|
|
Le Haut Moyen-âge : Dominé par la féodalité, le Haut Moyen-âge est marqué par une civilisation « du don contre-don. »26 II s’agit d’un don « en retour. » Cependant, le seigneur devait être la référence de la « vertu de largesse » par excellence. Cette largesse implique nécessairement la capacité de « par-donner », mais surtout de « donner sans compter. » Deux termes attirent notre attention dans la pensée médiévale : « pardon » et « merci. » Dans les deux cas, il s’agit de la « faveur » du « supérieur. » D’où découle la notion de la « grâce », cette gratuité de l’acte du seigneur qui pardonne à son sujet sans en attendre quoi que ce soit en retour. Seulement, le merci obligatoire de celui qui est pardonné exprime la « dépendance d’un homme qui doit tout attendre du geste gratuit de celui qui a autorité sur lui. »
Tout compte fait, le pardon dans la société médiévale n’est pas totalement un geste désintéressé entre deux égaux. C’est une dynamique copiée, mais différente, de la prière chrétienne. II s’agit d’une autre façon d’exprimer son autorité bienfaisante sur le sujet, et le merci étant la reconnaissance que l’on est soumis totalement à la volonté du seigneur - si écrasante soit-elle.
L’époque moderne27 : examinons maintenant la question du pardon sur le plan philosophique à l’époque moderne. Il convient de noter que la pensée philosophique de Spinoza, de Kant ou de Hegel par exemple - sur le thème du pardon - est encore actuelle chez les penseurs de nos jours.
Pardonner « n’est pas simplement excuser ; pardonner n’est pas non plus oublier. » En effet, on pardonne ce que l’on ne peut pas oublier. Car, ce que l’on peut oublier ne peut en aucun cas préoccuper notre esprit et nous pousser à considérer l’autre comme coupable. Pour cela, « le pardon ne saurait être confondu avec les mesures juridiques d’opportunité que sont la remise de peine, (...) l’amnistie. »28
A l'opposé du pardon, « 1’oubli volontaire » peut avoir des motivations ou calculs politiques. Quant à la « grâce », elle se définit comme une « suppression charismatique de la peine qui ne revient en rien sur le jugement. » Entendu que « l’arbitraire des uns et la désobéissance des autres » détruisent l’homme dans son existence sociale et dans son être propre, la philosophie dite pratique et la théorie du droit fondent « le droit de juger et de punir. » Il en découle que « en face de nos négligences et abandons (…), notre insouciance égoïste et nos compromissions intéressées », la même philosophie pratique « pose le devoir de juger et de punir. »29 Ceci justifie donc l’obligation de fonder et de participer à l’institution qui condamne afin d’établir l’ordre social.
Pour Spinoza, les fondements de l’Ecriture Sainte s’appliquent « seulement dans les lieux où la justice est méconnue et dans les temps d’oppression, et non dans un Etat sain. » Dans cet « Etat sain » de Spinoza au contraire, où la justice est sauvegardée, « chacun est tenu, s’il veut se montrer juste, de porter devant le juge les injustices, non pas par vengeances mais avec l’intention de défendre la justice et les lois de la Patrie. » Ce qui empêche les méchants, dit-il, de tirer « d’avantage de l’existence des maux. »30
Quant à la pensée de Kant, celui-ci rejette à son tour la notion du pardon. Car, « l’impunité est la suprême injustice envers les sujets. » Enfin, la critique de Hegel est « plus précise et plus subtile » : Il assimile le renoncement à la punition au règne de la vengeance : « le châtiment prend toujours la forme de la vengeance dans un état de la société où n’existent encore ni juges, ni les lois (...). Dans de nombreuses législations actuelles, il subsiste encore des traces de vengeance, puisqu’il est laissé à la discrétion des individus de faire appel ou non à des tribunaux lorsqu’ils ont subi un dommage ou une injure. »31
Cependant, malgré la rigueur philosophique de ces trois penseurs rationalistes présentés ci-dessus, il existe une grande richesse éthique de leur part en ce qui concerne l'application de la Loi et le respect de la personne humaine.
Le pardon au-delà de la justice32 : dans sa « métaphysique des mœurs », Kant déclare : « De cette joie prise au malheur d’autrui, la plus douce est le désir de vengeance, qui consiste à se proposer pour fin, même sans avantage personnel, le malheur d’autrui. Toute action qui lèse le droit d’un homme mérite un châtiment. Mais le châtiment n’est pas un acte de l’autorité de l’offensé, mais celui d’un tribunal distinct de lui, qui donne effet aux lois d’un pouvoir supérieur à tous ceux qui y sont soumis (...). » Kant précise qu’aucune peine « ne doit jamais être dictée par la haine. » D’où la nécessité d’introduire dans la conscience la notion du pardon, même dans le jugement. « C’est pourquoi le pardon est un devoir de l’homme ; mais il ne doit pas être confondu avec la renonciation aux moyens rigoureux pour prévenir l’offense répétée d’autrui. » Kant refuse donc le pardon dans la « doctrine du Droit. » Cependant, il renvoie à la notion du pardon dans la « doctrine de la Vertu », celle-ci étant un devoir de tout homme.
