ÉDITIONS UMUSOZO

RWANDA : 06 ET 07 AVRIL 19941

En 1994, pour des raisons d'études, je séjournais à l'est de l'ex-Zaïre (devenu « République Démocratique du Congo »), plus précisément dans la ville de Bukavu. Comme nous ne pouvions pas retourner au Rwanda pendant les vacances d'été, nous avons été invités (plusieurs étudiants Rwandais dont moi-même) par nos collègues Zaïrois de l'époque à passer une partie des vacances dans leurs familles respectives. Puis, la direction de l'établissement où nous étions pensionnaires (une institution religieuse) nous a recommandés de passer la deuxième partie des vacances d'été dans différentes paroisses catholiques de la région : chacun d'entre nous devait passer le mois d'août 1994 dans l'une des paroisses qui avaient accepté de nous recevoir.

A cette époque, les transports en commun au Zaïre étant très rares et/ou mal organisés, il fallait attendre plusieurs jours avant de pourvoir voyager du Sud-Kivu au Nord-Kivu ou bien vers les villages difficiles d'accès à l'intérieur du pays. Ainsi, après avoir passé un mois au Nord-Kivu, je suis revenu à Bukavu (Sud-Kivu) pour organiser mon voyage vers un village situé à l'ouest de la même ville : le village était situé à une centaine de kilomètres environ, mais, il fallait attendre plusieurs jours avant de trouver une occasion de transport !

Pour cela, dans l'attente de me rendre à la Paroisse de [...], j'ai été reçu et hébergé par la Maison Régionale des Pères Blancs à Bukavu. Là se trouvait aussi, en situation d'exil, un haut responsable de l'Église du Rwanda : il avait la particularité d'avoir été « neutre » politiquement lors des querelles sociopolitiques qui ont précédé la survenue du génocide au Rwanda en 1994.

Devant la Maison Régionale des Pères Blancs [appelés aussi « Missionnaires d'Afrique »], dans toute la ville de Bukavu et dans les campagnes environnantes, en cet été 1994, des réfugiés rwandais s'étaient installés partout après la prise du pouvoir au Rwanda par le Front Patriotique Rwandais. Pour cela, nous étions tous témoins d'une scène tragique devant laquelle personne ne pouvait rester indifférent. Ainsi, même si les responsables politiques de l'ex-Zaïre ne pouvaient rien faire à eux seuls pour résoudre le problème des Rwandais, certains hommes courageux, comme l'Archevêque de Bukavu de l'époque, n'ont pas hésité à s'engager publiquement pour inviter les Rwandais et la communauté internationale à trouver une solution au drame humanitaire qui était devenu régional.

C'est pendant ce séjour à la Maison Régionale des Pères Blancs à Bukavu qu'un premier témoignage sur les circonstances de la survenue du génocide au Rwanda me fut livré, de manière inattendue. Mais, avant de présenter ce bref témoignage, je me permets de faire un petit rappel des spécificités d'appartenance politique et le problème du régionalisme au Rwanda à cette époque :

Lors de la débandade en juillet 1994, tous les Rwandais n'ont pas pris le même chemin vers l'étranger. Déjà, à partir du mois de mai 1994, étant donné que le Front Patriotique Rwandais a lancé ses hostilités à partir de l'est du pays, plusieurs milliers de Rwandais ont commencé à traverser la frontière pour se réfugier en Tanzanie ; et une petite partie vers le Burundi.

Finalement, c'est en juillet 1994, après la chute de la capitale Kigali, que des millions de Rwandais se sont dirigés vers l'ouest du pays et ils ont franchi la frontière pour se réfugier au Zaïre : ceux du nord du Rwanda se sont réfugiés vers la ville de Goma et dans toutes les localités voisines ; tandis que ceux du sud du Rwanda ce sont dirigés vers la ville de Bukavu et ses environs.

Néanmoins, même si « Monsieur tout le monde » a pris le chemin le plus court pour s'exiler selon sa région de domicile, les responsables politiques, eux, se sont réfugiés au Zaïre suivant leurs affinités politiques réciproques. Pour cela, la quasi-totalité des responsables des partis de l'opposition au Rwanda se sont réfugiés dans la région de Bukavu – au Sud-Kivu, tandis que ceux des partis politiques fidèles au feu président J. Habyarimana se sont réfugiés, en grande partie, vers la région de Goma – au Nord-Kivu.

I. LA MÉSAVENTURE DU « CHEVAL DE TROIE » AU RWANDA

1. Premier témoignage : été 1994

Un matin, lors de mon séjour à la Maison Régionale des Pères Blancs à Bukavu, certains anciens responsables politiques de l'opposition au Rwanda – exilés à Bukavu – se présentèrent pour rencontrer le responsable de l'Église du Rwanda qui s'y était réfugié. Je fus étonné par cette visite car, parmi ce groupe d'anciens responsables de l'opposition politique au Rwanda, certains étaient soupçonnés – à tord ou à raison – d'avoir encouragé les massacres. Mais, à cette époque, personne n'avait encore d'éléments de certitude sur toutes les rumeurs qui circulaient ; même le Tribunal Pénal International pour le Rwanda n'était pas encore créé. Après cette rencontre très discrète, j'ai demandé au responsable de l'Église du Rwanda – qui venait de les recevoir – s'il pouvait m'accorder aussi un entretien. Ce qu'il accepta sans aucune hésitation. D'ailleurs, il m'avait déjà brièvement reçu dès mon arrivée à la Maison Régionale des Pères Blancs. Sans attendre, dès que je fus dans son modeste bureau, je lui ai demandé pourquoi il avait accepté de recevoir des personnes dont certaines étaient soupçonnées d'avoir encouragé directement ou indirectement les massacres au Rwanda : l'affaire était encore très récente et je ne pouvais pas me retenir !

Le responsable de l'Église du Rwanda – en exil à Bukavu – me répondit :

« Je suis un responsable de l'Église. J'ai le devoir d'écouter tout le monde sans a priori. Ce n'est pas à nous de juger qui que ce soit. C'est à la Justice Humaine d'établir les responsabilités ».

J'ai profité de cette opportunité pour poser d'autres questions liées aux circonstances de la survenue du génocide au Rwanda. En effet, comme j'avais quitté le Rwanda depuis l'été 1993, le témoignage de quelqu'un qui avait directement vécu les événements était pour moi capital. De plus, c'était de la part d'un personnage « hors de tout soupçon » d'appartenir à un quelconque courant politique. J'ai d'abord posé la question concernant le massacre des évêques à Kabgayi, au début du mois de juin 1994 : parmi ceux qui étaient en leur compagnie et qui ont été aussi tués, certains avaient été mes professeurs au petit séminaire de Kabgayi – j'y ai étudié avant d'aller continuer mes études secondaires au Groupe Scolaire Saint-André de Kigali.

