une monarchie plus respectueuse des contrats et des groupements humains naturels, moins « territoriale » et moins exigeante. C'est à une restauration qu'il est fait appel contre les « réformes » de type bureaucratique des Bega, contre le mélange de népotisme et de rigidité qui semblait caractériser le gouvernement de Musinga. De ce point de vue Ndungutse avait intérêt à se faire le porte-parole de Biregeya, en tant que celui-ci apparaissait comme le successeur désigné de Kigeri Rwabugiri. Or ce dernier était idéalisé, il avait été accueilli avec égards dans le nord du pays, comme un conquérant respectable et non comme un tyran. Basebya se flattait d'avoir eu alors un patron digne de lui. Ces gens ne vivaient pas une révolte, mais, à leurs yeux, une quête de l'équilibre perdu, un effort de « retour à la normale ». L’observation de J.-P. Chrétien qui suit expliquerait en partie la manière dont les nouvelles crises institutionnelles au Rwanda se sont terminées au 20ème siècle : « Outre ce traditionalisme militant, ce qui caractérise le mouvement, c'est son aspect irrationnel, la contagion pacifique qui gagne rapidement tout le nord du pays, le refus de réfléchir aux obstacles ».32 Le même aspect irrationnel et la « contagion » qui gagne rapidement tout le pays seront, entre autres, des caractéristiques principales du génocide de 1994 au Rwanda. J.-P. Chrétien résume : « Nous sommes vraiment en présence d'un mouvement de type messianique. Un malaise général, des rumeurs irrationnelles, l'attente joyeuse d'un renouveau, la cristallisation de tous les espoirs sur un homme débouchent sur une explosion brutale. Des enclos flambent, mais c'est autant une fête qu'une révolte. Il n'est pas étonnant que le Nord, riche de ses traditions de contestation du pouvoir, ait été le foyer initial du mouvement, mais ce qui est visé au premier chef, c'est le gouvernement arbitraire de Musinga. C'est la monarchie rwandaise elle-même qui est mise en cause ».33 8. Une « conjoncture coloniale et ses responsabilités dans la crise » Il est indéniable que sans l’avènement de l’ère coloniale, le mouvement de rébellion au nord du Rwanda n’aurait pas eu lieu. C’est en effet la mise sous tutelle du roi qui a permis aux populations locales de se sentir à nouveau « indépendantes » - comme c’était le cas jadis avant la conquête de leur territoire par les monarques rwandais. « La pression européenne sur la société rwandaise » Selon J.-P. Chrétien, « les effets de la mise en place du système colonial commencent à se faire sentir. Il faut se rappeler en effet que le contact est récent dans ce pays. Il ne remonte qu'au passage de l'expédition de Von Götzen en 1894. A vrai dire les premières expériences ont été rudes. La chute de Rutarindwa est manifestement liée à la déroute d'Ishangi. (…) Après ce sacrifice, la situation dut néanmoins être envisagée de façon plus réaliste. Le nouveau souverain, Musinga, se présenta aux Allemands au moins à partir de 1900 et il dut tenir de plus en plus compte de cette nouvelle force. La présence européenne prit trois formes : les caravanes de marchands, les expéditions militaires, les missions chrétiennes. Pour les marchands venus de Bukoba, ces régions montagneuses représentaient à la fois une route vers le lac Kivu et l'est du Congo, une zone longtemps fermée à pénétrer économiquement et des populations ignorantes » à exploiter. On vit donc au début du XXe siècle des caravanes non seulement traverser la région, mais y acheter du bétail ou des peaux à des prix dérisoires, vivre sur le pays, piller les récalcitrants, etc. De nombreux incidents éclatèrent à ce sujet en 1904 - 1905. Ces marchands étaient en général des Asiatiques ou des Swahili, mais aussi parfois des Européens. (…) L'agitation suscitée par ces abus amena les