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LA PRISE EN COMPTE DES CONDITIONS EXISTENTIELLES DE LA FAMILLE
Pour des raisons que je viens d’évoquer ci-haut, il est important d’accorder plus de place aux parents lors des premiers entretiens cliniques. Plus encore, il est souhaitable de prendre en compte la situation actuelle de la famille : il ne serait pas inutile de s’intéresser à la situation professionnelle des parents, à la scolarité d’autres enfants de la famille, à d’éventuelles difficultés économiques ou des problèmes de santé qui concerneraient la famille en général. Cette attention rassure les parents et leur donne la place au sein du cadre de soins. C’est ainsi que, chemin faisant, ils arrivent à se rendre compte que l’espace qu’ils concevaient comme étant réservé uniquement à l’enfant leur appartient aussi.
En ce qui concerne la pathologie elle-même, il est indéniable que l’enfant exprime souvent le symptôme de toute la famille. D’ailleurs à l’occasion de certains entretiens d’évaluation, on peut observer des signes qui suggéreraient la nécessité d'une prise en charge individuelle du parent alors que l’entretien ne concernait que l’enfant. Cependant, dans le contexte de l’exil, plusieurs facteurs exigent d’attendre afin de mieux comprendre la situation ! En fait, même si les conditions existentielles ne peuvent pas expliquer à elles seules l’éclosion de la pathologie au sein d’une famille, il est important de reconnaître que certaines familles vivent des situations d’exclusion dans lesquelles la seule précarité matérielle pourrait générer, sans a priori, la souffrance psychique chez les parents et chez l’enfant. Ainsi, proposer un suivi individuel aux parents dès leur premier contact avec le lieu de soins, et au moment où la demande de soins concerne à première vue leur enfant, peut être mal interprété : c’est comme si on renvoyait ces parents à leurs propres fragilités alors qu’ils demandaient justement d’être portés sur le plan existentiel. En revanche, accepter la demande du suivi psychologique de l’enfant, ponctué d'entretiens familiaux, peut aboutir à une future demande de soins de la part des parents eux-mêmes. Mais, cela demande du temps de la part du clinicien.
La reconstruction du lien entre les parents et l’enfant
Pour des raisons que j’ai soulignées concernant la spécificité des familles d’exilés, j’ai une conception du cadre de soins qui soit assez souple afin de mieux s’adapter à la situation particulière de chaque famille. De plus, je voudrais ajouter un autre argument : dans ces familles dont les parents sont venus d’ailleurs, la difficulté première est celle du parcours traumatique. Cela entraîne une autre problématique, à savoir celle du statut des parents par rapport à leurs enfants. Il arrive que les parents se considèrent « étrangers » par rapport à leurs propres enfants nés en France : ces enfants ont souvent la possibilité d’obtenir la nationalité française alors que leurs parents demeurent résidents immigrés, donc étrangers ! Sur le plan social, les enfants nés ici (ou qui arrivent de l’étranger) bénéficient aussi de diverses mesures de protection alors que leurs parents, dans certains cas, doivent faire « le parcours du combattant » pour obtenir un statut social ! Dans cette situation, proposer sans attendre un cadre de soins réservé à l’enfant et un autre espace particulier destiné aux parents peut générer, voire même amplifier le sentiment d’étrangeté chez les parents fragiles. Il existe aussi un fantasme traumatique lié au secret : cet espace aménagé pour l’enfant, où les parents seraient « exclus » d’office, pourrait paraître suspect et entraîner le refus des parents quant au suivi thérapeutique éventuel de leur enfant.
Ces observations introduisent la nécessité de reconstruire le lien entre les parents et l’enfant-symptôme, ou bien entre l’enfant-symptôme et tous les autres membres de la famille, avant même de s’occuper du problème de chacun individuellement.
Propositions et ouverture
Compte tenu des questionnements que j’ai formulés ci-dessus autour du cadre thérapeutique auprès des familles d’exilés, il me semble qu’il existe deux catégories de demandes de suivi thérapeutique selon l’histoire migratoire de chaque famille :
D’une part, il y a des parents exilés qui ont plus ou moins intégré les modalités de soins proposées par le pays d’accueil. Ceux-là n’ont pas besoin de cadre spécifiquement aménagé pour le suivi de leurs enfants ou pour leur propre suivi individuel.
D’autre part, il existe des parents exilés – et c’est la majorité – qui ont encore des difficultés d’intégration dans la société occidentale. C’est en même temps dans cette catégorie de familles qu’on trouve certaines pathologies d’exil qui sont liées au traumatisme des événements du passé ou relatives à la situation de précarité. Ces familles que je qualifierais de « fragiles » nécessitent une prise en charge et un cadre appropriés à leur situation. Dans cette perspective, une prise en charge thérapeutique individuelle serait proposée à l’enfant qui porte le symptôme de la famille dans un premier temps ; ensuite, cette prise en charge individuelle de l’enfant serait suivie des consultations familiales régulières mais espacées dans le temps (une rencontre par mois ou tous les deux mois par exemple) avec tous les autres membres de la famille. Cette démarche permettra de donner une existence propre au patient adolescent tout en gardant le lien avec toute sa famille. Ces rencontres régulières permettraient surtout de faire le point sur la situation familiale – par laquelle se manifeste le symptôme du patient. Puis, ce cadre offrirait aux autres membres de la famille un espace neutre pour échanger et élaborer ensemble certains compromis relationnels à travers la médiation d’une personne de confiance – le clinicien.
En définitive, quelle que soit la position du clinicien sur la question du suivi à proposer aux parents – si cela s’avère nécessaire, il est préférable que ces derniers soient orientés dans un autre lieu de soins que celui où leurs enfants sont suivis. En effet, il n’est pas aisé pour les parents d’être reçus en tant que patient, au même titre que leur enfant, par le même clinicien ! Cette différenciation d’espace de soins faciliterait le travail d’élaboration des processus transférentiels et contre-transférentiels entre le thérapeute et le patient. Cependant, le premier entretien d’évaluation, dans le cadre de la prise en charge clinique de l’enfant, déterminerait la démarche personnelle des parents. Car, c’est à partir de cette expérience et de cette initiation à la clinique en famille que pourrait émerger la demande d’un suivi individuel chez certains parents exilés qui, dans la plupart de cas, sont frileux quant à l’idée d’un entretien avec un professionnel « psy ».
Déogratias
SEBUNUMA : Psychologue
clinicien - Auteur
Titulaire du Doctorat de "Recherche
en psychopathologie fondamentale et psychanalyse".
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