Ensuite, j'ai posé la question concernant la « vacation » de pouvoir au Rwanda qui a conduit le pays au chaos après la mort du feu président J. Habyarimana dans l'attentat du 06 avril 1994. Sur ce point, à ma grande surprise, Mon interlocuteur fut très bavard et précis. Il s'interrogeait sur les raisons qui ont poussé les Rwandais à massacrer leurs voisins, plus particulièrement les plus modestes qui n'avaient pas d'intérêts politiques à défendre. Puis, il ajouta :

« (...) Par exemple, le président intérimaire Sindikubwabo je le connais bien depuis longtemps. Je ne crois pas qu'il ait pu planifier un génocide, avant le 06 avril 1994, sans que nous puissions en être informé. Certes, tout est possible avec la nature humaine. Cependant, mon sentiment, c'est qu'il a dû se passer quelque chose dans la nuit du 06 au 07 avril 1994 ; quelque chose qui a changé cet homme.

D'ailleurs, je me demande : pourquoi l'armée est-elle venue le chercher juste après la mort de J. Habyarimana ? Certes, il était président du Conseil National pour le Développement [l'Assemblée Nationale]. Mais, il ne faisait pas partie de l'entourage du président au point de faire recours à lui précipitamment, tard dans la nuit ! En tout cas, il se passait sans doute quelque chose à Kigali, juste après la mort de J. Habyarimana. Tout s'est passé comme si l'armée avait besoin de Sindikubwabo pour servir de « témoin » des faits. Cela afin que quiconque ne puisse attribuer la mort de J. Habyarimana à son entourage. Mon hypothèse c'est que, après avoir constaté les « faits », Sindikubwabo aurait finalement adhéré à l'« idéologie extrémiste » de certains Hutu de l'Akazu [cercle rapproché du régime]. Il nous reste à savoir ce qu'il aurait vu au juste, cette nuit là du 06 au 07 avril 1994. Car, à partir de cette nuit là, il est devenu un « autre homme » ! Par exemple, lorsqu'il a prononcé son discours d'appel aux massacres dans la région de Butare, nous n'avons pas reconnu l'homme que nous connaissions avant ! ».

J'ai demandé à Mon interlocuteur s'il avait entendu des témoignages précis, de la part d'autres personnes, sur les raisons qui ont poussé l'armée régulière de l'époque à aller chercher Th. Sindikubwabo précipitamment, juste après la mort de J. Habyarimana le 06 avril 1994. Et, à cette question, il poursuit :

« Jeune homme, vous ne lâchez rien apparemment ! On ne peut rien vous cacher ? Effectivement, je me rappelle que le 06 avril [1994] vers minuit, certains hauts responsables politiques nous ont contactés, moi-même et d'autres responsables de l'Église, pour nous demander des conseils. L'armée venait de contacter ces responsables politiques pour organiser la prise des fonctions du Président ad intérim. Pour ma part, j'ai voulu savoir quelles étaient les circonstances exactes de l'attentat dont J. Habyarimana et ses proches collaborateurs venaient d'être victimes. Un des responsables politiques m'a affirmé que lui-même ne savait pas. Seulement, il m'a informé, sans plus de détails, que l'armée détiendrait des « suspects » de nationalité étrangère. Selon son témoignage, entre autres les raisons pour lesquelles on [l'armée] avait fait appel à lui, il y avait ce problème concernant des « suspects » : ce point précis l'inquiétait en premier lieu. Il me demandait mon avis car, l'affaire dépassait apparemment le seul cadre des institutions du Rwanda. Je lui ai répondu qu'il devait associer, autant que possible, toute la classe politique à la résolution de ce problème épineux. Mais, ne sachant pas si l'armée disait la vérité ou non, je ne pouvais pas m'avancer d'avantage. Il se pourrait que ce soit des rumeurs car, je n'ai plus entendu parler de cette affaire de « suspects » jusqu'à ce jour ».

Nous avons ensuite parler d'autres choses, en particulier de la situation des Rwandais qui dormaient à quelques mètres de la Maison Régionale des Pères Blancs à Bukavu et dans toute la région.

2. Deuxième témoignage récent

Tout récemment, c'est un nouveau témoignage qui a réveillé mon souvenir sur l'affaire des « suspects » qui auraient été arrêtés par l'armée régulière concernant l'attentat du 06 avril 1994 au Rwanda :

J'avais appris que l'ancien Chef d'État-Major de l'armée rwandaise aurait déclaré, le 04 avril 1994, qu'il serait en possession d'informations précises concernant une éventuelle déstabilisation des institutions au Rwanda : « Nous avons des éléments irréfutables qui démontrent l'existence d'un projet d'assassiner le chef de l'État. Nous faisons tout pour empêcher toute tentative de déstabilisation des institutions. Cependant, si jamais il arrivait quoi que ce soit, le plan d'action se trouve dans ce carnet. C'est seulement à moi et à moi seul que chacun de vous devra s'adresser ».

J'ai essayé de remonter à la source, avec toutes les difficultés du monde, pour savoir si quelqu'un aurait des informations concernant ce fameux « carnet » du feu Chef d'État-Major de l'armée régulière au Rwanda en avril 1994. Car, même si ce dernier a été assassiné en compagnie du feu président J. Habyarimana, certains de ses collaborateurs – et/ou ses anciens gardes du corps – seraient encore en vie. Mais, je n'ai pas réussi à obtenir des pistes fiables.

Lors d'un entretien avec un témoin qui savait certaines choses concernant la haute sphère du pouvoir de l'époque au Rwanda, j'ai évoqué la déclaration du feu Chef d'État-Major ci-dessus cité et je l'ai interrogé pour savoir s'il aurait des informations concernant le fameux « carnet » :

Mon interlocuteur : « Je ne suis pas au courant de cette déclaration ni de l'existence de ce carnet. C'est peut-être le Capitaine […] qui aurait pu vous éclairer là-dessus. Car, avant de se précipiter dans sa voiture pour se rendre à l'aéroport, le matin du 06 avril 1994, le Chef d'État-Major aurait remis un dossier personnel au Capitaine […]. Il le considérait comme son petit-frère ; ils avaient tous les deux combattu ensemble dans le Mutara au début de la guerre. Il lui disait souvent : « Vous êtes le deuxième soldat du Rwanda, après moi ! ».

J'ai demandé à Mon interlocuteur : où se trouverait ce Capitaine ?