autorités allemandes à sévir. Mais combien d'autres exactions passèrent inaperçues ? Les caravanes gouvernementales se distinguaient aussi par des abus commis par les auxiliaires africains, askaris (soldats), interprètes, guides, etc., venus en général de l'est et dont la plupart étaient swahili, c'est-à-dire étrangers au Rwanda, parlant le kiswahili et plus ou moins islamisés. L'assassinat d'un askari en décembre 1910 entraîna une répression qui coûta aux gens de Kiburuga 65 morts, sans compter les blessés et le bétail confisqué. Or on s'aperçut ensuite que cet askari avait violé une fille de la région, ce qui avait justifié la vendetta. Le résident Kandt pouvait commenter ainsi l'affaire : « ces gens du Nord s'entêtent à se faire justice eux-mêmes, mais on aura du mal à « civiliser » avec ces askaris ! »34 Le problème des frontières « (…) Ces régions furent l'objet d'une activité militaire croissante à partir de 1908 en fonction des problèmes de règlement frontalier (…). La frontière de Rusizi et du Kivu était alors pratiquement fixée, mais il restait à trancher le sort du « Mfumbiro ». En novembre 1908 l'expédition belge du commandant Derche atteignit le lac Bulera, elle se retira finalement et un compromis germano-belge fut conclu. Puis les Allemands s'entendirent avec les Anglais et ceux-ci organisèrent une expédition en direction du lac Kivu, occupant le Bufumbira en juin 1909. Cette initiative entraîna des réactions en chaîne : réactions belges, arrivées de renforts allemands d'Usumbura et même de Dar-es-Salaam. La conférence de Bruxelles de 1910 régla la question par un jeu de compensations. Les Allemands reçurent la ligne des volcans jusqu'au lac Kivu, mais ils renoncèrent à l'île d'Idjwi (dans le lac Kivu) et au Mpororo (le pays de Muhumuza). Ce qui d'ailleurs mécontenta Musinga qui y vit une amputation de son royaume. Tout cela fit que le Rukiga, région écartée et « primitive », se trouva soudain au cœur d'une rivalité coloniale et sur un axe de circulation entre le lac Victoria d'une part et les lac Kivu et Édouard de l'autre. Le choc en fut d'autant plus brutal ».35 L’action des missionnaires Historiquement, « parallèlement à ces développements politiques, les missionnaires catholiques de la société des Pères Blancs fondèrent trois missions au nord du Rwanda : Nyundo dès 1901, Rwaza en 1903 et Rulindo en 1909. Ces établissements religieux représentaient pour la population environnante des obligations nouvelles d'ordre matériel ». J.-P. Chrétien cite le P. Dufays, un des fondateurs de Rwaza, selon lequel « la région ne connaissait pas de corvées dues aux chefs (ubuletwa), le travail salarié y était également ignoré (…) ». D'autre part, poursuit J.-P. Chrétien, « les missions furent entraînées plus ou moins de bon gré à intervenir dans la vie politique africaine. Les autorités allemandes leur en firent d'ailleurs grief à plusieurs reprises. Les résidents Von Grawert et Kandt leur reprochèrent de critiquer de façon parfois imprudente la politique allemande, de dénigrer des chefs batutsi, de soustraire des gens à la justice coutumière, d'agir en croisés plus qu'en évangélisateurs. Richard Kandt notamment se plaignit de l'exemple donné de ce point de vue par le P. Brard (un des pionniers du christianisme au Rwanda) et de la ligne choisie par le vicaire apostolique, Mgr Hirth. Il déplora aussi le fait que les missions n'hésitaient pas à s'entendre même avec des chefs rebelles. De fait les rapports de Rwaza avec Basebya par exemple furent souvent amicaux : le P. Dufays lui rendit visite, Basebya offrit une vache lors de la fondation de la mission de Rulindo. On allait acheter des vivres au Bushiru en période de disette en s'entendant avec des bahinza plus ou moins rebelles. Les exemples de cette politique contradictoire et indépendante des missions ne manqueraient pas (…) ».36 Le pouvoir des chefs Hutu locaux Selon J.