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5. La violence du mythe de la justice humaine
Quel Rwandais, ou bien, quel observateur de la situation au Rwanda ne s'est jamais posé la question de Justice - la question concernant les peines à infliger aux criminels responsables du génocide ? Quel Rwandais, quel ami du Rwanda ne s'est jamais posé la question de justice concernant les crimes commis non seulement au Rwanda, mais aussi dans les pays voisins, en particulier en République Démocratique du Congo contre les civiles rwandais ou étrangers ? Les mêmes questions sont toujours d'actualité. Mais, avant de concerner le cas particulier du Rwanda, le problème de la Justice a concerné d'autres violences collectives dans le passé et la réflexion d'hier pourrait nous servir aujourd'hui :
Dans l’Antiquité23 : le terme « pardon » n’a pas d’équivalent univoque dans l’Antiquité. En Latin, « Venia et gratia » signifient don gratuit ; « misericordia » signifie pitié en tant que fruit du sentiment ou de l’émotion ; « clementia » signifie pardon ou pitié dans le domaine du droit et non de la subjectivité. Quant au verbe « donare », il signifie pardonner, remettre une faute ; « ignoscere » signifie ne pas savoir, faire comme si on ne le savait pas - une compréhension tolérante.
Platon : dans sa métaphysique sur « la faute », Platon parle du châtiment et du pardon envers le coupable. «Tout homme doit être ardent et en même temps doux autant que possible. » En effet, « lorsque les fautes d’autrui sont dangereuses et ne présentent que peu ou point de chances d’être corrigées, il faut nécessairement user de répression (…). Mais, il faut savoir aussi qu’aucun homme injuste ne l’est volontairement. Dès lors, il convient d’avoir pitié, et, par conséquent, de retenir ou d’adoucir l’ardeur de notre indignation. »24
Platon met en jeu sa philosophie qui distingue l’homme en deux parties : le corps et l’esprit. Réduisant le corps à une simple déchéance de la matière, la philosophie platonicienne situe l’alternance de la colère et de la pitié dans les activités de l’esprit. Mais « comment réconcilier la miséricorde et la justice? » Si ces deux notions entrent en conflit, « laquelle l’emporte? »
Térence : il est vu, dans la littérature antique, comme le grand maître du pardon. Pour cet écrivain comme pour Cicéron, « la Loi stricte, le droit positif sont parfois plus injustes que l’injustice même. » L’esprit des lois doit donc « aller au-delà de la lettre. » C’est seulement à ce moment là qu’il est « possible de récuser certains types de condamnation, d’ouvrir des portes au pardon. » Dans les œuvres les plus connues de Térence, « le pardon est lié à l’éducation : je suis homme et je pense que rien d’humain ne m’est étranger. » ce maxime vient de l’histoire d’un vieux « trop sévère avec son fils », puis de deux frères (Micion et Déméa) qui incarnent le paradoxe de la complaisance grecque et la sévérité romaine selon l’observation de l’auteur vis-à-vis de sa société.
En effet, le vieux trop sévère qui pousse son fils à quitter la case paternelle finit par « s’accabler de châtiments et devient le bourreau de soi-même. » Ainsi, après avoir trop puni son fils, il pardonne trop Micion et Déméa. Quant à ces derniers, chacun ira trop loin de son côté ou bien dans la complaisance ou bien dans la sévérité. Térence propose alors « le juste milieu » tout en encourageant la générosité qui pardonne. C’est la synthèse des deux courants philosophiques : le juste milieu de la morale aristotélicienne et l’esprit de la convenance du stoïcien Panétius.
Cicéron : premièrement, celui-ci rejoint et dépasse Platon ; il est en même temps favorable à la colère et à la douceur. En tant qu’avocat, il est spécialiste de la misericordia. Deuxièmement, Cicéron met l’accent sur la liberté humaine. « Notre destin, ce sont nos actes. La nécessité se confond avec la liberté. » Dans sa théorie de la douceur et de la colère, puis à travers sa conception de la liberté, il rejoint Platon et s’accorde avec l’humanisme de Térence.
Sénèque : il apparaît comme le grand philosophe de la morale politique de l’Antiquité. Sénèque répond aux difficultés politiques que rencontrent les princes : « doivent-ils ou non utiliser les moyens de répression que la loi met entre leurs mains ? Doivent-ils appliquer la « loi de majesté », qui leur permet de mettre à mort leurs ennemis ? »
Sénèque conseille à Néron de « se défier de cette puissance. » Que propose-t-il de mieux ? Imiter Dieu « dont le véritable pouvoir réside dans son amour. » Il donne l’exemple d’Auguste qui, au temps des guerres civiles à Rome, avait réagi avec cruauté. Mais envers Cinna, il eut pitié. Son pardon constitue, dit Sénèque, « une conversion qui change le sens de l’histoire. »
Sénèque résume sa pensée sur le péché et sur le vrai sens du pardon en ces termes : « Quelle est la souffrance suprême pour un homme qui aspire au bien ? Découvrir qu’il n’est point sage. S’apercevoir qu’inconsciemment, involontairement, comme tout le monde, il a fait le mal. Telle est l’expérience d’Œdipe, dit Sénèque, lorsqu’il découvre qu’involontairement il a commis l’inceste et le parricide (...). » Pour cela, « le pardon d’autrui ne serait rien s’il ne nous enseignait d’abord à nous pardonner nous-mêmes, au-delà, bien sûr, de toute complaisance. » Antigone dit à son père Œdipe : « Je ne te demande pas de supporter d’un cœur paisible et tranquille des fureurs que le temps n’a même pas su briser, mais il conviendrait qu’un homme d’une telle force ne soit pas au-dessous de sa douleur... »25
Déogratias
SEBUNUMA : Psychologue
clinicien - Auteur
Titulaire du Doctorat de "Recherche
en psychopathologie fondamentale et psychanalyse".
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