Mon interlocuteur : « Il est mort ».

J'ai demandé : Il est mort au combat, en 1994 ?

Mon interlocuteur : « Mais, non ! Lui et tous ceux qui sont intervenus à l'aéroport de Kanombe le soir du 06 avril 1994 ont été assassinés. Enfin, presque tous, sauf les éléments de la Garde Présidentielle car, très peu de gens connaissaient leur identité ».

J'ai demandé : Ils ont été tués par qui, où et dans quelles conditions ?

Mon interlocuteur : « Un commando spécial les a assassinés, un par un ! Peut-être l'un ou l'autre se cacherait encore dans les forêts au Congo ! Mais, je n'en suis pas sûr. Par exemple, le Capitaine [...] a été tué très tard : comme c'était un tireur d'élite et responsable de toutes les opérations de pilonnage à l'arme lourde de l'armée régulière, il avait des gardes-du-corps en tout moment. C'est seulement pendant la débandade qu'il a été assassiné, près de la frontière entre la ville de Gisenyi et Goma au Zaïre ».

J'ai demandé : Selon vous, pourquoi tous ceux qui sont intervenus à l'aéroport de Kanombe le soir du 06 avril 1994 auraient-ils été assassinés ? J'ai ajouté : il doit exister nécessairement une raison.

Mon interlocuteur : « D'après certains témoignages, ils auraient arrêtés des « suspects », des Blancs paraît-il. Puis, ils les auraient conduits à l'État-Major au Camp Kigali. L'information est vraisemblable car, le camp militaire de la Garde Présidentielle a été attaqué quelques heures seulement après l'attentat de Kanombe : les assaillants cherchaient à obtenir la libération des « suspects » et soupçonnaient la Garde Présidentielle de les retenir à Kimihurura. Mais, apparemment, ils avaient été plutôt emmenés au Camp Kigali ».

J'ai demandé : D'après ce que vous savez, où seraient-ils passés ces « suspects » ? Que sont-ils devenus ?

Mon interlocuteur : « Ah ! Vous aussi ! Comme tous les civils, vous ne comprenez pas les situations de guerre ! Voici l'histoire : Au petit matin du 07 avril 1994, à la demande des autorités d'intérim, l'armée régulière a contacté le Premier Ministre Mme A. Uwiringiyimana pour qu'elle se rende à une réunion urgente au Camp Kigali. D'autres personnalités politiques y étaient aussi invitées. Le problème prioritaire de cette réunion, c'était le cas des « suspects » Blancs. Mais, Mme A. Uwiringiyimana aurait refusé de participer à cette réunion car, elle prétextait de ne pas pouvoir quitter son domicile à cause des combats qui avaient lieu tout autour de chez-elle. L'État-Major lui aurait proposé d'envoyer un escorte pour l'accompagner. Mais, comme elle ne faisait pas confiance à l'entourage de J. Habyarimana, elle aurait refusé d'être escortée par l'armée régulière. Par la suite, Mme A. Uwiringiyimana aurait proposé de se rendre au Camp Kigali à condition d'être sous la protection des Casques Bleus de la MINUAR [Mission des Nations-Unies au Rwanda, à l'époque des faits]. L'État-Major aurait accepté sa proposition. La suite, vous la connaissez, non ? »

J'ai répondu : Non. La suite, je ne la connais pas. En 1994, je ne vivais pas au Rwanda.

Mon interlocuteur : « Mais, vous savez tout de même ce qui est arrivé à Mme A. Uwiringiyimana ? »

J'ai répondu : J'ai appris qu'elle a été assassinée. Mais, pas plus de détails sur cette histoire tragique. J'aimerais connaître les circonstances exactes, si c'est possible.

Mon interlocuteur : « Comme il y avait des combats partout, Mme A. Uwiringiyimana aurait avancé, sur plusieurs barrières des miliciens, qu'elle se rendait à la Radio Nationale pour s'adresser à toute la population. Mais, lorsqu'ils sont arrivés au Centre- ville, elle et les Casques Bleus qui l'accompagnaient, cet argument n'était plus possible à avancer ! Car, les barrières étaient sous le contrôle des militaires dont des officiers : ceux-ci savaient bien qu'elle n'avait pas besoin de se rendre à la radio pour diffuser un discours ».

J'ai réagi : Et selon vous, ce serait pour cette raison que Mme A. Uwiringiyimana et les Casques Bleus auraient été assassinés ?

Mon interlocuteur : « Bien sûr que non ! Il y avait sans doute d'autres raisons. Entre autres ces raisons, pour ma part, ce sont les circonstances de la mort de J. Habyarimana qui expliqueraient cet assassinat : quelques semaines avant le 06 avril 1994, au mois de mars si ma mémoire est bonne, Mme A. Uwiringiyimana avait prononcé un discours dans lequel elle invitait les Rwandais à faire une « révolution » pour renverser la dictature de J. Habyarimana. Vous comprenez, l'attentat du 06 avril 1994 n'arrangeait pas sa situation aux yeux de l'armée fidèle à J. Habyarimana ! Par ailleurs, quelques semaines juste avant le 06 avril 1994, des Casques Bleus Belges avaient régulièrement fait une « descente » dans les quartiers chauds de Kigali pour arrêter et humilier certains chefs des milices proches du pouvoir. Des informations circulaient selon lesquelles les militaires auraient voulu en découdre avec ce qu'ils appelaient l'« occupation coloniale »! C'est le président J. Habyarimana en personne qui serait intervenu pour calmer le jeu. Enfin, ce matin là, les Casques Bleus qui accompagnaient Mme A. Uwiringiyimana auraient commis une imprudence fatale : comme l'armée leur refusait le passage sur la barrière, certains d'entre eux seraient sortis de leur véhicule blindé pour essayer d'intimider, comme d'habitude, les « craintifs Hutu » ! Mais cette fois-ci, c'était des parachutistes aguerris et J. Habyarimana n'était plus là pour calmer le jeu ».

J'ai demandé : Si telles sont, selon vous, les circonstances de l'assassinat dont Mme A. Uwiringiyimana et son escorte auraient été victimes, que sont-ils devenus les « suspects » Blancs ?

Mon interlocuteur : « Torturés à mort. Dès que la nouvelle s'est répandue concernant l'assassinat de Mme A. Uwiringiyimana et les Casques Bleus, ce fut un tournant dans l'histoire du Rwanda. Les Casques Bleus étaient fous de rage suite à l'assassinat des leurs, tandis que l'armée régulière, en particulier la Garde Présidentielle, criait au « patriotisme » et dénonçait une « attaque » qui aurait été menée par des Casques Bleus contre les institutions du pays. Mais en réalité, il n'en était rien, ces Casques Bleus auraient été sollicités par Mme A. Uwiringiyimana ».