-P. Chrétien, lors de l’arrivée des missionnaires à Rwaza en 1903, « le pouvoir royal y était presque inexistant. Le chef Nshozamihigo, responsable de la région, ne s'y montrait jamais ; son sous-chef Ruhanga y était sans influence. Les maîtres étaient les petits chefs bahutu. A peine la mission était-elle créée que les Pères virent arriver un délégué mututsi de Musinga, un certain Gakwande, qui entreprit de les mettre de son côté. « Nous ne pouvions lui refuser notre appui », écrit le P. Dufays. C'est ainsi que Gakwande rusa pour les amener à être présents lors d'un raid contre le chef muhutu Ntibakunze en 1904. On comprend que celui-ci et d'autres chefs du Mulera, témoins de ce genre de situation, aient vu dans la mission une alliée des pouvoirs officiels, rwandais et allemand. L'affaire Loupias est des plus révélatrices de cette compromission ».37 La mort du Révérend P. Loupias D’après le récit des faits de J.-P. Chrétien, le P. Loupias « joua à l'arbitre entre Lukara et son frère Sebuyange qui se disputaient. Il leur conseilla en 1909 de s'en remettre à la justice du mwami. Sebuyange alla à Nyanza et à son retour il était accompagné d'un arbitre envoyé par Musinga. Celui-ci invita Loupias à assister à la palabre qui devait se dérouler le 1er avril 1910. Chaque camp s'y présenta en armes. Le délégué de Musinga y déclara Sebuyange indépendant de son frère. Celui-ci était évidemment furieux. Là-dessus le vieux sous-chef Ruhanga en profita pour revendiquer des vaches volées et Loupias, un méridional bouillant, trouva l'occasion bonne pour remettre Lukara à sa place. Il le saisit et le menaça. C'est alors qu'il fut grièvement blessé par des lances jetées par les guerriers du chef muhutu. Parmi les meurtriers on trouvait aussi un certain Biraboneye, un autre chef muhutu qui avait déjà subi plusieurs fois des représailles de la part des Allemands. Le rôle politique de la mission se confirme lors des événements de 1912. Les chrétiens, explique le diaire de Rwaza, nous demandaient ce qu'il fallait faire et nous leur avons conseillé de rester fidèles à Musinga. Au nom du respect du pouvoir établi (…), les missionnaires firent un choix en faveur de Musinga. L'emprise européenne, politique, militaire, économique et religieuse, se combina donc avec la politique de la cour de Musinga, la consolidant et la durcissant à la fois. Le caractère étranger, donc impopulaire, de cette cour s'en trouva renforcée ».38 9. La collaboration de Musinga et les Allemands Selon J.-P. Chrétien, « les premières années avaient été délicates. En 1904 - 1905, (…) l'administration craignit de voir la cour de Musinga soutenir tous les rebelles. Puis la politique de Von Grawert et son successeur Richard Kandt convainquit Musinga de la solidité et de l'intérêt du soutien allemand. Les autorités locales ne faisaient d'ailleurs que refléter la politique d'entente avec les souverains africains définie en haut lieu par le gouverneur Von Götzen (1901 - 1906) et reprise par ses successeurs Von Rechenberg et Schnee. De la part des dirigeants rwandais, le choix de cette collaboration répondait au souci d'éviter le pire. C'était entre autre la politique du chef Kabare, véritable premier ministre jusqu'à sa mort en 1911 et leader de ce que le chef de poste de Kisenyi Von Sparr appelait en 1911 le « parti de la paix ». La façon dont Musinga lui-même accueillit le duc de Mecklemburg en 1907 est aussi révélatrice : il était entouré de guerriers batutsi, mais aussi d'un embryon de garde moderne composé d'un chaouch (une sorte de caporal) et de deux askaris, symbole de l'amitié du résident Von Grawert. Et devant les progrès du mouvement de Ndungutse, il multiplia les