Quant à Spinoza, dans son « Ethique », il nous dit que « qui vit sous la conduite de la raison, s’efforce, autant qu’il le peut, de compenser la haine, la colère, le mépris (…) d’un autre pour lui, par l’amour ou la générosité. » Cette dernière étant pour Spinoza « un désir par lequel un individu s’efforce, en vertu du seul commandement de la raison, d’assister les autres hommes et d’établir entre eux et lui un lien d’amitié. » La générosité n’est pas ici le fruit de l’amour particulier que l’on a envers le fautif. C’est plutôt l’acte « qui fait exister l’amour en face du haineux, une affirmation de l’amour pour toute l’humanité. C’est l’exemple de l’amour que manifestent les victimes envers leurs bourreaux. »
Enfin, Hegel, dans sa « Phénoménologie de l’Esprit », donne au pardon une place de choix car, le pardon est « le terme ultime de la conscience et de la raison dans la moralité. » Dans sa dialectique générale, le pardon est « le moment spécifique et suprême de la reconnaissance de l’égalité avec l’autre. » C’est par le pardon en effet, que l’homme abandonne son « attitude arrogante du jugement qui dénigre et accuse l’autre. » 33
L’époque contemporaine34 : C'est au cours du siècle dernier qu’ont eu lieu les grands conflits armés à l’échelle mondiale, mais aussi, plusieurs pays ont été déchirés par des guerres civiles fratricides.
A la fin de la Deuxième Guerre Mondiale, deux penseurs se sont affrontés sur la question de la nécessité du pardon et/ou de la justice à l'égard des criminels de guerre et de génocide. Dépassés par l’ampleur du drame et la profondeur des blessures que « l’épuration » avait provoquées, A. Camus « cherchait le juste milieu » de la justice, tandis que F. Mauriac « prêchait le pardon. »
F. Mauriac résume ainsi son intervention contre ceux qui prônaient la « rigueur » envers les nazi et leurs complices : « Oui, l’événement est maître, il se moque de nos disputes autour des idées de charité et de justice. » Mais pour attirer l’attention sur la nécessité du pardon - qui n’exclut pas du reste la justice mais qui est au-delà de la justice, Mauriac annonce que « l’heur est venue pour avoir une compréhension plus réaliste de la situation. » Ainsi, répondant aux critiques de A. Camus qui trouvait injuste le pardon pour les bourreaux des Juifs, F. Mauriac dit qu’une fois cette compréhension acquise, « ce sera fini de nous partager entre partisans de la justice et tenants de la charité, parce que nous auront tous compris enfin qu’il n’y a rien de plus horrible qu’une justice séparée de la miséricorde. »
Aujourd'hui, plus d'un demi-siècle après, le débat est loin d'être clos ! Mis à part le débat sincère des intellectuels concernant l'application de la Loi à la lettre, ou bien, l'application de la Justice avec miséricorde, il existe un réel conflit d'intérêts – économiques, géopolitiques ou culturels - qui entraîne une certaine « justice de deux poids, deux mesures » dans certains pays en guerre, voire même sur le plan international. Sur ce sujet, F. Hartmann35 a publié un livre édifiant sur « les guerres secrètes » dans les coulisses de la Justice Internationale et, d'après le contenu de cet ouvrage, nous serions en droit de nous demander si la phrase du sophiste Protagoras n'aurait pas un certain fondement : « Il n'y a que des opinions, la force prime sur le droit. »
En définitive, le regard clinique sur la violence des institutions s'applique aussi à l'exercice de la Justice dont la nature reste marquée par les limites de la condition humaine – cela malgré les bonnes intentions souvent avancées ! Pour cela, la psychopathologie et la théorie psychanalytique proposent des outils d'analyse qui pourraient apporter une importante contribution dans la prévention et la gestion des violences collectives.
26RIBARD J., Collectif Le Point théologique – Le pardon, Paris, Beauchesne, 1987, pp. 117 – 130.
27ROUSSET B., Collectif Le Point théologique – Le pardon, Paris, Beauchesne,1987, pp. 183 – 196.
28Ibid.
29Ibid.
30Ibid.
31Ibid.
32Ibid.
33Ibid.
34GUERIN J. article « Mauriac et Camus en 1945 », in Collectif Le Point théologique – Le pardon, Paris, Beauchesne, 1987, pp. 247 – 264.
35HARTMANN F., Paix et Châtiment – les guerres secrètes de la politique et de la justice internationales, Paris, Flammarion, 2007, pp. 261 – 286.
Déogratias
SEBUNUMA : Psychologue
clinicien - Auteur
Titulaire du Doctorat de "Recherche
en psychopathologie fondamentale et psychanalyse".
Le
jugement de l'histoire : effets du néocolonialisme multinational au Rwanda
Synthèse
Commander
Le
génocide au Rwanda : postures et impostures génocidaires
Synthèse
Commander
Essai sur l'autosuggestion
Synthèse
Commander
Psychopathologie
descriptive I : Essais sur les violences collectives
Synthèse
Communautarisme et autochtonie – Du cas du Rwanda à l'universel
Synthèse
Commander
Rwanda : crimes d'honneur et influences régionales
Synthèse
Commander
Rwanda : crise identitaire et violence collective
Synthèse
La compulsion de répétition dans les violences collectives
Synthèse
Commander
La compulsion de répétition dans les violences collectives Cet ouvrage est disponible auprès de l'Atelier National de Reproduction des Thèses (ANRT) - Lille 3, France.
Rwanda : crise identitaire et violence collective Cet ouvrage est désormais édité par les EDITIONS UMUSOZO.