J'ai demandé : Dans ces conditions, que sont devenus les corps de ces « suspects Blancs » ?

Mon interlocuteur : « Leur sort a été lié à celui des six Casques Bleus assassinés le matin du 07 avril 1994 ».

Immédiatement, j'ai réagi : Vous avez dit « six Casques Bleus » ?

Mon interlocuteur : « Oui ».

J'ai ajouté : Mais, nous savions plutôt qu'il y a eu dix Casques Bleus assassinés le 07 avril 1994 au Rwanda.

Mon interlocuteur : « Ah ! Ah ! Voilà ce qui est amusant ! Vous croyez aussi à cette fable ? Il y a eu cinq ou six Casques Bleus assassinés en compagnie de Mme A. Uwiringiyimana. Pas un de plus. Surtout, ceux qui étaient sortis de leur véhicule. Les autres ont pris la fuite, poursuivis par la foule ivre de rage et armée de machettes ! Ce fut une scène pitoyable. Par la suite, les cinq ou six corps des Casques Bleus ont été remis à leur commandement ».

J'ai réagi : Alors, d'où vient-il le chiffre des dix Casques Bleus assassinés le 07 avril 1994 à Kigali ?

Mon interlocuteur : « Aux cinq ou six corps des Casques Bleus, il faut ajouté les cors des « suspects » Blancs. Voilà la grande affaire, voilà pourquoi tous les témoins ont été assassinés, d'autres réduits au silence jusqu'à nos jours ».

J'ai demandé : Étant donné que les corps ont été officiellement remis à la Belgique, voulez-vous dire que ces « suspects » seraient-ils aussi de nationalité belge ?

Mon interlocuteur : « Mais, non ! Vous ne connaissez rien en matière de guerre et de diplomatie ! Dès la nuit du 06 au 07 avril 1994, des combats intenses opposaient l'armée régulière aux éléments du Front Patriotique Rwandais appuyés par des Casques Bleus. Cela est connu de tous car, tous les habitants de Kigali ont assisté à différents accrochages. Par ailleurs, le 07 avril 1994 ou le lendemain, la Garde Présidentielle a investi le quartier général des Casques Bleus au Conseil National pour le Développement (CND). Selon plusieurs témoins, il y aurait eu des morts et des blessés dans chaque camp. C'est suite à cette attaque et aux combats en corps à corps, jusqu'aux derniers étages du CND, que les Casques Bleus Belges ont décidé d'évacuer les lieux pour aller s'installer à l'École Technique Officielle de Kicukiro. Donc, vous comprenez l'origine des « dix Casques Bleus » assassinés : le massacre des Casques Bleus du 07 avril 1994 aura couvert tous les autres cas de Casques Bleus qui auraient été tués dans les combats acharnés contre l'armée régulière. Mais, officiellement, personne ne peut l'admettre. Voilà l'histoire ».

Je commençais à ranger mes papiers pour partir et, non interlocuteur m'interpella :

Mon interlocuteur : « Après tout, les Casques Bleus ne sont pas les seuls soldats étrangers à avoir été assassinés. D'autres soldats étrangers ont été assassinés, y compris même des Français ».

J'ai demandé : Le même jour, le 07 avril 1994 ?

Mon interlocuteur : « La veille, le 06 avril 1994, juste après l'attentat contre l'avion présidentiel, deux soldats français connus de tous ont été assassinés ».

J'ai demandé : Qui étaient-ils ? Que faisaient-ils à l'aéroport selon vous ? Et qui les aurait assassinés ?

Mon interlocuteur : « Eux aussi, ils s'occupaient de l'avion présidentiel. Mais ce jour là, ils n'étaient pas partis à Dar es-Salaam. Pour certains témoignages, ces deux soldats français auraient été soupçonnés par certains fidèles à J. Habyarimana d'avoir participé à la planification de l'attentat du 06 avril 1994. Pour cela, ils auraient été immédiatement assassinés à l'aéroport après l'attentat. Pour d'autres commentateurs, ils auraient plutôt élevé la voix pour exiger une enquête immédiate : troublés par la mort de leurs trois collègues pilotes, ils auraient commencé à accuser leur hiérarchie d'incompétence compte tenu du drame qu'ils n'auraient pas su empêcher. Dans ce contexte, ils auraient été considérés comme des « témoins gênants » et auraient été assassinés ».

J'ai demandé : Par qui ?

Mon interlocuteur : « Par les leurs, selon certains commentaires qui circulaient à l'époque. De plus, il existe une autre piste : peut-être faisaient-ils partie des dits « suspects » qui auraient été capturés aux abords de l'aéroport de Kanombe et qui auraient été détenus dans la nuit du 06 au 07 avril 1994 au Quartier Général de l'État-Major au Camp Kigali. Qui sait ? D'ailleurs, sur ce point précis, auriez-vous déjà entendu parlé d'une quelconque enquête visant à clarifier les circonstances de l'assassinat de ces deux soldats français ? C'est le silence total depuis plus de 20 ans ! Le grand public n'est même pas au courant qu'il y a eu deux autres soldats français assassinés, en plus des trois membres de l'équipage de l'avion présidentiel ! Moi j'ai un point de vue clair là-dessus : quelle que soit la thèse avancée concernant la mort de ces deux soldats français juste après l'attentat du 06 avril 1994, l'assassinat dont ils ont été victime est incontestablement lié à ce même attentat. Ce qui expliquerait le silence qui entoure leur disparition : silence de la part des Français eux-mêmes, mais aussi, silence du côté de l'Armée Rwandaise de l'époque et de la MINUAR (Mission des Nations-Unies au Rwanda, en 1994) ».

J'ai posé la question suivante à mon interlocuteur : Étant donné ce que vous me décrivez, comment expliqueriez-vous le fait que les militaires français aient finalement soutenu le Gouvernement Intérimaire pendant la période du génocide au Rwanda en 1994 ?