appels d'aide auprès des Allemands. La politique de ceux-ci mérite d'être analysée de plus près, car elle est révélatrice de leur conception du pouvoir africain au Rwanda et de ce qu'ils en attendaient. Dans le Rapport annuel de 1911-1912, Gudowius définissait ainsi les rapports avec le mwami : « Maintien de ses droits souverains héréditaires sur ses sujets, renforcement de son autorité sur les éléments indociles et stricte abstention de toute immixtion dans les affaires internes de son administration et de sa justice sur les Banyarwanda, voilà ce qui a consolidé le fidèle attachement du sultan au gouvernement allemand ».39Cependant, comme le souligne J.-P. Chrétien, « le problème était en même temps de l'influencer, de lui faire sentir ses limites et d'affaiblir peu à peu sa résistance sans qu'il s'en rende compte : accéder aux désirs légitimes du sultan et d'un autre côté assurer la réalisation de la volonté de l'administration qu'on lui a fait connaître auparavant ». Ainsi, poursuit J.-P. Chrétien, « grâce à cet appui européen, le roi était devenu plus indépendant à l'égard de ses chefs. Nous traduirons en disant que son pouvoir devenait plus absolu. Mais à vrai dire le pouvoir des chefs était également renforcé, l'ensemble de la hiérarchie était consolidé. D'une façon générale les autorités allemandes visaient à rationaliser l'ensemble du système politique rwandais par étapes progressives. La création de la résidence de Kigali au cœur du pays en 1908 était le symbole de ce vaste projet qui ne fut en réalité achevé que par les Belges à l'époque du mandat. Les mesures qui suivirent la répression de Ndungutse et Basebya furent caractéristiques de cette méthode : les chefs de lignage de ces régions (les bakungu) furent convoqués pour se voir expliquer la nécessité d'obéir aux grands chefs batutsi nommés par Musinga et à leurs délégués. De nouveaux enclos furent construits pour ces chefs. Les pouvoirs furent concentrés (ingabo et ubutaka, c'est-à-dire pouvoirs militaires et pouvoirs fonciers) aux mains de chefs tels que Biganda à la tête du Mulera ou de Gashamora à la tête de la région de Rugezi (le pays des Batwa). Il apparaissait que développer le pouvoir des dirigeants rwandais, c'était à terme simplifier la tâche de l'administration coloniale. Car en même temps ce pouvoir était remodelé. Le duc de Mecklemburg décrit très bien ce processus » selon J.-P. Chrétien : « On veut renforcer et enrichir le sultan et les personnalités importantes, pour les intéresser matériellement au maintien de la domination allemande, par la reconnaissance et l'acceptation des profits et des honneurs croissants qu'ils tirent de leur position. Si bien que des idées de révolte ne puissent plus germer, car leur position ne pourrait que se détériorer par la perte des avantages actuellement assurés solidement. Par là on veut, en surveillant et en guidant en permanence le sultan et en exploitant son autorité, faire œuvre de civilisation. Ainsi le sultan doit devenir peu à peu, presque à l'insu de lui-même et de la population, l'organe de la Résidence ».40 Cependant, comme nous l’avons déjà souligné, ce projet ambitieux des Allemands ne verra jamais le jour : la Première Guerre Mondiale au Rwanda mettra fin à la présence coloniale allemande en Afrique de l’est, et au Rwanda en particulier. Ainsi commençait une nouvelle ère de « résistance » : non plus une rébellion des régions autonomes du Nord contre le pouvoir central du roi, mais plutôt la résistance de ce dernier à toutes les réformes socioculturelles inspirées de la culture européenne - le rejet du christianisme en particulier. Cette cohabitation difficile entre le roi Musinga et l’administration coloniale belge se terminera par l’exil forcé du monarque rwandais au Congo Belge de l’époque.