Mon interlocuteur : « C'est une question pertinente. En ce qui me concerne, je me limiterais aux deux premiers jours de la crise, à savoir les 06 et 07 avril 1994. Je vous rappelle que le Gouvernement Intérimaire a été installé le 09 avril 1994, si ma mémoire est bonne. Pour cela, il s'est sans doute passé quelque chose qui m'échappe après le 07 avril 1994. Sur ce point précis concernant la tension entre les militaires de l'Armée Rwandaise et les militaires français, je voudrais souligner un événement qui servirait de preuve : juste après l'attentat du 06 avril 1994, tous les militaires français présents au Rwanda et ceux qui sont intervenus dans la nuit en provenance de l'extérieur, tous ces militaires se sont regroupés essentiellement chez Mme la veuve du feu président J. Habyarimana. L'alibi selon laquelle ce geste aurait consisté à « protéger » la famille du feu président J. Habyarimana ne tient pas la route. La réalité c'est que seule Mme la veuve du feu président J. Habyarimana était en mesure de les protéger. Car elle, et elle seule, pouvait contenir la colère de la Garde Présidentielle. Sinon, il y aurait eu d'autres règlements de compte ».

Observations complémentaires de notre part

Après cet entretien surprenant, pour en vérifier la véracité, j'ai procédé à une longue enquête auprès de différents témoins qui étaient « mieux placés » : auprès des témoins Rwandais et étrangers. A ma grande surprise, j'ai constaté que j'étais sans doute le dernier Rwandais à ne pas savoir qu'il y aurait eu des « suspects » arrêtés le soir du 06 avril 1994 ! Par ailleurs, plusieurs points soulevés par mon interlocuteur précédemment cité m'ont été confirmés : le discours de Mme A. Uwiringiyimana appelant à une « insurrection populaire » contre le feu président J. Habyarimana aurait eu lieu ; la descente des Casques Bleus Belges dans les quartiers « chauds » de Kigali aurait eu lieu à plusieurs reprises, juste avant le 06 avril 1994 ; l'attaque de la Garde Présidentielle contre le quartier général de la MINUAR aurait eu lieu et cette attaque aurait effectivement entraîné la fuite des Casques Bleus Belges – ceux-ci se seraient réfugiés à l'École Technique Officielle de Kicukiro ; l'histoire de l'assassinat systématique des témoins m'a été confirmée, y compris l'assassinat du « Capitaine » tireur d'élite et spécialiste du pilonnage à l'arme lourde : ledit « Capitaine » aurait été effectivement assassiné à Gisenyi lors de la fuite massive des Rwandais vers Goma (ex-Zaïre) et vers d'autres pays limitrophes.

Il appartient aux lecteurs, Rwandais comme étrangers, de comparer les différents récits qui nous servent de « matériel testimonial » avec leur propre expérience et/ou avec d'autres témoignages à leur disposition pour en apprécier l'intérêt historique.

Du point de vue clinique, tous les récits ont un intérêt scientifique : que ce soit des récits « vrais » par rapport aux faits, que ce soit des récits « reconstruits » et/ou « imaginaires », tous les récits nous disent quelque chose de vraie : il s'est passé quelque chose pour que des récits puissent « ad-vernir », les témoins de l'événement ont réellement vécu une expérience personnelle et historique qui mériterait qu'on s'y intéresse.

Du point de vue historique, tous les témoignages semblent confirmer la version des faits selon le témoin ci-dessus cité. Je me permets de rappeler que l'histoire des « suspects » m'avait déjà été indiquée par un haut responsable de l'Église du Rwanda pendant l'été 1994 à Bukavu. Mais, comme il n'était pas sûr de la véracité de cette histoire, puis, comme il ne connaissait pas la suite qui aurait été donnée à cette affaire, nous n'y avions jamais accordé une quelconque importance dans nos recherches précédentes sur le Rwanda.

3. La nuit du 06 au 07 avril 1994

Pour avoir des éclaircissements sur ce qui « échappait » au témoin que j'ai précédemment cité au sujet de l'attitude ambiguë des militaires français vis-à-vis du pouvoir des Hutu au début du génocide au Rwanda en 1994, j'ai interrogé plusieurs personnalités parmi ceux qui appartenaient au « cercle du pouvoir » à Kigali. Selon l'avis de tous, comme l'avait clairement souligné le témoin ci-dessus cité, il s'est passé beaucoup de choses dans la nuit du 06 au 07 avril 1994 :

Voici un autre témoignage

« Le président Mobutu a passé toute la nuit [du 06 au 07 avril 1994] au téléphone : il exigeait que Monsieur C. Bizimungu devienne président ad intérim, en attendant la mise en place du gouvernement de transition conformément aux Accords d'Arusha. Mais, les représentants de la communauté internationale à Kigali et une partie de l'opposition étaient hostiles à cette proposition. Je vous rappelle que le 04 avril 1994, le feu président J. Habyarimana avait rendu visite à son homologue Mobutu. Compte tenu de la situation, J. Habyarimana aurait-il donné des consignes à ce dernier, « au cas où » ? C'est possible. Car, le président Mobutu a été intransigeant sur sa proposition : le futur président ad intérim c'était C. Bizimungu et personne d'autre. Il le connaissait très bien car, au début de la guerre civile en 1990, C. Bizimungu était ministre des affaires étrangères et il avait géré le dossier de l'intervention militaire des forces étrangères au Rwanda, en particulier l'intervention des militaires zaïrois. Dès que la proposition de Mobutu a été rejetée, celui-ci se serait définitivement retiré du dossier rwandais. Selon plusieurs sources, si sa proposition avait été acceptée, le président Mobutu s'engageait à fournir les troupes nécessaires pour protéger la capitale rwandaise et assurer le processus de transition conformément aux Accords d'Arusha. Ainsi, avec le recul, nous comprenons pourquoi sa proposition a été rejetée : elle gênait les intérêts de beaucoup de monde ! ».

J'ai interrogé mon interlocuteur sur ce qui s'est passé lorsque l'Armée Rwandaise a appris le retrait du président Mobutu du dossier rwandais. Voici la réponse du témoin :

« Le matin du 07 avril 1994, dès que l'armée régulière a appris que le Zaïre se retirait diplomatiquement et militairement des affaires du Rwanda, c'était la désolation. En particulier, la Garde Présidentielle est devenue agressive : cette unité d'élite avait gardé son calme malgré les attaques dont elle avait été la cible dès 2h00 du matin. Permettez-moi de signaler que beaucoup d'éléments de la Garde Présidentielle de J. Habyarimana suivaient des entraînements au sein de la Division Spéciale Présidentielle [DSP] de Mobutu. Ils avaient donc beaucoup d'affinités avec le Zaïre. Par ailleurs, le Zaïre était jusque là le seul pays à vouloir s'engager militairement au Rwanda pour aider le pouvoir des Hutu. Pour toutes ces raisons, dès que la proposition de Mobutu a été rejetée, ce fut un coup de tonnerre pour l'armée fidèle au feu président J. Habyarimana. Pour ma part, c'est après le retrait de Mobutu, le matin du 07 avril 1994, que les massacres génocidaires ont effectivement commencé. Car, avant ce retrait, l'armée régulière comptait sur l'aide du Zaïre pour défendre le pays et les institutions ».

J'ai posé la question de savoir comment la classe politique rwandaise a accueilli la décision du président Mobutu :

Mon interlocuteur : « C'était le chaos total : la figure emblématique de l'opposition, Monsieur F. Twagiramungu, était introuvable ! Selon certaines sources, les Hutu auraient retardé la nomination du Gouvernement Intérimaire pour deux raisons principales : d'une part, après l'assassinat de Mme A. Uwiringiyimana et le fait que Monsieur F. Twagiramungu était introuvable, il était difficile de réunir toute la classe politique pour organiser la mise en place d'un nouveau gouvernement. D'autre part, la communauté internationale refusait de cautionner un gouvernement dans lequel le Front Patriotique Rwandais ne serait pas représenté. Or, ce mouvement armé avait repris les armes dès les premières minutes qui ont suivi l'attentat contre l'avion présidentiel le soir du 06 avril 1994 ! Cela signifiait que le Front Patriotique Rwandais désirait tout simplement prendre le pouvoir par les armes ».

J'ai voulu savoir comment le Gouvernement Intérimaire a finalement été installé :

Mon interlocuteur : « C'est la conséquence du double jeu de la communauté internationale dans la survenue du génocide au Rwanda en 1994 : il faut reconnaître que le retrait du président Mobutu a certes inquiété le cercle rapproché du feu président J. Habyarimana mais, ce même retrait a fait les affaires d'une partie de l'opposition qui rêvait de prendre sa revanche sur la dictature en fin de course : certains leaders politiques du sud du pays, surtout ceux qui avaient été victimes du coup d'État de 1973, ont saisi cette occasion pour prendre le pouvoir. Dans cette démarche, ils ont été aidés par les représentants de la communauté internationale à Kigali. Une fois la proposition du président Mobutu rejetée, certains représentants des pays occidentaux et de la MINUAR se sont rapprochés de l'opposition pour former un Gouvernement Intérimaire. Afin de faciliter les choses, ce Gouvernement aurait même prêté serment dans une ambassade occidentale à Kigali ! Vous comprenez vous-même la situation. Inutile d'expliquer que certains Occidentaux se sont engagés aux côtés de ce Gouvernement afin de chasser définitivement du pouvoir les proches du feu président J. Habyarimana. Pour cela, la conséquence a été directe : désormais, les soldats fidèles à la mémoire de J. Habyarimana ont vécu cela comme une trahison et n'ont jamais obéi aux ordres d'un gouvernement qui leur avait été imposé. La Garde Présidentielle, par exemple, est devenue totalement autonome et ne rendait compte à personne de ses opérations ».

Dans le chapitre qui suit, nous auront plus de précisions sur cette affaire de l'implication de certains pays occidentaux dans la mise en place du Gouvernement Intérimaire au Rwanda en 1994 et les conséquences de cette initiative.

II. LA TRIPLE IMPLICATION DE LA FRANCE

Depuis 1994, les débats contradictoires opposent « spécialistes » et observateurs sur les différentes responsabilités liées à la survenue du génocide au Rwanda. Notre rôle de chercheur n'est pas celui de prendre parti pour tel ou tel camp, mais plutôt celui d'essayer de comprendre, à partir des faits historiques, ce qui s'est véritablement passé.

En ce qui concerne la responsabilité des Rwandais, un Tribunal Pénal International pour le Rwanda a été créé et a jugé ceux qui étaient en responsabilité au sommet de l'État, au Rwanda, pendant le génocide de 1994. Cependant, à ce jour, aucun membre du Front Patriotique Rwandais, aucun autre État, aucune autre personnalité de l'un des pays impliqués dans le même conflit armé génocidaire au Rwanda n'a jamais été inquiétée par la Justice !

Pourtant, les faits qui mériteraient une attention judiciaire ne manquent pas. En ce qui concerne la France en particulier, trois faits historiques méritent notre attention et prouvent, sans conteste, l'implication de ce pays – de près ou de loin – dans la survenue du génocide au Rwanda en 1994. Je me permets de préciser que, contrairement aux idées reçues, le Front Patriotique Rwandais a été le grand bénéficiaire de la « posture » politique, diplomatique et militaire de la France !

1. La posture diplomatique de la France au Rwanda

Aujourd'hui, nous avons la certitude sur les circonstances de l'intervention de la France au Rwanda en 1990 : ce sont certains pays Anglo-saxons qui auraient demandé à la France d'intervenir au Rwanda : suite à l'occupation militaire de la Monarchie de Koweït riche en pétrole par l'Irak, la communauté internationale cherchait à constituer une coalition pour combattre l'armée du dictateur irakien de l'époque. Le Front Patriotique Rwandais ayant profité de cette occasion pour lancer sa première offensive sur le Rwanda, ce mouvement armé d'exilés rwandais à l'époque s'est très vite attiré des ennuies de la part de ceux qui ne voulaient pas qu'il y ait un nouveau foyer de tension sur la planète alors que tous les pays étaient appelés à se mobiliser contre l'Irak. Ainsi, le « Gendarme historique » de l'Afrique – la France – fut appelé en renfort pour stabiliser la région des Grands-Lacs d'Afrique !

Néanmoins, après avoir forcé le Front Patriotique Rwandais à se replier vers l'Ouganda d'où le même mouvement était venu, la France adopta une attitude ambivalente qui mériterait une analyse beaucoup plus avancée du point de vue historique : d'un côté, les stratèges de l'Armée Française semblaient soutenir ouvertement le régime de J. Habyarimana. De l'autre, certains « diplomates » français soutenaient ouvertement le Front Patriotique Rwandais et privilégiaient la dimension de l'idéologie « ethnocentriste » héritée du colonialisme : il fallait partager le pouvoir comme un gâteau, entre « Hutu » et « Tutsi » ! Or, depuis l'indépendance du pays, le problème des pseudos ethnies qui était déjà complexe à l'époque coloniale est devenu aujourd'hui un véritable « piège de l'histoire » : qui pourrait distinguer, à partir des critères rationnels et scientifiquement démontrables, la différence entre un « Hutu » et un « Tutsi » ? Au cas où quelqu'un pourrait nous éclairer là-dessus, je lui demanderais de bien vouloir exposer sa théorie publiquement afin que tout le monde puisse en apprécier l'intérêt.