1© SEBUNUMA D., Rwanda : Crimes, d'honneur et influences régionales, Éditions Umusozo, Issy-les-Moulineaux, 2012.
2CHRETIEN J.-P., Article « La révolte de Ndungutse (1912) - Forces traditionnelles et pression coloniale au Rwanda allemand », in Revue française d'histoire d'outre-mer, n° 217 - 4e trimestre 1972, pp. 645 - 679.
3Ibid., p. 645.
4Ibid., p. 646.
5 Ibid.
6 Ibid., p. 647.
7Ibid.
8Ibid., pp. 648 - 649.
9 Ibid.
10Ibid.
11« Cette solennité fut d'ailleurs troublée par Lukara qui, bien qu'étant enchaîné, réussit à poignarder un askari qui le gardait et fut abattu avant d'être pendu ! Cela ne fit que confirmer la renommée de ce héros du Mulera », in op. cit., Ibid.
12Selon J.-P. CHRETIEN : « Ce récit est notamment fondé sur le « Diaire » de Rwaza (année 1912), sur les rapports et la correspondance avec Dar-es-Salaam du Résident ad interim Gudowius (Archives de la Résidence du Ruanda) et sur quelques ouvrages (…) », in op. cit., Ibid.
13Ibid., p. 651.
14Ibid., pp. 649 - 651.
15Ibid., pp. 651 - 652.
16Ibid., p. 653.
17« Sultan », du kiswahili sultani, désigne dans le langage colonial en Afrique de l'Est tous les rois et grands chefs. Il s'agit ici du mwami du Rwanda », in op. cit., p. 656.
18Mutara Rwogera et Kigeri Rwabugiri, les deux grands rois du XIXe siècle », in op. cit., Ibid.
19« (…) La crête Congo-Nil qui, au Rwanda, sépare le lac Kivu des plateaux centraux », in op. cit., Ibid.
20Richard Kandt, copie d'une lettre envoyée à Dar es Salaam, Kigali, 25 mars 1910, Deutsches Zentralarchiv, Postdam, Reichskolonialamt 702 », in op. cit., Ibid.
21Ibid.
22Ibid., pp. 656 - 658.
23Ibid., p. 660
24Ibid.
25 Ibid.
26Ibid.
27Ibid.
28Ibid., pp. 661 - 662.
29Ibid.
30Ibid., p. 664.
31« Kigali, 3 février et 31 mars 1912 », in op. cit., p. 667.
32Ibid. 33Ibid., p. 669. 34Ibid., p. 670. 35Ibid. 36Ibid. 37Ibid. 38Ibid., pp. 671 - 673. 39Ibid., p. 676. 40« Jahresbericht de la Résidence du Rwanda pour l'année 1911 - 1912 », in op. cit., p. 677.
Déogratias
SEBUNUMA : Psychologue
clinicien - Auteur
Titulaire du Doctorat de "Recherche
en psychopathologie fondamentale et psychanalyse".
Le
jugement de l'histoire : effets du néocolonialisme multinational au Rwanda
Synthèse
Commander
Le
génocide au Rwanda : postures et impostures génocidaires
Synthèse
Commander
Essai sur l'autosuggestion
Synthèse
Commander
Psychopathologie
descriptive I : Essais sur les violences collectives
Synthèse
Communautarisme et autochtonie – Du cas du Rwanda à l'universel
Synthèse
Commander
Rwanda : crimes d'honneur et influences régionales
Synthèse
Commander
Rwanda : crise identitaire et violence collective
Synthèse
La compulsion de répétition dans les violences collectives
Synthèse
Commander
La compulsion de répétition dans les violences collectives Cet ouvrage est disponible auprès de l'Atelier National de Reproduction des Thèses (ANRT) - Lille 3, France.
Rwanda : crise identitaire et violence collective Cet ouvrage est désormais édité par les EDITIONS UMUSOZO.