C'est dans cet esprit de « pseudo neutralité » que certains diplomates français ont forcé le régime de J. Habyarimana à accepter les négociations d'Arusha en Tanzanie. Car, au départ, J. Habyarimana ne voulait pas négocier avec la rébellion armée du Front Patriotique Rwandais ; il ne voulait pas accorder le statut d'« égal à égal » au même mouvement d'exilés rwandais de l'époque. Par ailleurs, selon différents témoignages, ce sont les diplomates français qui auraient supervisé la rédaction des « Accords d'Arusha » : dès que J. Habyarimana a qualifié ces Accords de « chiffon de papier », dans son discours du 15 novembre 1992 à Ruhengeri, nos « demi-dieux » furent piqués au vif et ce fut le début des ennuies à l'encontre de J. Habyarimana sur le plan diplomatique !

Évidemment, n'importe quel lecteur trouverait l'attitude ci-dessus décrite des diplomates français beaucoup plus logique, et surtout progressiste. Erreur !

En soutenant diplomatiquement le Front Patriotique Rwandais, les représentants de la France n'étaient pas nécessairement opposés au soutient militaire inconditionnel de leurs compatriotes de l'Armée Française vis-à-vis du régime de J. Habyarimana. Il s'agissait, tout simplement, de la stratégie de « diviser pour régner » : dès la survenue du génocide, la même stratégie de l'absurde a été entretenue et, lorsqu'il ne restait plus personne à tuer du côté des bourreaux – ou à sauver pour ceux qui étaient dans le camp des victimes –, c'est à ce moment là que la France à retourné sa veste pour soutenir ouvertement les nouveaux maîtres de Kigali et elle a pourchassé, comme d'autres pays, les « méchants Hutu » considérés tous comme des « génocidaires » !

L'équation géopolitique

Comme je l'ai déjà exposé et développé dans mes travaux de recherche précédents, la France n'est pas intervenue au Rwanda par « charité » : d'abord, la région des Grands-Lacs d'Afrique constitue une zone d'influences géopolitiques depuis la Conférence de Berlin (1884 – 1885), conférence qui a scellé le partage de l'Afrique entre les grandes puissances occidentales et le début de l'ère coloniale. Ensuite, après la Première et la Deuxième Guerres Mondiales, cette région d'Afrique fut le théâtre d'affrontements idéologiques et militaires : les Allemands furent chassés de la même région par les Anglais et les Belges lors de la Première Guerre Mondiale, puis, dès la fin de la Deuxième Guerre Mondiale, les Occidentaux y exportèrent leur « guerre froide » sous le couvert d'idéologies « capitaliste » et « communiste ».

Pour toutes ces raisons, l'intervention de la France au Rwanda avait un triple objectif : stabiliser la région compte tenu des circonstances de l'invasion du Koweït par l'Irak et le souci de mobiliser tous les pays contre le dictateur irakien de l'époque ; solder les errements du colonialisme ; gérer la transition entre la période de « guerre froide » d'antan et le « nouveau monde » à venir suite à la chute du Mur de Berlin en 1989.

2. La période du génocide au Rwanda :
l'intervention secrète de la France

Dans la suite de l'entretien avec le troisième témoin que j'ai cité dans le chapitre précédent, celui-ci déclara :

« Compte tenu des conséquences de l'attentat du 06 avril 1994 contre le feu président J. Habyarimana, il fallait un gouvernement intérimaire fantoche pour porter le chapeau et permettre aux grands coupables de se tirer d'affaire ! A noter que très peu d'anciens fidèles de J. Habyarimana ont accepté de participer à ce Gouvernement Intérimaire : certains ministres importants n'étaient même pas connus du grand public. La mise en place de ce gouvernement a donc été laborieuse et tout s'est organisé en catimini ».

J'ai demandé : Pourtant, le parti politique du feu président J. Habyarimana et la Garde Présidentielle ne se sont pas officiellement opposés à la nomination et à la mise en place de ce Gouvernement Intérimaire. Comment expliquez-vous cela ?

Mon interlocuteur : « Ce fut un mariage de raison, entre les fidèles du feu président J. Habyarimana et le Gouvernement Intérimaire : d'un côté, la Garde Présidentielle évacuait les fidèles du président défunt vers l'étranger, rapatriait tous les Zaïrois chez-eux et faisait le ménage dans les bureaux des institutions publiques. Sur ce point, un groupe de soldats français participait au nettoyage aux côtés de la Garde Présidentielle, en particulier dans les bureaux de la Présidence de J. Habyarimana et au Village Urugwiro. De l'autre côté, le Gouvernement Intérimaire essayait de mobiliser une partie de militaires qui lui étaient fidèles et la population pour organiser la « résistance » face au Front Patriotique Rwandais et ses soutiens extérieurs. Mais, ce mariage de raison, seul le Gouvernement Intérimaire y croyait ! La Garde Présidentielle, elle, préparait déjà la fuite : sans l'appui du Zaïre et/ou d'un autre État étranger, il était impossible de résister contre toutes les attaques dont subissait le régime des Hutu. N'oubliez pas que des changements politiques avaient lieu, au même moment, en Afrique du Sud. Donc, les Hutu n'avaient plus accès à leur marché d'armes traditionnel ».

J'ai demandé : Vous venez de parler de la présence des militaires français ?

Mon interlocuteur : « Oui, ils étaient présents au Rwanda pendant la période du génocide, du mois d'avril au mois de juillet 1994. Certains témoins directs parlent d'une centaine d'hommes, d'autres d'au moins deux à trois-cent soldats français. Ils auraient mêmes été aperçus dans plusieurs villages reculés du Rwanda, en mission de renseignement militaire. Je ne parle pas de l'opération Turquoise : celle-ci a débuté plus tard, à la fin du génocide lui-même. Néanmoins, la présence de ce petit nombre de soldats français n'était qu'un leurre : la France évacuait déjà ses ressortissants et son ambassade ; elle a refusé de livrer des armes et des munitions au Gouvernement Intérimaire ; bref elle avait déjà adopté la position de la communauté internationale : lâcher les Hutu et les obliger à quitter le pouvoir par tous les moyens ! »

J'ai demandé : Mais, d'autres observateurs affirment plutôt que la France aurait fourni des armes et des munitions au Gouvernement Intérimaire. Où est la vérité dans tout cela ?

Mon interlocuteur : « Et où seraient passées ces armes et ces munitions ? Pensez-vous qu'un peuple de 8 000 000 d'habitants aurait été incapable de se servir des armes, s'il y en avait, pour se défendre ? D'ailleurs, je me permets de vous livrer une autre information qui contredit ces affirmations fantaisistes : juste après la nomination du Gouvernement Intérimaire, les soutiens de ce gouvernement du sud du pays, en particulier les hommes d'affaires, ce sont cotisés pour acheter les armes au marché noir compte tenu de l'embargo sur les armes qui pesait sur le pays. Le petit groupe de soldats français présent à Kigali les aurait mis en contact avec des négociants en armements. Savez-vous ce qui s'est passé ? Les émissaires envoyés à Paris pour acheter des armes auraient tout simplement disparu dans la nature avec la valise d'argent ! La voilà la vérité. Il est possible que ce petit groupe de soldats français présent à Kigali soit venu avec quelques armes légères. Mais, on ne lutte pas contre une invasion extérieure avec une poignée d'armes légères ! Par ailleurs, il existe un autre détail qui ne trompe pas : pendant plusieurs jours, à partir du 07 avril 1994, trois colonnes de fumées noires s'échappaient de la Présidence du feu président rwandais J. Habyarimana, du Centre Culturel Franco-Rwandais et de l'ambassade de France. A votre avis, si la volonté était celle de protéger le Rwanda, pourquoi ce grand nettoyage au moyen du feu ? Je ne vous apprends rien ; vous comprenez : c'est toute l'histoire du Rwanda qui est partie en fumées, en particulier tous les secrets du régime dictatorial de J. Habyarimana !»

Dans la suite de cet entretien, j'ai interrogé d'autres témoins : Rwandais et étrangers, ils m'ont tous confirmé que des soldats français étaient présents à Kigali pendant la période du génocide de 1994. Un des témoins qui vivait dans le quartier du Centre-ville de Kigali a été plus précis : « Ils circulaient en petit nombre, enduis d'une pommade noire sur le haut du corps. Ainsi, il fallait être tout-près d'eux pour reconnaître que c'était des Blancs. Pendant les combats en ville, il arrivait qu'ils se cachent dans telle ou telle maison. Ils étaient bien là, nous les avons même vu donner des ordres aux soldats de l'armée rwandaise régulière ».

3. L'action « diplomatique » et ses conséquences

Dans mon dernier ouvrage, « Essai sur l'autosuggestion » (2014), j'ai cité l'extrait d'un entretien que j'ai eu avec un ancien haut dignitaire du régime de J. Habyarimana. Dans cet extrait, ce témoin affirmait clairement que la France avait lâché ses anciens alliés Hutu au profit du « réalisme politique » et conformément à la position de la communauté internationale. Puis, dans ce même entretien, le témoin m'a parlé d'un « émissaire » venu de l'Occident, pendant le temps du génocide au Rwanda, et la conséquence de cette venue sur la suite de l'histoire du pays : l'émissaire occidental aurait choisi son camp en soutenant ouvertement le Front Patriotique Rwandais et en désavouant les Hutu au pouvoir.

Tout récemment en 2014, à la veille de la commémoration du vingtième anniversaire du génocide au Rwanda, un événement historique m'a apporté un nouvel éclaircissement sur le témoignage cité dans le paragraphe précédent :

En effet en avril 2014, la veille de la commémoration du génocide au Rwanda, la personne qui fut envoyée par la France comme « émissaire » pendant le génocide au Rwanda, en 1994, a été interrogée en direct sur Radio France Internationale : cette radio avait délocalisé, à cette occasion, l'une de ses émissions de reportage à Kigali. A ma grande surprise, ledit « émissaire » de 1994 au Rwanda a confirmé, presque point par point, ce que m'avait raconté l'un des témoins lors de mes enquêtes :

Selon ledit « émissaire » lui-même, pendant la période du génocide au Rwanda de 1994, Monsieur P. Kagame [chef du Front Patriotique Rwandais à l'époque] lui aurait « confié » la mission de faire évacuer des enfants orphelins de la capitale rwandaise vers la zone qui était sous le contrôle de la rébellion de l'époque ! Et, ledit « émissaire » en était encore très fier en 2014 !

Pour tel ou tel lecteur qui ne connaîtrait pas le Rwanda, je me permets de rappeler un point important : 99% des rescapés du génocide de 1994 au Rwanda l'ont été grâce au courage de leurs voisins, parents et amis qui les ont cachés et/ou protégés. 1% des rescapés du même génocide, ce sont ceux qui ont eu la possibilité – et la chance – de se cacher par eux-mêmes jusqu'à la fin du génocide.

Dans ces conditions, seuls les Rwandais pouvaient arrêter le génocide : toute position qui visait à humilier les Hutu où à disqualifier leur autorité mettait directement en danger les groupes sociaux visés par les génocidaires. Ainsi, en prétendant « sauver » quelques orphelins, l'Homme Blanc a tout simplement condamné des dizaines de milliers d'autres !

Que fallait-il faire alors ? Se demanderait tout lecteur attentif. Ma réponse est simple : il aurait fallu compter et responsabiliser les autorités rwandaises pour qu'ils mettent fin aux tueries sans délai. Sur ce point, deux situations historiques illustrent parfaitement les faits et démontrent qu'il aurait été possible d'arrêter les massacres :

Dans la région de Byumba [au nord-est du Rwanda] et dans la région de Ruhengeri [au nord du Rwanda], deux officiers ont réussi à stabiliser la situation, voire même à arrêter et à empêcher définitivement la commission des crimes génocidaires contre les populations civiles : le Général G. Kabiligi et le Colonel M. Bivugabagabo sont régulièrement cités par différents témoins, y compris certains rescapés du génocides eux-mêmes.

Dans ces conditions et selon l'avis des Rwandais eux-mêmes, il aurait suffit de faire confiance à l'un de ces officiers pour arrêter les massacres. En effet, avec le Général A. Bizimungu, devenu depuis le 09 avril 1994 Chef d'État- Major, ces trois officiers faisaient l'unanimité au sein de l'armée régulière et au sein de la population comme étant compétents et incorruptibles.

J'ignore leurs actes et leur « casier judiciaire » avant et pendant le génocide au Rwanda : au cas où ils auraient été coupables de quoi que ce soit, il est tout à fait légitime qu'ils s'expliquent devant la Justice. Cependant, en ce qui concerne la survenue du génocide au Rwanda, rien n'explique le motif de la communauté internationale d'avoir ignoré et marginalisé ceux qui avaient démontré leur capacité à empêcher les crimes génocidaires dans les régions sous leur contrôle.


1 © SEBUNUMA D., Le génocide au Rwanda : postures et impostures génocidaires, Paris, Éditions Umusozo, 2015.

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Déogratias SEBUNUMA : Psychologue clinicien - Auteur


Titulaire du Doctorat de "Recherche en psychopathologie fondamentale et psychanalyse".

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